Impeachment : Trump capitalise sur son obsession du harcèlement

Des partisans de Donald Trump organisent un rassemblement « Stop Impeachment » devant le Capitole, le 17 octobre 2019 à Washington, DC. Olivier Douliery/AFP

Après que la Chambre des représentants a dévoilé, le 10 décembre, les deux chefs d’accusation retenus dans la procédure d’impeachment visant Donald Trump (« abus de pouvoir » et « entrave au travail du Congrès »), le président a réagi par une salve de tweets contre les démocrates, qu’il continue d’accuser d’incompétence et de corruption. Une ligne de défense qui nourrit son storytelling du harcèlement dont il fait selon lui l’objet depuis son élection.

Lorsque, le 24 septembre 2019, les démocrates, par la voix de Nancy Pelosi, la speaker de la Chambre des représentants, ont annoncé ouvrir une enquête en vue d’une procédure de destitution du président des États-Unis, ils étaient sûrs de disposer d’assez d’éléments contre ce dernier. De fait, c’est une quasi-certitude aujourd’hui : l’abus de pouvoir est avéré, Trump a bel et bien demandé au président ukrainien Zelensky d’interférer dans la campagne 2020 en enquêtant sur Joe Biden et son fils Hunter, en contrepartie d’une aide financière américaine. Le déclenchement, puis l’enchaînement rapide de la procédure ont surpris les républicains. Les démocrates tenaient à ne pas laisser le temps à l’exécutif, à commencer par le ministre de la Justice, William Barr, de « prendre la main » non seulement sur la procédure (que l’exécutif s’est du reste efforcé de mettre à mal par tous les moyens à sa disposition, comme en témoigne le second chef d’accusation), mais aussi sur la communication relative à l’affaire.

Car il y avait un précédent, survenu cinq mois plus tôt : le rapport du procureur Mueller sur l’ingérence de Moscou dans la campagne présidentielle de 2016 et sur le rôle joué par l’équipe de Trump auprès des Russes. Le camp Trump a opté pour la stratégie dilatoire dans la publication dudit rapport dont William Barr, juste après que celui-ci lui a été remis en avril 2019, a rédigé un « résumé » lacunaire et partisan. Cette tactique a permis à la Maison Blanche de marteler le message suivant : « Pas de collusion, le président est blanchi. » Robert Mueller a fait savoir que c’était une mauvaise interprétation de son rapport mais le récit de Barr s’est imposé. Un point pour Trump. Zéro pour ses adversaires.

Robert Mueller (de face) lors de son témoignage devant le Congrès, à Capitol Hill, à Washington, le 24 juillet. Chip Somodevilla/AFP

Les démocrates, « mauvais perdants »

Dans la procédure d’impeachment, le chef de l’État et ses soutiens, après avoir été pris de court, ont toujours gardé un temps de retard. Mais le président, combatif et furieux de la situation, tente coûte que coûte de reprendre l’avantage contre Nancy Pelosi, qu’il qualifie de « totalement incompétente » et de « folle comme une punaise de lit » (« crazy as a bedbug »), et Adam Schiff, le président de la Commission du renseignement à la Chambre, qui mène l’enquête, surnommé par Trump, via un jeu de mots sur son patronyme, « shifty » : « le sournois ».

Au-delà des insultes, récurrentes et habituelles, les éléments de langage présidentiels, matraqués chaque jour sur Twitter ou dans les médias (notamment sur Fox News où il lui arrive de s’inviter), décrivent les démocrates comme les mauvais perdants de l’élection de 2016 et les accusent d’être à court d’arguments politiques, du fait de leur immobilisme (« Do nothing democrats », etc.). Selon Trump, qui se dit convaincu d’être réélu l’an prochain, les urnes montreront la désaffection massive de l’électorat vis-à-vis du parti de l’âne.

En réalité, le résultat est pour le moins incertain : la lourde défaite du parti républicain aux élections de mi-mandat de 2018 et, il y a un mois, l’élection d’un gouverneur démocrate dans le Kentucky et d’un congrès démocrate en Virginie sont deux signaux négatifs que viendra peut-être contredire l’arithmétique des grands électeurs, comme en 2016.

Par une prophétie auto-réalisatrice, le président avance également que, dans le contexte d’adversité que constitue la procédure d’impeachment, le camp républicain est plus que jamais uni derrière lui et va fortement se mobiliser pour le réélire : les Américains « ne veulent pas que le plus grand de nos présidents soit destitué ! », s’exclame-t-il ainsi sur Twitter.

« L’arnaque de l’impeachment fait grimper, grimper, grimper les sondages en faveur des républicains ! Merci, le Sournois. »

La théorie du complot démocrate… et ukrainien

En matière de storytelling trumpien, cette rhétorique anti-démocrate classiquement partisane doit être complétée par une stratégie que le président a mise en place depuis son arrivée à la Maison Blanche : la dénonciation du complot dont il ferait l’objet.

Le représentant républicain Jim Jordan interroge l’ambassadrice des États-Unis en Ukraine, Marie Yovanovitch, lors d’une audition devant la Commission du renseignement de la Chambre des représentants dans le cadre de l’enquête sur la destitution du président américain Donald Trump au Capitole à Washington, DC le 15 novembre 2019. Joshua Roberts/AFP

Il y a bien sûr, dans son esprit, la conspiration des élites (culturelles, économiques, sociales autant que politiques), sans parler de la presse de gauche (les « fake news media », les « ennemis du peuple » comme il les qualifie). Mais Trump instrumentalise aussi l’impeachment pour dénoncer un complot supplémentaire, ukrainien, cette fois. Lorsqu’il parle de « chasse aux sorcières », de « harcèlement contre le président » sur Twitter, c’est à tous ces groupes, qui seraient ligués contre lui, qu’il fait allusion. Il est secondé en cela par le parti républicain qui, en vue des élections de novembre 2020, finance notamment des publicités ciblées sur Facebook parlant, à propos de l’impeachment, de « canular » (« hoax ») et d’« arnaque » (« scam »).

Afin de riposter, Trump, en effet, ne nie plus ouvertement le marchandage avec Zelinsky (les preuves et les témoignages sont accablants) mais il se donne le beau rôle, celui du sauveur de l’Amérique. Il aurait, dit-il, voulu défendre la sécurité et les institutions des États-Unis (donc le peuple américain) non seulement parce qu’il pense que la famille Biden est corrompue, mais aussi et surtout parce que l’Ukraine aurait, selon lui, essayé de truquer l’élection 2016 en faveur de Hillary Clinton. Par un retournement de l’accusation dont il fait l’objet, classique chez lui, Trump reproche aux démocrates d’abuser de leur pouvoir dans la procédure en cours au nom de basses ambitions politiciennes.

Le contexte tendu de la procédure de destitution, qui le rend fébrile, inquiet, est utilisé pour réactiver sa théorie d’une vaste persécution, preuve qu’il est seul contre tous, donc qu’il est bel et bien le défenseur des intérêts du « vrai » peuple américain contre ses élites… corrompues.

L’une des publicités diffusées par l’équipe de Donald Trump, mise en ligne le 30 octobre 2019.

Ce faisant, Trump attise un peu plus les divisions de l’Amérique. La procédure d’impeachment confirme du reste le clivage républicains-démocrates. Et la série d’auditions publiques n’a pas vraiment infléchi la position des sympathisants de Trump, lequel peut donc poursuivre la bataille de l’opinion.

Le mensonge, carburant politique

Dans les faits, les services secrets américains sont catégoriques : le serveur e-mail du comité de campagne des démocrates en 2016 a été hacké par les Russes (ce qui avait permis à WikiLeaks de publier des informations secrètes juste avant l’élection). Mais le camp Trump, son avocat et « porte-flingue » Rudy Giuliani en tête, laisse entendre que les coupables sont en réalité les Ukrainiens, et pas dans le but d’aider Trump, au contraire même.

Ce récit a été imposé par Vladimir Poutine, comme l’a confirmé, lors de son audition à la Chambre le 21 novembre dernier dans le cadre de la procédure d’impeachment, Fiona Hill, ancienne experte Russie au National Security Council sous la présidence Trump. Il est repris et relayé par Trump et les sites et médias conspirationnistes d’extrême droite, et s’instille dans la société américaine par le biais d’hommes d’affaires et de lobbyistes, autrement dit de réseaux dont Trump et son proche entourage sont familiers. Pas toujours de manière directe, mais à l’aide de petites phrases, typiques de la stratégie de communication allusive, manipulatrice du président (« That’s what I heard », par exemple). Pour lui, le serveur aurait été confié par les démocrates à CrowdStrike, « une société qui appartient à un Ukrainien très riche », dit-il… alors que CrowdStrike est une entreprise américaine basée en Californie. Par ailleurs, rien n’étaie l’hypothèse d’une corruption du fils de Joe Biden lorsqu’il travaillait pour une compagnie gazière ukrainienne alors que son père était vice-président.

Transcription d’une conversation entre Donald Trump et Vladimir Zelensky, affichée durant le témoignage de Fiona Hill au Congrès, à Washington, le 21 novembre 2019. Jim Watson/AFP

Peu importe. « Truth isn’t truth », disait Rudy Giuliani en 2018. Détourner l’attention de l’impeachment vers la corruption et le complot supposés de l’Ukraine, et se présenter en sauveur de la nation américaine est un élément, parmi d’autres, de la tactique de désinformation de Trump pour être réélu. Quoi que fassent ses opposants, le président s’appuie sur le mensonge pour les discréditer auprès de ses électeurs. Il n’est pas sûr, cette fois, qu’il en tire toutes les ficelles. Vladimir Poutine, en effet, s’est récemment réjoui que l’attention médiatique et politique américaine quant au piratage de l’élection de 2016 ne concerne désormais plus la Russie, mais l’Ukraine…

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