Imposer son pouvoir, une simple affaire de stratégie ?

Dans Game of Thrones. BagoGames/Wikimedias, CC BY-SA

Pourquoi obéir à l’autorité ? En général, on obéit à un gouvernant juste, sage, traditionnel ou à qui l’on reconnaît des vertus particulières. C’est ce que l’on appelle la légitimité, la « méconnaissance de l’arbitraire » au fondement de tout pouvoir.

On s’intéresse souvent aux résistances, mais l’Histoire est surtout composée d’obéissance. Comment l’obtenir ? Comment un conquérant ou un usurpateur peut-il faire taire l’opposition ? Pourquoi ce qui fonctionne souvent échoue quelquefois ?

Ces vastes questions ont récemment intéressé un groupe interdisciplinaire de jeunes chercheurs : il s’agissait alors de s’interroger sur les stratégies et sur leur réception (acceptation ou contestation). Le mot-clé n’était pas celui de « légitimité », qui suggérerait une réalité transcendante, mais « légitimation », qui souligne la construction progressive et largement inconsciente de l’acceptation.

Une boîte à outils à manier prudemment

Premièrement, la légitimation n’est pas souvent méthodique ; on a pu parler de « bricolage empirique ». La légitimité n’est jamais acquise ; elle se conquiert, mais elle doit se conserver dans le temps. C’est un enjeu de lutte permanent.

Le vocabulaire participe du processus. Nommer « opposition » les partis politiques situés hors du pouvoir les réduit en situation minoritaire et permet de prendre sur eux un ascendant symbolique. À l’inverse, une appellation valorisante accroît inconsciemment l’acceptation : « combattant de Dieu » ou « résistant » au lieu de terroriste, par exemple.

Ensuite, la légitimité s’incarne dans les rites du pouvoir. Par exemple, la fête révolutionnaire est un moment de manifestation de l’attachement populaire aux régimes issus de 1789 ; au XIXe siècle, elle se charge d’émotion pour susciter l’admiration. Aujourd’hui, le 14 juillet est l’occasion d’une mise en scène du président de la République comme chef des armées. L’usage de ce statut guerrier a permis en 2015 à François Hollande de remonter dans les sondages.

Fontainebleau, écrin du pouvoir royal. http://www.all-free-photos.com

L’impression de force est donc importante. Aussi, la monarchie française a eu recours, en temps de crise, à certains lieux « chargés » de légitimité royale, songeons aux châteaux de Blois ou de Fontainebleau. C’est ce que l’on appelle la « dramaturgie royale », qui profite également des fêtes périodiques ou ponctuelles pour créer la splendeur. Pour reprendre les mots de Christian Le Bart, le pouvoir possède « l’art d’être là » : présent parmi le peuple pour se montrer populaire ou démocratique, au palais pour montrer sa puissance, aux armées pour devenir chef de guerre, et grâce aux médias aujourd’hui, partout.

En démocratie, la mise en scène s’accompagne en effet d’un impératif temporel : les élections. Il faut plaire rapidement et, pour ce faire, s’inviter dans le quotidien des électeurs. Des internautes se sont moqués des hurlements d’Emmanuel Macron, mais cette image d’un homme combatif a circulé ; les moqueries elles-mêmes ont véhiculé l’image voulue par le candidat. À l’inverse, un scandale peut rapidement atteindre la légitimité et ruiner les prétentions, comme l’expérimente actuellement François Fillon. Celui-ci tente alors de jouer sur cette image de force pour revenir.

Les acteurs de la légitimation

Monnaie romaine portant la légende SECURITAS, justification du pouvoir impérial. https://www.cngcoins.com

Toutefois, l’impression produite ne suffit pas. Il faut que la population croie trouver un intérêt. Ainsi Napoléon III s’exclamant « l’Empire, c’est la paix ! » joue sur l’argument déjà exploité par l’Empire romain. La République française prône la liberté, l’égalité et la fraternité. Aujourd’hui, Donald Trump promet de rendre l’Amérique « great again », attirant à lui tous les déçus qui voient en son succès leurs propres intérêts. Le peuple est donc pleinement acteur du processus.

Le succès est atteint lorsque l’ordre est intériorisé. La croyance que le pouvoir vient de Dieu est un puissant facteur de droit. Depuis le Moyen-Âge, le rôle de l’archive n’est plus négligeable : ainsi Édouard Ier d’Angleterre au XIIIe siècle avait fait rechercher des documents pouvant justifier sa souveraineté sur l’Écosse. L’archiviste (ou le fonctionnaire) a remplacé le clerc médiéval comme « expert », parfois inconscient, du discours officiel.

L’artiste partage cette casquette, qu’il agisse sous commande ou s’exprime personnellement. Songeons au portrait de Vigée-Lebrun qui donne de Marie-Antoinette l’image d’une femme plutôt que d’une reine… Tentative de modernisation de l’image royale qui fit scandale à l’époque.

Aléas extérieurs

Marie-Antoinette en chemise ou en gaulle. Wikipédia

L’échec ne vient que rarement des stratégies : une série d’aléas extérieurs entre en compte. La légitimation reste une expérimentation ; il n’y a pas de recette, il faut cumuler des outils bien choisis, une conjoncture favorable et une part d’aléatoire. Mais globalement, quand un concurrent est populaire, la légitimité est une donnée finalement secondaire, qui se construit avec le temps. Ce n’est que plus tard que l’opposition peut souligner le manque de droit du gouvernant.

Des actes anodins prouvent le succès. Quiconque emploie de la monnaie exprime sa confiance dans l’autorité qui en garantit la valeur. Quiconque vote se montre confiant dans le système électoral. Quiconque proclame son opinion est sûr d’être libre de le faire et de pouvoir être entendu, il croit donc à l’État de droit. L’intériorisation de l’ordre social reste, en définitive, le meilleur garant de la légitimité ; les candidats n’ont qu’à utiliser au mieux la boîte à outils et espérer que le contexte leur sera favorable.

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