Inde : les universités face au pouvoir

Partout en Inde, des étudiants ont protesté contre l'attaque menée par des intrus à l'université Jawaharlal Nehru de New Delhi début janvier. Jagadeesh NV/EPA

Par un dimanche soir d’hiver à New Delhi, les portes de l’Université Jawaharlal Nehru (JNU) ont été fermées de force et une bande d’intrus masqués a pris d’assaut les logements des étudiants, agressé des élèves et des enseignants, brisé des voitures et jeté des pierres pendant des heures. La sécurité du campus n’a pas réagi et la police a attendu de recevoir une permission écrite des responsables de l’université pour pénétrer sur le campus.

Une enquête sur les événements du 5 janvier a été ouverte. Tout en condamnant la violence, les autorités universitaires et le parti Bharatiya Janata (BJP) au pouvoir ont tous deux affirmé qu’il ne s’agissait de rien d’autre que d’un nouvel épisode d’agitation étudiante dans une université que les nationalistes hindous au pouvoir en Inde qualifient depuis longtemps d’« anti-nationale ».

Les étudiants de la JNU ont souvent fait la une des journaux, surtout depuis l’arrivée au pouvoir en 2014 du BJP, dirigé par le premier ministre Narendra Modi. Et comme sur de nombreux autres campus en Inde, les étudiants de la JNU ont récemment manifesté contre une nouvelle loi – le Citizenship Amendment Act (Loi d’amendement de la citoyenneté) – qui vise à octroyer la citoyenneté indienne aux membres de toute minorité persécutée en Asie du Sud à l’exception des musulmans.


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Mais début janvier, la JNU a été spécifiquement prise pour cible par des assaillants masqués. Pourquoi le gouvernement hindou nationaliste de l’Inde redoute-t-il autant cette université et sa communauté d’étudiants et d’enseignants ?

Le foyer étudiant Sabarmati (JNU) après les actes de violence du 5 janvier. Harish Tyagi/EPA

Une vision radicale

Créée en 1969, la JNU a été conçue à un moment unique de l’histoire universitaire mondiale – un sujet sur lequel j’ai écrit, avec l’historien de la JNU Rajat Datta, un chapitre d’un livre à paraître sur les campus radicaux des années 1960, sous la direction de Jill Pellew et Miles Taylor, issu d’une série de conférences sur la question.

Dans les années 1960 et 1970, les universités dites utopiques, qui réunissaient le personnel et les étudiants au sein de campus résidentiels, ont donné naissance à de nouveaux programmes d’enseignement et de recherche interdisciplinaire. De l’Université du Sussex au Royaume-Uni à Simon Fraser au Canada, et de Nanterre à Paris à Lusaka en Zambie, ces nouvelles universités publiques se voulaient en prise avec les questions sociales contemporaines. Elles représentaient aussi des expériences de vie en commun.

Le gouvernement indien a évoqué l’idée de la création de la JNU, une nouvelle université nationale, à la mort de son premier ministre, Jawaharlal Nehru. Le premier vice-chancelier, Gopalaswami Parthasarathy, a défini la mission radicale de la JNU, à savoir créer des centres universitaires interdisciplinaires destinés à résoudre les problèmes intrinsèques de la société indienne : pauvreté, développement et division sociale.

Les étudiants ont été impliqués dans cette mission dès le début. En 1973, les représentants des étudiants et du personnel sont convenus que la politique d’admission à l’université serait élaborée par un comité mixte étudiants-professeurs et non simplement présentée aux étudiants comme un fait accompli.

Le syndicat des étudiants a exigé que les admissions à l’université répondent à certains critères. Il devait y avoir une augmentation du nombre de places au fil du temps, une parité régionale dans l’attribution des places, une pondération accordée au mérite scolaire et une discrimination positive pour les candidats issus de « castes répertoriées » et de « tribus répertoriées » « conformément à la loi ».

Une politique d’admission novatrice fondée sur un système de points a été mise en place, les candidats étant évalués en fonction du revenu de leur famille, de leur caste, de leur région et de leur sexe. Les autorités universitaires ont riposté dans les décennies suivantes, dénonçant l’« injustice » de la discrimination positive. Mais les étudiants de la JNU ont constamment essayé d’améliorer la politique d’admission pour faire en sorte que davantage d’étudiants issus de milieux défavorisés aient la possibilité d’être admis.

Quand le BJP s’en mêle

Il y a eu aussi bien des succès que des échecs. Dans les années 1980, le système initial de points d’admission a été supprimé, avant d’être rétabli en 1993 avec des dispositions supplémentaires pour les femmes.

Mais depuis l’arrivée au pouvoir du BJP en 2014, l’université se trouve à nouveau au cœur de nombreuses controverses. En 2016, les étudiants de la JNU ont été violemment critiqués, présentés comme des séditieux anti-nationaux ; le président de leur syndicat et d’autres personnes ont été arrêtés pour des motifs fallacieux.

Depuis la nomination de Mamidala Jagadesh Kumar au poste de vice-chancelier de l’université en 2016, les étudiants et le personnel affirment qu’ils ont été de plus en plus écartés des consultations sur la gouvernance de l’université. Il a également été décidé que les candidats aux cours de troisième cycle ne seraient admis à la JNU qu’après un examen oral, malgré les craintes que cela puisse entraver la réussite des candidats issus de groupes défavorisés.

D’autres mesures introduites sous Kumar ont défié le radicalisme et l’indépendance de la JNU. En 2017, il aurait appelé à l’installation d’un char de l’armée sur le campus pour « inspirer les sentiments nationalistes ». Un an plus tard, les autorités universitaires ont démantelé le Comité de sensibilisation au genre contre le harcèlement sexuel, un organe qui avait donné à un certain nombre de femmes la confiance nécessaire pour déposer plainte pour harcèlement sexuel et qui avait été cité en exemple en matière de changement des procédures universitaires dans tout le pays depuis sa création à la fin des années 1990.

Une nouvelle montée de tension a eu lieu en octobre 2019, lorsque les autorités universitaires ont annoncé une série de changements des règles d’hébergement sur le campus. Elles ont introduit un code vestimentaire, établi des couvre-feux et augmenté les frais d’hébergement dans les foyers, ce qui pourrait rendre la situation beaucoup plus difficile pour les 40 % d’étudiants issus de familles à faible et moyen revenu. Cela a conduit les étudiants à faire grève et à boycotter les examens et les procédures d’inscription au semestre suivant.

Des étudiants de Bangalore protestent contre les attaques ayant visé la JNU. Jagadeesh NV/EPA

Les étudiants à l’avant-garde

Les actes de violence du 5 janvier ont été une attaque contre la détermination implacable des étudiants de la JNU à lutter en faveur d’une action positive, d’une politique d’admission équitable et de la justice sociale. Ce sont les vagues successives d’étudiants de la JNU qui ont maintenu en vie les idéaux utopiques des fondateurs de l’université.

Face aux conflits sur la politique d’admission, à la menace constante de la privatisation de l’éducation en Inde et à la « safranisation » croissante de l’enseignement pour s’aligner sur l’idéologie nationaliste hindoue, les étudiants de la JNU ont maintes fois confirmé leur interprétation de ce que doit être une université « nationale ». Si la JNU conserve une partie de sa nature utopique, c’est grâce à eux.

This article was originally published in English

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