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Voie piétonne, la nuit à Grenoble
Grenoble, le nouveau Chicago ? Florian Olivo/Unsplash

Insécurité : comment les médias ont fait de Grenoble le « Chicago français »

« Carrefour braqué en pleine journée », « homme violemment frappé », « règlements de compte entre gangs », quand Grenoble fait les unes des journaux nationaux, c’est systématiquement pour des faits de violence et d’insécurité. La ville iséroise de 160 000 habitants n’a pourtant pas toujours été perçue de cette manière. Quand et comment est née cette image ? Au travers de nos travaux, en analysant la manière dont les journaux nationaux parlent d’une ville au fil des ans, nous avons cherché la source de ces représentations.

En 2020, la ville de Grenoble a été à l’honneur dans les médias pour des vidéos montrant des individus lourdement armés au quartier Mistral. Ce qui n’était finalement qu’un tournage de clip de rap mettant en rapport la ville de Chicago (souvent perçue comme une capitale du crime) et Grenoble a mobilisé la presse, divers politiciens et même le ministre de l’Intérieur. Ce micro-évènement a eu un retentissement particulièrement important mais il n’était pas le premier.

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Déjà, le discours du ministère de l’Intérieur Bernard Cazeneuve du 18 janvier 2016 qui cite des « chiffres […] atypiques par rapport à la situation nationale », désignant Grenoble comme première ville des vols à la tire, des crimes ou des vols avec violence, avait été abondamment relayé dans la presse régionale.

Par la suite, un reportage de France 2 intitulé Grenoble : le Chicago français révèle que cette perception n’est pas seulement locale, mais bien nationale. Ce stigma national est confirmé par la reprise de ce reportage et des chiffres donnés par de nombreux médias dont Europe 1 et NRJ 12 avec une émission spéciale de Jean Marc Morandini. Même la page Wikipedia de Grenoble comporte une sous-catégorie « sécurité et criminalité ».

9 500 articles de presse analysés

Nous ne cherchons pas ici à remettre en cause la véracité des faits de délinquance rapportés, mais à questionner leur traitement médiatique et la manière dont l’image de la ville de Grenoble a évolué – surtout depuis 10 ans. Nous basons nos analyses sur 9 500 articles de presse issus de la presse généraliste et économique, aussi bien française (Le Monde, Figaro, Libération, Les Échos, les Acteurs de l’économie) qu’anglophone (The Times, New York Times, Daily Telegraph et Washington Post, Wall Street Journal, Financial Times). Comme dans nos précédentes recherches, nous avons analysé ce corpus à l’aide du logiciel libre Iramuteq.

Il nous a permis de faire émerger les thématiques principales contenues dans ces articles évoquant la métropole de Grenoble. Cette analyse a été menée sur la période 1945–2020 puis par mandat politique. Ce qui émerge est que le stigma de l’insécurité est nouveau et lié au discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy en 2010. Avant cela, la métropole était définie sous le prisme de l’innovation, la montagne, la culture et des affaires politiques.

Grenoble dans la presse généraliste 1945–2020 (_Libération_, _Figaro_, _Le Monde_)
Grenoble dans la presse généraliste 1945–2020-Presse analysée : Libération, Figaro, Le Monde. Se lit : la classe de mots (Covid, grève, retraite…) apparait dans 7,3 % des articles parlant de Grenoble. Bally, Daudigeos

Grenoble était associée à l’innovation, la montagne et la culture

L’analyse de la totalité de la période montre que Grenoble est définie dans les médias par la recherche scientifique, la montagne et la violence urbaine : cette dernière étant particulièrement prégnante. L’analyse par période montre que la métropole grenobloise se démarque par la recherche scientifique : les institutions de recherche locaux (Lip, Synchrotron, ESRF, CEA…), les universités et Écoles du supérieur sont particulièrement visibles médiatiquement. Cette image glisse progressivement depuis 1945 de la recherche industrielle vers la recherche universitaire.

L’ensemble des activités de recherche a un rayonnement national, mais aussi international. L’image de Grenoble « métropole de montagne » est aussi prégnante, particulièrement dans les médias anglophones. Celle-ci est portée par les stations de ski et le sport d’hiver, qui ont notamment bénéficié d’une grande visibilité lors des jeux olympiques de 1968 et de 1992. En France, cette image s’est fortement estompée depuis la fin des années 1990.

Grenoble dans la presse généraliste 2014–2020 (_Libération_, _Figaro_, _Le Monde_)
Grenoble dans la presse généraliste 2014–2020 – Presse analysée : Libération, Figaro, Le Monde. Se lit : la classe de mots (pari, université, umr…) apparait dans 5,7 % des articles parlant de Grenoble. Bally, Daudigeos

Le tournant de 2010

L’analyse de la période 2014-2020 (dernier mandat politique complet) donne à voir une lecture très proche des autres périodes, avec une spécificité : la domination d’une classe de mots associée à l’insécurité et qui désigne directement certains quartiers de la ville (Villeneuve ou Mistral, par exemple). En nous focalisant sur les articles liés à cette classe « insécurité » sur une période plus large (2000-2020), nous observons une évolution : la discussion se détache des faits divers et des généralités sur l’insécurité pour cibler précisément la violence urbaine et certains quartiers.

Une année émerge en particulier : 2010 avec une recrudescence d’article associant insécurité et Grenoble avec le discours prononcé le 30 juillet à Grenoble par Nicolas Sarkozy, alors président de la République.

Ce graphique représente le chi2 d’association des modalités de la variable « date » à chacune des classes de mots. Le chi2 exprimant la force du lien entre les mots et la classe. Les pics signifient une variabilité forte d’une année sur l’autre (donc une
Évolution des classes de mots définissant Grenoble – Ce graphique représente le chi2 d’association des modalités de la variable « date » à chacune des classes de mots. Le chi2 exprimant la force du lien entre les mots et la classe. Les pics signifient une variabilité forte d’une année sur l’autre (donc une recrudescence ou une absence d’articles mentionnant la classe de mots). Sur ce graphique, on perçoit donc une forte variabilité en 2010 (et dans une moindre mesure 2012, 2016, 2018 et 2019) pour la classe insécurité, signifiant un très grand nombre d’articles associant des mots de cette classe et Grenoble. Données : Bally, Daudigeos

Nous avons analysé un effet stigmatisant de ce discours : celui-ci a changé la manière dont la sphère médiatique parle de Grenoble et perçoit la ville. L’essentiel de ces articles sont publiés dans des médias orientés politiquement à droite, mais cette tendance se retrouve dans l’ensemble des médias français analysés et se renforce lors du dernier mandat politique. À noter que nous ne trouvons pas trace de ces phénomènes dans la presse anglophone. Sur la même période, celle-ci se concentre plutôt sur la montagne (tourisme et sport d’hiver), la recherche et l’enseignement supérieur (Business School en particulier).

Nos recherches nous conduisent à qualifier ce phénomène comme un « stigma organisationnel » c’est-à-dire une étiquette perçue collectivement, qui est associée à une organisation (ici la métropole) à propos d’un défaut fondamental, profondément ancré (mais socialement construit) qui la discrédite. Cette évaluation sociale négative touche Grenoble au point de devenir un stéréotype qui définit la ville, ici une caricature de l’insécurité qui ternit et influence l’identité de la ville.

Le stigma n’est pas lié aux caractéristiques inhérentes de la ville mais à une série d’évènements créant un stigma épisodique. Les nombreuses visites de politiques et les manières d’évoquer Grenoble dans leurs discours (Chicago français, vagues de violence…), voire l’intégration de ces discours par les habitants témoignent de ce processus. Nous verrons prochainement si le fait que Grenoble ait été Capitale Verte Européenne en 2022 a un impact sur ces représentations. Comme tout processus de stigmatisation, il s’agit d’une évaluation sociale dynamique : rien n’est figé dans le marbre.

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