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Irlande : comment les femmes témoignaient en ligne de leur avortement avant la légalisation en 2018

Explosion de joie à Dublin à l’annonce des résultats du référendum légalisant l’avortement, le 26 mai 2018. James Forde/Center for Reproductive Rights

Tandis que les États-Unis pourraient très prochainement effacer un demi-siècle de jurisprudence sur le droit à l’avortement, en annulant l’arrêt Roe v. Wade, l’Irlande célèbre quant à elle les quatre ans de la légalisation de l’avortement.

En effet, un référendum tenu le 25 mai 2018 avait vu le « oui » l’emporter avec 66,9 % des suffrages exprimés. Ce référendum avait été organisé pour répondre à une mobilisation de plus en plus importante en faveur de la légalisation : en particulier suite à la mort de Savita Halappanavar en 2012, les « Marches for choice » ont attiré toujours plus de manifestants, principalement des jeunes femmes, et les débats se sont multipliés. En opposition, le mouvement « pro-vie », très soutenu par l’Église, réagissait à travers, entre autres, des « Rallies for life ».

À l’occasion de ce quatrième anniversaire, nous revenons sur un élément central de la mobilisation : les récits de femmes ayant avorté avant la légalisation.

Parmi les multiples actions menées pendant la campagne, l’artiste et activiste Erin Darcy a créé en janvier 2018 la page Facebook « In Her Shoes – Women of the Eighth » (en français « Dans Sa Peau – Les Femmes du Huitième ») en référence au huitième amendement de la Constitution irlandaise, qui plaçait à égalité la vie de la femme enceinte et de l’enfant « non né ». L’interdiction de l’avortement était déjà inscrite dans la loi de 1861, entrée dans la Constitution par cet amendement en 1983 puis retiré en 2018.

La page « In Her Shoes » permet aux femmes de raconter anonymement les conséquences du huitième amendement sur leur vie. En quelques mois, des centaines de récits ont été publiés, lus et partagés, visibilisant de façon massive ces expériences imprégnées de tabous et de stigmates.

Avorter dans un contexte conservateur

Pancartes affichées à Dublin en mai 2018 pendant la campagne référendaire. (Cliquer pour zoomer.) Justine Chaput, Fourni par l'auteur

L’histoire contemporaine irlandaise est marquée par un fort conservatisme qui, outre la criminalisation de l’avortement, a aussi eu pour conséquence d’instaurer une chape de plomb sur les discussions autour de cette pratique. Dès sa création en 1922, l’État irlandais affirme ses liens avec l’Église catholique, renforçant des normes religieuses déjà fortement ancrées dans l’identité nationale, notamment au sujet du contrôle de la reproduction et de la sexualité.

La légalisation de l’avortement en 1967 en Grande-Bretagne a donné à certaines Irlandaises la possibilité d’y recourir en traversant la mer d’Irlande. Celles qui n’en avaient pas les moyens étaient contraintes à l’avortement clandestin, à une parentalité non choisie, voire à l’internement dans des institutions (plus tard prises au cœur de scandales) comme les foyers Mère-Enfant ou les laveries de la Madeleine, voire à l’infanticide.

Bande-annonce du documentaire When Women Won sur la campagne pour le « oui » au référendum légalisant l’avortement.

En 2013, l’avortement est ouvert aux femmes dont la vie est menacée, mais très peu y ont effectivement accès et beaucoup continuent de se rendre au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas, ou obtiennent des pilules abortives sur Internet via Women on Web ou Women Help Women. La solidarité organisée par les réseaux féministes en Irlande et à l’étranger a permis à un grand nombre de femmes d’avorter de manière plus sécurisée et d’attirer l’attention sur leur situation.

Ce que « In Her Shoes » nous apprend sur les autrices des témoignages

La page Facebook « In Her Shoes » apparaît dans un contexte dit de « libération de la parole ». Qui s’exprime sur son avortement dans cet espace, et sous quel angle ? L’analyse de témoignages postés sur cette page montre que certaines expériences peuvent plus facilement être exprimées, et deviennent donc plus visibles que d’autres. Parmi les 587 histoires publiées sur la page entre janvier et juillet 2018, 375 relatent des avortements et ont été retenues pour cette recherche.

Quel que soit l’âge des femmes au moment de l’écriture, les récits en ligne relatent principalement des avortements qui ont eu lieu lorsqu’elles étaient jeunes : parmi celles qui donnent leur âge, 81 % avaient moins de 25 ans au moment de l’intervention. Certaines racontent par exemple leur angoisse de ne pas voir leurs règles arriver pour la première fois, et d’autres expliquent qu’elles ont continué à aller au lycée pendant plusieurs semaines en espérant que « ça » partirait et qu’elles n’auraient pas à en parler à leurs parents ou à quiconque.

Image de la page Facebook « In Her Shoes ».

Par ailleurs, 87 % des femmes racontent avoir avorté à l’étranger. Le voyage est central, notamment parce qu’il coûte cher : en plus des soins, il faut payer le billet d’avion ou de bateau, poser un congé, éventuellement trouver une garde pour les enfants… Pour celles qui se trouvent en situation de précarité financière, il s’agit de dépenses considérables. Au total, la moitié des récits font mention de difficultés économiques.

Les femmes doivent souvent garder secrets la grossesse, l’avortement et le voyage pour éviter les critiques voire le rejet de leur entourage. Toutefois, cette situation d’isolement social est plus souvent évoquée lorsque les faits sont anciens (la totalité de ceux des années 1980 contre la moitié de ceux des années 2010), ce qui s’explique certainement par la levée progressive du carcan conservateur.

Les avortements pour anomalie fœtale létale (qui concernent souvent des grossesses souhaitées) sont surreprésentés dans les récits : alors que seuls 1,6 % des avortements pratiqués en Angleterre et au Pays de Galles le sont pour cette raison, 11 % des récits de « In Her Shoes » mentionnent cette situation. Cette surreprésentation peut s’expliquer par une plus grande légitimité de ces avortements : parce qu’ils sont tragiques, ils seraient plus acceptables socialement, et donc plus racontables.

Une analyse textuelle du contenu montre que les femmes qui mettent l’accent sur le droit à maîtriser leur fécondité ne se décrivent pas elles-mêmes ni leur avortement. À l’inverse, celles dont le récit est centré sur l’expérience et sur la douleur physique et émotionnelle parlent avec précision des conditions de leur avortement (âge, semaines de grossesse, méthode employée, anomalie du fœtus…).

L’absence de certains types de récits : des situations perçues comme moins légitimes ?

Manifestation en faveur du droit à l’avortement à Dublin le 30 septembre 2017. Sur la pancarte : « Gardez vos rosaires loin de nos ovaires. ». Paul Faith/AFP

L’hétérogénéité des discours entre des récits très militants et d’autres centrés sur la description du vécu révèle les conséquences de la criminalisation sur la vie des femmes qui avortent. Mais bien que ces discours varient selon les caractéristiques des femmes et le type d’avortement, certaines histoires qui sont sans doute moins recevables socialement restent invisibles.

Par exemple, Niamh (le prénom a été changé), une militante pro-choix, explique que :

« souvent l’accent est mis sur des histoires déchirantes […] mais celles qu’on entend moins sont celles des gens qui disent “je suis tombée enceinte, je ne le voulais pas donc j’ai avorté” ».

Par ailleurs, parmi les récits postés sur cette page, ceux évoquant un parcours migratoire difficile sont quasi absents, et aucun ne mentionne l’appartenance à la communauté des Travellers. Pourtant, les femmes issues de cette minorité ethnique irlandaise historiquement nomade, de même que les demandeuses d’asile ou les réfugiées sont confrontées à davantage de difficultés à avorter. Outre les discriminations et la marginalisation qu’elles rencontrent, elles ont globalement une moins bonne situation économique que le reste de la population et sont plus éloignées du système de santé, de la vie politique et sociale nationale. L’accès aux informations et aux ressources économiques et matérielles facilitant l’avortement leur est donc plus compliqué.

Ainsi, même si elles ne représentent qu’une petite part de la population, les particularités de leur situation ne sont pas visibilisées dans les témoignages publiés sur « In Her Shoes ». Il est possible que certaines de ces femmes aient écrit des témoignages sans mentionner cette caractéristique sociale mais il n’est pas à exclure que d’autres n’aient simplement pas envoyé le leur.

Si la publication de ces récits génère une représentation partielle des situations dans lesquelles se trouvent les femmes qui avortent, il faut toutefois souligner la levée du tabou obtenue grâce aux nombreuses mobilisations, notamment l’expression des avortantes sur « In Her Shoes ». En exposant la fréquence de cette pratique et les conséquences néfastes du huitième amendement sur leur vie, ces femmes ont montré la nécessité du droit à avorter et à disposer de son corps.

Qu’attendre de la révision prochaine de la loi ?

Les récits occuperont sans doute une place non négligeable dans le cadre de la révision de la loi sur l’avortement prévue au moment de la légalisation. Ainsi, une consultation citoyenne organisée par le ministère de la Santé entre décembre 2021 et avril 2022 a recueilli des témoignages, notamment de femmes ayant avorté, afin d’alimenter le rapport sur lequel se basera cette révision.

Il sera intéressant de voir dans quelle mesure les difficultés racontées dans ces récits seront prises en compte dans la nouvelle version de la loi. Si les associations anti-avortement participent à ce processus, les difficultés d’accès soulignées par les « pro-choix » sont au cœur des discussions et semblent suggérer une libéralisation à venir plutôt qu’un durcissement.

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