Jeunes diplômés : la tech est-elle vraiment la voie royale ? Conversation avec Johan Hombert

Salariés de la « French tech » posant pour une photo lors du Consumer Electronic Show (CES), salon consacré à l’innovation technologique en électronique, à Las Vegas en 2016. Business France / Flickr

Le secteur de la tech séduit aujourd’hui de nombreux jeunes diplômés. En se basant sur l’expérience du boom de l’Internet à la fin des années 1990, les chercheurs Johan Hombert et Adrien Matray (HEC et Princeton) expliquent que s’embarquer dans le secteur de la tech peut s’avérer plus risqué qu’il n’y paraît.

En effet, même si les salaires à l’embauche de la tech s’avèrent relativement élevés, les ingénieurs qui font leurs premiers pas dans ce secteur acquièrent des compétences spécifiques qui risquent de devenir rapidement obsolètes, ce qui a tendance à freiner leur progression salariale.

Dans cette interview, Johan Hombert nous décrypte les résultats de l’étude des trajectoires des diplômés du secteur de la tech ayant commencé à travailler avant, pendant et après l’éclatement de la bulle Internet.


The Conversation France : pourquoi cette mise en garde contre les bulles technologiques ?

Johan Hombert : de nombreux jeunes diplômés font le choix d’un début de carrière dans le secteur des nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC), qui offre souvent des salaires attractifs et des métiers stimulants. Pourtant, en se penchant sur le dernier épisode de ruée massive vers les TIC, à savoir le boom de l’Internet à la fin des années 1990, on se rend compte que ce choix peut constituer un pari risqué à long terme.

En analysant les trajectoires salariales des diplômés qui ont débuté leur carrière dans les TIC il y a une vingtaine d’années, on découvre qu’ils ont fini par gagner moins que ceux ayant démarré dans les autres secteurs de l’économie.

TCF : pourtant, ceux qui ont commencé leur carrière au cœur d’une révolution technologique ont dû acquérir des compétences précieuses… qui devraient leur valoir un bon salaire sur le long terme ?

J.H. : la vision optimiste est que se lancer dans un secteur en plein boom expose les jeunes employés à de nouvelles technologies et leur permet de développer des compétences qu’ils pourront valoriser sur le long terme. Même si l’engouement actuel pour les valeurs technologiques s’avère être une bulle qui finit par exploser et que de nombreuses entreprises de la « French Tech » ne survivent pas, leurs employés auront acquis des compétences utiles pour le futur.

Cependant, notre analyse des trajectoires salariales des employés du secteur de la tech des années 90 étaye l’hypothèse contraire : les employés qui font leurs premiers pas dans un secteur technologique florissant risquent d’acquérir un capital humain au début de leur carrière qui perdra rapidement de sa valeur. En effet, pendant un boom technologique, les compétences requises évoluent à vitesse grand V et ceux qui prennent le train en marche peuvent se faire promptement distancer.

TCF : qu’entendez-vous par « se faire distancer » ?

J.H. : nous avons examiné les fichiers administratifs de la Sécurité sociale qui permettent de reconstituer les trajectoires salariales d’un panel correspondant à 1/25e de la population active française. Nos résultats montrent que, sur le long terme, les diplômés qui ont débuté leur carrière dans les TIC pendant le boom des années 1990 gagnent aujourd’hui presque 7 % de moins que ceux qui ont commencé au même moment dans les autres secteurs de l’économie.

TCF : que s’est-il passé ?

J.H. : nous nous sommes concentrés sur la cohorte de diplômés qui ont accepté leur premier emploi pendant le boom de l’Internet entre 1998 et 2001. Nous avons ensuite comparé les trajectoires salariales des diplômés qui ont commencé dans le secteur des TIC à celles de leurs équivalents professionnels dans les autres secteurs.

Nous observons que les salaires d’entrée dans les TIC étaient plus élevés d’environ 5 % (voir graphique), et ce tant que la bulle a duré. Ce résultat n’est pas surprenant : la pénurie de travailleurs maîtrisant les nouvelles technologies fait monter les enchères pour s’attirer leurs talents.

Comparatif des trajectoires salariales des diplômés qui ont débuté leur carrière dans le secteur des TIC (bleu) et de ceux qui ont démarré dans d’autres secteurs (rouge). Salaire brut moyen en euros constants de 2017. auteur

Toutefois, au fil du temps, l’écart entre les deux groupes s’est réduit jusqu’à ce que les courbes se croisent en 2005. Plus surprenant, le fossé a continué à se creuser si bien qu’en 2015, les diplômés qui avaient démarré dans les TIC finissent par gagner presque 7 % de moins que ceux qui ont commencé dans les autres secteurs.

*TCF : le salaire moyen est donc inférieur. Mais ce résultat ne masque-t-il pas simplement le fait qu’il y a eu des gagnants et des perdants ? Après tout, toutes les entreprises technologiques ne deviennent pas des « success stories » comme Amazon… *

J.H. : on peut en effet se demander si les entreprises les plus faibles tirent la moyenne vers le bas. On peut aussi émettre l’hypothèse que les entreprises technologiques françaises sont de mauvaise qualité. Nos résultats réfutent ces explications. Par exemple, nous observons que le ralentissement salarial des diplômés qui ont commencé dans les TIC pendant la bulle Internet est de même ampleur parmi les entreprises qui ont connu une forte croissance et parmi les entreprises qui ont connu des difficultés.

Le ralentissement se retrouve aussi chez les employés français des compagnies technologiques américaines. Le ralentissement salarial de la génération de la bulle Internet est donc généralisé et ne s’explique pas par une sous-performance des entreprises françaises. Plus frappant encore, les pertes d’emploi qui ont fait suite à l’éclatement de la bulle au début années 2000 n’expliquent qu’une part infime du ralentissement salarial. En effet, même les employés qui n’ont jamais perdu leur emploi en ont fait les frais.

On peut également supposer que la bulle Internet a pu créer des gagnants et des perdants parmi les employés des TIC, de sorte que le ralentissement salarial que nous mettons en exergue ne soit qu’un phénomène moyen qui cache une augmentation de la disparité des trajectoires. Mais ce n’est pas le cas : l’échelle des salaires ne s’étire pas, c’est au contraire toute l’échelle salariale des diplômés qui ont commencé dans les TIC pendant la bulle qui se déplace vers le bas à long terme.

TCF : Est-il possible que le boom des TIC ait attiré des personnes moins productives ?

J.H. : c’est une possibilité. C’est ce que les économistes appellent un effet de sélection. En l’occurrence, il se pourrait que les personnes attirées par les secteurs en vogue soient les doux rêveurs qui se trouvent aussi être des travailleurs peu productifs.

Pour mettre cette hypothèse à l’épreuve des faits, nous avons étudié la cohorte de diplômés qui ont démarré leur carrière juste avant la bulle Internet, au milieu des années 1990. L’idée est que les choix de carrière pendant cette période se sont faits avant que les TIC ne soient en vogue, donc l’effet de sélection ne devrait pas jouer pour cette cohorte. Néanmoins, les trajectoires salariales de cette cohorte de diplômés « pré-bulle » sont très similaires à celles de la cohorte de la bulle.

En particulier, ceux qui ont commencé dans les TIC juste avant que la bulle ne commence à gonfler gagnent aujourd’hui environ 7 % de moins que ceux qui ont commencé dans un autre secteur.

TCF : la bulle Internet a éclaté il y a de nombreuses années. Qu’est-il arrivé aux rémunérations dans les TIC depuis ?

J.H. : le ralentissement salarial dont nous parlons semble contre-intuitif : la demande de talents dans les TIC semble avoir augmenté continûment depuis le krach boursier du début des années 2000. Ce paradoxe s’explique par le fait que le ralentissement ne s’observe que parmi les cohortes d’employés qualifiés qui ont connu la bulle.

En étendant notre analyse à la cohorte « post-bulle », nous avons relevé un schéma bien différent : les diplômés qui ont commencé dans les TIC après la bulle ne subissent absolument pas le ralentissement salarial que connaît la génération de la bulle.

TCF : mais alors, qu’est-ce qui peut bien expliquer cette différence de salaire sur le long terme ?

J.H. : notre hypothèse est que les compétences acquises dans les TIC pendant la bulle sont rapidement devenues obsolètes à cause de l’accélération des changements technologiques. Un fait en particulier vient étayer cette hypothèse. En comparant les ingénieurs et les cadres commerciaux et administratifs, on s’aperçoit que le ralentissement salarial ne concerne que les ingénieurs. Les cadres commerciaux et administratifs, eux, sont immunisés.

Cela est cohérent avec l’hypothèse que le ralentissement salarial de la génération bulle s’explique par l’obsolescence des compétences techniques. A contrario, les compétences commerciales et de management sont peu affectées par le changement technologique.

TCF : vous en concluez donc que les bulles sont nos pires amies ?

J.H. : nous ne cherchons pas à dissuader les étudiants d’aujourd’hui d’entreprendre des études liées aux technologies de l’information. Au contraire, nous insistons sur le fait que les connaissances acquises pendant les études puis les compétences développées pendant les premiers postes ont un impact de long terme sur les trajectoires salariales.

En particulier, les connaissances fondamentales deviennent obsolètes moins rapidement que les connaissances spécifiques : par exemple, mieux vaut maîtriser la théorie qui sous-tend les algorithmes d’apprentissage profond (ou « deep learning ») qu’être expert dans tel ou tel logiciel qui implémentent ces algorithmes. Les logiciels et algorithmes évoluent constamment, mais ils dépendront toujours des connaissances scientifiques sous-jacentes.

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