« Jouer à débattre » pour appréhender la science autrement

Un jeu pour mieux appréhender les enjeux sociétaux des innovations scientfiques. G. Scagnelli/Inria, Author provided (No reuse)

La science est omniprésente dans la vie contemporaine et l’enjeu démocratique qui s’y attache a enclenché, depuis les années 80, de nouvelles médiations, en particulier faisant appel au débat. Ces nombreuses initiatives ont montré que les questions concernant la science dans ses implications sociétales peuvent être appréhendées par des « profanes » dès lors que celles-ci portent sur des champs qui les intéressent et font sens pour eux. Les jeunes ne font pas exception et les pratiques pédagogiques tendent à changer pour donner plus de place au débat transdisciplinaire.

Les professionnels de la culture, comme ceux des médiathèques qui cherchent à favoriser l’« exercice des droits fondamentaux du citoyen à s’informer, apprendre, partager et inventer ses usages » s’emparent de ces questions de sciences aux forts impacts sociétaux pour faire de leurs lieux des espaces de débats ouverts sur leur territoire.

Réfléchir à l’impact des innovations scientifiques

L’association l’Arbre des Connaissances (ADC) a choisi, avec son dispositif Jouer à débattre (JAD), de concevoir et diffuser des supports de médiation vers le public adolescent. Le but de cette association de chercheurs est de permettre aux jeunes de réfléchir aux impacts des innovations scientifiques et ainsi de s’intéresser aux sciences en s’appuyant sur des débats qui les concernent en tant que citoyen. En les approchant par le jeu de rôles et le débat sciences-société, les sciences dépassent leur seule utilité scolaire et deviennent un outil de compréhension du monde, rendu accessible à tous. Au-delà de revendiquer un droit à l’erreur, essentiel à tout apprentissage, l’ADC parle aussi du devoir d’expérimenter des jeunes, autrement dit : d’essayer et de questionner. Ces supports (les jeux, des guides pour les animer et des ressources) sont à disposition gratuite des professionnels de l’éducation et de la culture, qui souhaitent éveiller l’esprit critique de leurs élèves et les initier à des débats nuancés et argumentés.

Le logo du jeu.

L’intelligence artificielle (IA) est entrée à grande vitesse dans nos vies quotidiennes de manière visible ou invisible. Il ne se passe pas une journée sans qu’un média n’aborde ses prouesses, ses risques, ses champions, ses horizons qui vont influencer tout ce qui touche à l’activité humaine. L’activité des chercheurs y est intense, et va en s’accroissant, de telle sorte que l’on peut difficilement discriminer ce qui est de ce qui va venir. Le monde économique et financier semble convaincu de son potentiel si l’on regarde la progression des investissements. Les pouvoirs publics prennent la mesure des évolutions annoncées en travaillant sur des plans et de nouvelles régulations. Enfin, de nombreuses opinions existent, tenues par certains scientifiques eux-mêmes, les unes empreintes d’un imaginaire de l’apocalypse, les autres d’une vision optimiste sur les nouvelles capacités dont l’homme va bénéficier. En d’autres termes l’IA est plus qu’un sujet d’actualité, elle prend l’allure d’une révolution.

Après l’Humain augmenté et la biologie de synthèse, l’intelligence artificielle s’est imposée comme un sujet nécessaire à aborder avec les jeunes via JAD. Chaque JAD est co-construit par l’ADC avec des classes et des enseignants. Les jeunes sont ainsi associés à toutes les étapes de la mise en débat et de la mise en jeu des thématiques choisies. Or, les adolescents participants au projet sur l’IA ont témoigné d’un grand intérêt pour ce thème. La culture de la science-fiction, de la BD, des jeux vidéo et des réseaux sociaux est en effet bien présente et a labouré le terrain des pratiques et des imaginaires. La prise de contrôle des machines sur les humains est une évidence pour beaucoup, la question de la vie privée et de la protection de leurs données personnelles apparaît, pour d’autres, comme une affaire totalement dépassée. Ils manifestent clairement leur intérêt d’en discuter car, au fond, ils ne savent pas vraiment ce que cela recouvre, et, ce qu’ils en pressentent, ouvre un horizon qui n’est pas sans inquiétude. Toutes les composantes pour développer un dialogue sont présentes : une familiarité avec le sujet, une vraie curiosité pour comprendre de quoi on parle, et un désir d’échanger.

Modèles de société

Avec JAD, il ne s’agit pas de débattre d’une technologie en tant que telle. Les jeunes sont invités à débattre de modèles différents de société qui pourront se développer en fonction des usages qui en seront faits. En d’autres termes, le débat n’est pas de nature « pour ou contre » mais il est fondé sur une évaluation intérêt/risque et vise à provoquer l’émergence des questionnements éthiques, sociaux, économiques, etc. Le jeu permet aux jeunes de s’intéresser à ces questions sciences-société, et de s’engager dans un débat, dans le cadre d’une fiction, qui les amène à s’approprier des enjeux complexes. Suite au jeu, ils peuvent prendre du recul par rapport aux arguments utilisés, et s’informer sur ce qui existe réellement.

Concrètement, JAD sur l’intelligence artificielle met les joueurs en situation d’incarner les représentants de 5 groupes d’habitants d’une grande ville, qui doivent choisir entre différentes solutions comprenant l’utilisation d’intelligence artificielle, pour répondre à des problèmes de société. Ils sont réunis en un conseil qui doit décider de la solution qui sera adoptée par tous : ils doivent donc argumenter leurs choix, comprendre ceux des autres groupes, échanger, débattre pour prendre une décision commune. L’IA va répondre à des problèmes qui se posent par exemple dans les transports (épisode 1), ou dans la santé (épisode 2) mais ils doivent choisir entre différentes solutions qui vont impliquer des choix de société différents.

Jouer à débattre pour apprendre le métier de citoyen. G. Scagnelli/Inria, Author provided (No reuse)

Pour réduire les embouteillages, va-t-on par exemple opter pour un transport en commun autonome ? Pour améliorer la qualité des soins, va-t-on choisir de s’adresser à une IA plutôt qu’à un médecin ? En mesurant les avantages et inconvénients de cas fictionnels très concrets, les joueurs vont toucher des questions d’ordre plus générales et débattre par exemple : de l’importance de la protection de la vie privée, des questions de sécurité, de la dépendance à la technologie, etc.

Sortis du jeu, les jeunes ont touché du doigt les enjeux, peuvent aller plus loin sur ce qui existe aujourd’hui déjà comme applications de l’IA, grâce aux ressources et à des rencontres avec des professionnels. Les jeunes pourront aussi creuser avec leurs enseignants ce que sont des algorithmes d’apprentissage, le deep learning, la collectes de données, bref : entrer dans le concret de l’IA avec un sens aiguë de l’urgence qu’il y a la comprendre pour leur vie et métiers futurs. Ainsi, au delà de servir le socle de compétences, JAD est un support pour les enseignants désireux de donner à leurs élèves le sens que revêt le thème étudié

En optant pour les jeux de débats les chercheurs de l’ADC vont au-delà de leurs propres pratiques de recherche, pour s’interroger sur les impacts et usages des recherches dans la société (5)Ce cheminement implique plusieurs choses : ils collaborent avec des professionnels aux compétences différentes des leurs dans les champs de la médiation et de la culture. Ils vont à la rencontre du questionnement des jeunes. Enfin ils privilégient le dialogue et la formation de l’esprit critique, impliquant nécessairement un changement de positionnement où la science n’agit plus en surplomb mais comme un élément de construction de l’avenir.


Cet article a été écrit avec le précieux concours de Dominique Donnet Kamel (Ingénieure de recherche retraitée et ancienne responsable du service de médiation scientifique de l’Inserm) et Camille Volovitch (Coordinatrice pour l’Arbre des Connaissances).