À l’issue du vote du 22 juin, c’est Taneti Maamau qui a été réélu à la présidence, consacrant ainsi la Chine comme allié du gouvernement. shutterstock

Kiribati : l'archipel au coeur de la lutte d'influence entre la Chine et les États-Unis

Quand on entend parler de Kiribati (prononcé Kiribas), c'est principalement à propos de la lutte contre les changements climatiques. La survie des 115 000 habitants de cet archipel est en effet menacée par la montée des eaux. Or cet État a fait l’objet d’une couverture médiatique dans les dernières semaines pour une autre raison : son élection présidentielle du 22 juin 2020.

Les résultats de ce scrutin revêtent une importance particulière dans la compétition entre la Chine (République populaire de Chine ou RPC) d’une part, et Taïwan (République de Chine ou RDC) et les États-Unis de l’autre. Car les deux candidats au poste de la présidence défendaient des alliances divergentes.

Taneti Maamau, candidat à sa réélection, promouvait un rapprochement avec la Chine, alors que le chef de l’opposition, Banuera Berina, soutenait des relations étroites avec Taïwan. À l’issue du vote, c’est Taneti Maamau qui a été réélu à la présidence, consacrant ainsi Beijing comme allié du gouvernement.

Un lieu stratégique

Malgré sa petite taille, Kiribati est considéré comme un point stratégique dans le Pacifique. La Chine souhaitait le récupérer à son avantage, notamment en s’alliant avec le gouvernement local. Rallier Kiribati à sa cause permet à Beijing d’avancer ses pions sur deux fronts : contre les revendications séparatistes de Taïwan, et contre la puissance américaine dans le Pacifique et sur l’échiquier international.

Ce petit pays est ainsi instrumentalisé par les puissances extérieures, au service de leur lutte d'influence à l'international. Il en va de même de nombreux territoires, souvent perdus au milieu d'océans et qui, de prime abord, semblent n'avoir pas grand-chose à offrir à des alliés. Mais un territoire stratégiquement situé - proche des côtes d'un rival ou dans une région éloignée - peut offrir à un État la possibilité d'assouvir ses désirs d'influence au niveau global. Le jeu entre puissances ne se passe pas toujours là où on l'attend.

Isoler Taïwan

Le rapprochement entre Kiribati et la République populaire de Chine est d’abord motivé par le désir d’isoler encore et toujours Taïwan sur la scène internationale. La République de Chine avait en effet profité du désintérêt de Beijing pour sceller une alliance avec l'archipel du Pacifique en 2003, et ainsi gagné un nouvel ami dans sa quête de reconnaissance internationale. Kiribati reconnaissait alors la souveraineté de Taipei, à la suite de quoi Beijing avait rompu toutes relations avec l'archipel.

Le retour de l'alliance entre Kiribati et Beijing s'explique par un changement de stratégie de la part de Beijing face à Taïwan. Depuis l'élection de Xi Jinping à la tête de l'État chinois, en 2013, et à la suite de l'élection de Tsai Ing-wen à Taïwan, en 2016, la RPC a isolé la RDC en coupant tous ses liens avec ses alliés, rendant le projet de reconnaissance de Taïwan comme État indépendant de plus en plus illusoire.

En promettant d'investir massivement dans le développement de Kiribati - ce que Taïwan n'était pas en mesure de faire - Beijing a retrouvé son allié d'antan.

Le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, à gauche, et le président de Kiribati, Taneti Maamau, se serrent la main lors d'une cérémonie de signature au Grand Hall du peuple à Beinjing, lundi 6 janvier 2020. AP Photo/Mark Schiefelbein, Pool

Aujourd’hui, la RDC n’est plus reconnue que par 15 États à travers le monde. En cooptant Kiribati, Beijing fait diminuer encore et toujours la liste des États reconnaissant Taïwan comme entité politique indépendante, imposant le désir de la RPC de voir la Chine de nouveau unie sous le même drapeau.

Contrer la stratégie américaine

Si Taïwan est d’abord une question d’ordre interne pour Beijing, soit une manière d’imposer la Chine populaire comme seul gouvernement légitime, il s’agit aussi d’un enjeu externe. En isolant Taïwan, Beijing sape aussi la politique américaine en Asie, alors que la République de Chine est historiquement soutenue par Washington.

La victoire de Taneti Maamau remet aussi en question les liens historiques entre Kiribati et les États-Unis. Kiribati est devenu un protectorat anglais au 19ᵉ siècle, puis occupé par le Japon durant la Seconde Guerre mondiale, pour être libéré par les forces américaines en 1943.

En obtenant son indépendance de la Grande-Bretagne en 1979, Kiribati a cependant maintenu des liens forts avec les États-Unis. Un traité d’amitié entre les deux États a en effet été signé, stipulant qu’aucune installation militaire étrangère ne pouvait être construite à Kiribati, sans l’aval de Washington.

Ce traité est cependant révocable - une option que l’ambassadeur de Kiribati à l’ONU et aux États-Unis juge saisissable par le Président Maamau. Ceci permettrait à la Chine de réaliser des projets de développement à Kiribati, au profit de sa puissance économique, commerciale et militaire, comme elle a pu le faire en Afrique et tout le long de sa nouvelle route de la soie.

Une base spatiale chinoise

Le pays, et en particulier l’île Christmas, située à moins de 2000 km d’Hawaï, pourrait servir de débouché touristique pour la population chinoise, concurrençant sa voisine américaine. L’île pourrait aussi être utilisée pour la marine et le renseignement chinois et ainsi faire contrepoids au commandement américain dans le Pacifique, cœur de la stratégie militaire américaine dans la région, situé à Hawaï.

L'île Christmas pourrait aussi être de nouveau mobilisée au service des ambitions spatiales chinoises, alors que Beijing a lancé la course à de plus amples recherches sur la lune avec sa sonde «Chang’e-4» en 2019. Cet endroit avait en effet été utilisé en 2003 lors du premier vol spatial habité chinois, alors que les relations avec Kiribati étaient au beau fixe.

Ce revirement est suivi de près par les États-Unis et ses alliés, alors que la Chine tente d’accaparer le contrôle du Pacifique, lieu d’affrontement direct entre les deux puissances en proie à une guerre commerciale et médiatique sans précédent.

La nouvelle amitié entre Kiribati et la Chine vient ainsi chatouiller la puissance américaine proche de ses côtes. C’est donc bien un élément probant dans la lutte d’influence sino-américaine que nous observons, qui démontre un changement d’ordre international déjà en marche.

Une opportunité pour Kiribati

Enfin, Kiribati n'est pas en reste avec ce nouveau partenariat. Malgré les soupçons de corruption qui planent sur son Président et plusieurs membres du gouvernement à la suite de leur revirement d’allégeance au profit de la Chine – Kiribati aurait reçu $4,2 millions de la Chine quelques semaines avant les élections, ce qui pourrait profiter au pays en proie à la montée des eaux.

La Chine semble prête à offrir un ensemble « d’opportunités de développement sans précédent » à ses alliés, bien plus que Taïwan ou Washington seraient prêts ou capables de proposer. Ces aides pourraient permettre de sauver Kiribati de la montée du niveau des océans, et de trouver une autre solution que celle de relocaliser entièrement la population i-Kiribati, nom donné aux habitants de l'île. Il en va donc de la survie du pays, qui profite aussi par le fait même à Beijing.

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