La police disperse des manifestants antigouvernementaux lors d'une grève nationale sur la place Bolivar au centre-ville de Bogota, le 21 novembre. Groupes syndicaux et étudiants appellent à une grève pour protester contre les politiques du président colombien Ivan Duque. AP Photo/Fernando Vergara

La Colombie en ébullition : pourquoi le peuple est-il en colère ?

La Colombie vit des heures troubles, alors que les manifestations se poursuivent, et que des appels à la grève se multiplient contre le président Ivan Duque, très impopulaire après moins de 16 mois au pouvoir.

Au terme de douze jours d’une mobilisation jamais vue, le président Duque a dit accepter de rencontrer les organisateurs officiels du mouvement, tout en leur demandant de renoncer à la troisième journée nationale de grève et de manifestations qui se sont finalement déroulées comme prévues, mercredi 4 décembre.

Malgré quelques avancées, notamment l’élection, le 27 octobre, de la toute première femme mairesse de la capitale Bogota, la gauchiste Claudia Lopez, les raisons de la colère sont nombreuses.

Une série d’événements ont précipité l’indignation collective : la semaine dernière, un étudiant de 18 ans, Dilan Cruz, blessé à la tête au cours du week-end par la police antiémeute, a succombé à ses blessures. Cela a amplifié le mécontentement, notamment des jeunes qui réclament la dissolution de l’Escadron mobile anti-trouble (ESMAD).

Des jeunes pleurent lors d’une veillée pour Dilan Cruz, blessé lors d’affrontements entre manifestants antigouvernementaux et policiers, à Bogota, le 24 novembre. AP Photo/Ivan Valencia

Le 29 octobre, un massacre a eu lieu dans le département du Cauca : cinq autochtones ont été assassinés, dont Cristina Bautista, autorité de la communauté NASA.

Par ailleurs, de nouvelles informations sur le bombardement d’un campement des Farc-ep – soit les guérilleros et guérilleras qui n’ont pas laissé les armes ou qui se sont postérieurement réarmés après le processus de paix signé en 2016 – ont grandement bouleversé la Colombie. On croyait au départ que huit enfants avaient péri dans le bombardement qui a eu lieu en août 2016. Mais tout semble indiquer qu’il s’agissait plutôt de 18 mineurs, selon la communauté où l’attaque a eu lieu.

L’unique réaction du président Duque a été de nommer un nouveau ministre de la Défense à la suite de la démission du précédent, tout en laissant intacte la structure militaire à l’origine de bombardement. Autrement, le président colombien a fait silence sur les violences commises à l’encontre des populations rurales.

Mes recherches doctorales en science politique et études féministes à l’UQAM et au sein du CAPED, le Collectif de recherche Action Politique et Démocratie, portent justement sur la réincorporation des femmes ex-combattantes des Farc-ep. Cela m’a permis d’observer, durant les six dernières années, l’évolution du contexte politique de la Colombie et de réfléchir aux raisons qui ont conduit à la mobilisation nationale et internationale du 21 novembre.


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Un accord de paix qui n’a pas rempli ses promesses

Il y a trois ans, le 24 novembre 2016, le gouvernement colombien a signé un accord de paix historique avec la plus vieille guérilla d’Amérique latine, les Farc-ep. La fin du conflit avec ce groupe armé a signifié des changements politiques importants, notamment la participation politique des ex-combattants.

D’ailleurs, pour la première fois, un ex-combattant vient d’être élu maire dans la municipalité de Turbaco.

Mais un profond conflit social persiste.

On note d’abord une augmentation des assassinats des activistes des droits humains tout spécialement des peuples autochtones. On estime qu’un autochtone est assassiné chaque 72 heures en Colombie : l’Organisation nationale autochtone de Colombie (ONIC) affirme que 120 d’entre eux ont été tués depuis le début de 2019. L’année 2018 a été caractérisée par une augmentation des assassinats après une période de relative décroissance des faits violents. De fait, entre la signature de l’accord de paix en 2016 et mai 2019, ce sont plus de 700 défenseur·e·s des droits humains et 135 ex-combattant·e·s qui se sont fait assassiné-e-s.

L’accord de paix prévoyait une restructuration des régions rurales du pays afin de pouvoir soutenir les processus de substitution des cultures de coca. Mais la lenteur des processus bureaucratiques, le sous-financement de la mise en œuvre de l’accord de paix et le désintérêt marqué du gouvernement envers l’urgence de la situation rendent la situation volatile et complexe en zone rurale.

Dans plusieurs régions du pays, l’abandon de l’État est une constante historique. Peu de changements se sont fait sentir depuis la signature de l’accord de paix en dépit de l’aide venue de la coopération internationale pour certains projets de réconciliation ou d’assistance technique au développement.

Ces projets de la communauté internationale sont pensés sur le court terme. Ils créent des dépendances à l’aide extérieure au développement. Comme le souligne la sociologue Camille Boutron, le contexte actuel est très propice à la dépendance financière à l’aide internationale des organisations locales de femmes.

De son côté, l’État s’est lentement désengagé du processus de paix, tout particulièrement depuis l’élection de Duque en 2018, qui s’y était fervemment opposé.

À cela s’ajoute un paysage politique complexifié depuis 2016 : plusieurs sources confirment la présence de plus en plus grande des cartels de drogue mexicains, notamment celui de Sinaloa.

De même, le pays fait face à la reconfiguration du paramilitarisme, au réarmement d’une partie des Farc-ep qui ont décidé de ne plus poursuivre leurs engagements avec l’État colombien de même qu’aux divers groupes criminels liés au trafic de stupéfiants.

Un étudiant jette une cartouche de gaz lacrymogène sur la police lors d’affrontements à l’Université nationale de Bogota, en Colombie, le 26 novembre. AP Photo/Ivan Valencia

Ce que le 21N a changé

Dans la foulée des manifestations contre les gouvernements en place en Amérique du Sud, une journée nationale de grève a été convoquée en Colombie contre le gouvernement de Duque le 21 novembre, appelée depuis « 21N ». Ce qui devait être une manifestation d’une journée s’est intensifié et prolongé face à la posture agressive du gouvernement de Duque.

Historiquement, la répression des manifestations politiques est une constante en Colombie. L’action violente de l’État contre la population civile est courante lors des manifestations étudiantes, ouvrières ou autochtones.

Cette criminalisation de la contestation sociale a des effets sur le long terme, particulièrement en renforçant le contrôle étatique par la désapprobation « morale » de la contestation sociale qui est assimilée à la « déviance » et au « vandalisme ».

Le président Duque ne reconnaît pas la violence étatique à l’égard des jeunes et on lui reproche son inaction face aux assassinats systématiques des activistes des droits humains. Il a d’ailleurs utilisé une stratégie langagière de l’appel à la « non-violence » lors des manifestations politiques afin de pouvoir, ultimement, justifier la militarisation des lieux clés des protestations.

Des soldats font la queue avant de partir patrouiller les rues de Bogota, en Colombie, le 23 novembre. AP Photo/Ivan Valencia

Cependant, ce 21 novembre, les manifestants se sont montrés déterminés à ne pas laisser les discours haineux et violents gagner la partie. À l’aube de la manifestation, il y avait un trop plein de revendications : la précarisation continue de l’emploi, les bombardements indiscriminés de l’État, les assassinats d’activistes des droits humains, le non-respect du processus de paix, et l’inertie du gouvernement face aux meurtres de populations autochtones.

Le 21N s’est avérée une manifestation d’une grande importance historique vue la conjoncture politique actuelle en Amérique du Sud, avec les protestations en cours au Chili et en Bolivie notamment. Plusieurs secteurs se sont ralliés à la marche du 21N, notamment des artistes qui ont utilisé les réseaux sociaux pour convoquer à la manifestation. Alors que les universités publiques sont souvent celles qui sont au-devant des luttes sociales, certaines universités privées ont également libéré le corps étudiant des charges académiques pour appuyer la manifestation nationale.

Mayila Lara, à droite, participe à des manifestations antigouvernementales à Bogota, le 25 novembre. Âgée de 26 ans, elle dit marcher pour que le président Ivan Duque améliore les conditions de vie des groupes autochtones, dont les dirigeants ont été pris pour cible par des groupes armés illégaux. AP Photo/Christine Armario

En dépit de l’annonce du président Duque d’entamer une conversation nationale, les Colombiens et Colombiennes ont sorti leurs casseroles dans les grandes villes, devenant un symbole de la lutte contre le gouvernement. Cette stratégie non violente s’avère très efficace : c’est un puissant message contre le silence et la violence étatique.

Il semble que le gouvernement de Duque a été victime de sa propre stratégie langagière à l’encontre du 21N, qui marquera sans doute un tournant dans la compréhension de la mobilisation sociale en Colombie.

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