La droitisation des valeurs de la droite française

François Fillon à Chassieux, le 22 novembre 2016. Jean-Philippe Ksiazek/AFP

En obtenant 44 % des suffrages exprimés au premier tour des primaires de la droite et du centre, François Fillon a surpris l’ensemble des sondeurs et des commentateurs. Si la dynamique électorale qui l’a porté au second tour avait bien été repérée, son amplitude n’avait pas été prévue. Celle-ci semble témoigner d’un virage conservateur de la droite parlementaire. Il est donc intéressant de comparer le profil des électorats potentiels de François Fillon et d’Alain Juppé en mesurant leur évolution sur une année.

On s’appuiera ici sur les résultats de la vague 8 de l’enquête électorale française du Cevipof qui permet de repérer les enquêtés déclarant « aimer » ces deux candidats en se positionnant de 7 à 10 sur une « cote d’amour » allant de 0 à 10. Cela permet de disposer d’échantillons importants (1 592 enquêtés aiment François Fillon et 1 933 Alain Juppé) sans préjuger de leur volatilité électorale.

Précisons qu’il s’agit de sous-échantillons panélisés puisque ce sont les mêmes enquêtés qui ont répondu à la vague 1 de novembre 2015 et à la vague 8 de novembre 2016.

Une première analyse permet de comparer les valeurs des deux candidats. On utilisera ici trois indices. Le premier a trait au libéralisme économique : réduire le nombre des fonctionnaires, faire confiance aux entreprises, réduire le salaire minimum. Il est complété par un second indice, celui de la défense de l’État-providence : renforcer le budget de l’assurance-maladie, celui de l’assurance-chômage et celui des aides sociales. Enfin, on ajoute un troisième indice – identitaire – permettant de mesurer la demande de fermeture nationale : diminuer le nombre d’étrangers autorisés à résider en France, le nombre de réfugiés et de demandeurs d’asile et augmenter le nombre d’expulsions d’immigrés clandestins. Chaque indice va de 0 à 3 et fait l’objet d’une dichotomisation pour ne retenir que les niveaux 2 et 3.

Pour les électeurs de Fillon : plus de libéralisme, moins d’État‑providence

Comme on peut le voir sur le graphique (ci-dessous), les enquêtés appréciant François Fillon se distinguent par le plus haut niveau de libéralisme économique, le plus faible niveau de défense de l’État providence et le plus haut niveau de demande identitaire.

Mais on peut également constater un glissement « droitier » en un an concernant les soutiens des deux candidats et qui se traduit par une légère augmentation du niveau de libéralisme économique associé à une baisse sensible du niveau de défense des aides sociales et à une petite hausse du niveau de demande identitaire qui était déjà à des sommets en novembre 2015. Des comparaisons faites avec les enquêtés appréciant Bruno Le Maire ou Nicolas Sarkozy confirment ces tendances. Le glissement à droite d’une partie de l’électorat de droite est donc avéré.

On peut également comparer ces profils avec ceux de l’électorat de droite dans son ensemble, compris ici comme celles et ceux qui ont voté au moins deux fois pour un candidat ou une liste de la droite parlementaire (LR, UDI ou Debout la France) au premier tour de la présidentielle de 2012, aux européennes de 2014 et aux régionales de 2015.

On voit alors que la même évolution annuelle opère mais que le niveau de libéralisme économique de cet électorat est sensiblement plus bas en 2015 comme en 2016 que celui qui caractérise l’électorat potentiel de François Fillon et, dans une moindre mesure, celui d’Alain Juppé. La comparaison menée avec l’ensemble des enquêtés et donc de l’électorat français confirme ces deux tendances : à la fois une droitisation aussi bien économique que culturelle et un décalage marqué avec les électorats potentiels de François Fillon ou d’Alain Juppé.

Les valeurs des électorats réels ou potentiels ( %). Vagues 1 et 8 de l’Enquête électorale française du Cevipof, 2016., Author provided

L’analyse des profils des soutiens de François Fillon et d’Alain Juppé montre que la différence entre les deux groupes est bien celle de leurs valeurs politiques et n’est pas générée par des caractéristiques socioprofessionnelles particulières. C’est ainsi que 64 % des soutiens de François Fillon ont au moins 50 ans, contre 58 % de ceux d’Alain Juppé. Le niveau de diplôme moyen est à peu près le même puisque 26 % des premiers contre 28 % des seconds ont au moins un niveau Bac+4.

La distribution des activités professionnelles est également similaire. Dans les deux cas, pour prendre quelques exemples, on a 19 % de cadres du privé, entre 10 et 11 % de cadres du public, 5 % d’ouvriers qualifiés du privé et 9 % d’employés public, 3 % de chômeurs. On trouve également dans les deux cas 50 % d’hommes et 50 % de femmes.

En revanche, l’analyse du vote réalisé au premier tour de l’élection présidentielle de 2012 montre (en suffrages exprimés) que les soutiens de François Fillon ont voté à concurrence de 60 % pour Nicolas Sarkozy, 14 % pour François Bayrou, 9 % pour François Hollande et 12 % pour Marine Le Pen. Ceux d’Alain Juppé ont choisi Nicolas Sarkozy à concurrence de 52 %, François Bayrou à 16 %, François Hollande à 20 % et Marine Le Pen à 7 %.

La fin du vote de classe

L’électorat potentiel de François Fillon montre surtout un niveau de libéralisme culturel bien plus bas que celui d’Alain Juppé. On peut mesurer cette dimension en utilisant un indice constitué de trois questions (il n’y a pas trop d’immigrés en France, l’immigration est une richesse culturelle, il ne faut pas rétablir la peine de mort), allant de 0 à 3 en fonction du nombre de réponses positives. Les soutiens de François Fillon obtiennent une moyenne de 0,73 contre 0,94 pour ceux d’Alain Juppé et de 1,02 pour l’ensemble des enquêtés.

L’explication par la religion est, par ailleurs, assez douteuse : si les soutiens de François Fillon sont catholiques à 75 % (11 % de pratiquants réguliers, 25 % de pratiquants occasionnels, 39 % de non-pratiquants), ceux d’Alain Juppé le sont à hauteur de 68 % avec des proportions similaires en matière de pratique religieuse (8 % de pratiquant réguliers, 22 % de pratiquants occasionnels, 38 % de non-pratiquants).

D’ailleurs, l’argument selon lequel le nouveau conservatisme de la droite parlementaire reposerait sur une influence décisive des catholiques pratiquants (comme en témoigne l’évocation du Pape François par François Fillon et Alain Juppé) tourne un peu court. En effet, on voit, sur l’ensemble des enquêtés, que les catholiques pratiquants réguliers (très minoritaires) obtiennent sur l’indice de libéralisme culturel une moyenne de 0,95 contre 0,78 chez les catholiques non pratiquants et 1,29 chez les « sans religion », lesquels s’orientent à 40 % vers les candidats de gauche et à 21 % vers le FN.

Par comparaison, soulignons que la moyenne de l’électorat potentiel de Marine Le Pen sur l’indice de libéralisme culturel est de 0,23. On voit donc bien émerger une droite conservatrice qui n’est pas le sous-produit d’un catholicisme militant et qui ne s’assimile pas non plus au FN.

Alain Juppé sur le plateau de TF1, le 23 novembre. Lionel Bonaventure/AFP

L’élection présidentielle de 2017 va se dérouler sur la base de mouvements tectoniques des valeurs qui conduisent vers plus de libéralisme économique, entendu surtout comme un retrait de l’État-providence et non pas comme une conversion au marché, et moins de libéralisme culturel – ce qui ne sera pas sans poser un problème à Emmanuel Macron. Ce déplacement ne dépend pas de variables socioéconomiques et semble, là encore, sceller la fin du vote de classe.

Mais il apparaît clairement aussi (voire graphique ci-dessus) que les positions très libérales de François Fillon sont en décalage avec l’ensemble de l’électorat de droite. Cela peut le conduire, s’il gagne la primaire, à devoir recentrer son programme pour jouer la carte du rassemblement.