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La FNSEA, syndicat radical ? Derrière le mal-être des agriculteurs, des tensions plus profondes

Un manifestant marche sur l’A16 bloquée suite à l’appel du syndicat FNSEA, le 23 janvier 2024. Julien De Rosa / AFP

Le mouvement des agriculteurs français de 2023-2024 est singulier par son ampleur et par la radicalité de ses actions. Un « siège » de Paris par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et Jeunes Agriculteurs (JA), sa branche jeunes, voire des blocages des marchés de gros appelés par la Coordination rurale (CR), la Confédération paysanne (CP) et envisagés par les JA d’Île-de-France, sont des mises en scène qui empruntent au registre militaire, ce qui est inédit à cette échelle.

On peut également s’étonner de cette radicalité affichée, de la part de la FNSEA et des JA qui sont associées depuis des dizaines d’années par l’État à l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques, et qui disposent de capacités importantes de lobbying auprès des responsables politiques et des acteurs économiques. Comment comprendre cette évolution ?

Le discours syndical, assez similaire entre syndicats dans ce mouvement, pointe des facteurs d’insatisfaction extérieurs aux agriculteurs français : l’État, l’Union européenne, la concurrence étrangère, les écologistes, les citadins. Certains commentateurs voient dans ce mouvement une occasion de célébrer une figure mythifiée du paysan comme incarnation de classes populaires vertueuses, voire de « la France éternelle ». D’autres y lisent une autonomisation de « la base » contre les appareils syndicaux, qui s’inscrirait dans la lignée du mouvement des « gilets jaunes ».

Mais ces analyses passent sous silence les évolutions et tensions internes aux mondes agricoles, qui contribuent pourtant à expliquer comprendre la mobilisation en cours.


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Une évolution graduelle des formes de mobilisation agricoles

Si le « blocus de Paris » actuel est une innovation tactique, il trouve ses origines dans l’histoire des actions d’agriculteurs plus que dans d’autres mouvements comme celui des « gilets jaunes » – même si ce mouvement peut aussi être source de réflexions et d’emprunts.

La FNSEA et les JA ont l’habitude d’agir de façon sectorielle : ils ne se joignent quasiment jamais à des mouvements d’autres groupes professionnels et n’appellent pas à être rejoints par d’autres. La manifestation est pensée comme un complément à des négociations plus feutrées, techniques, qui occupent la majorité de l’activité syndicale.

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Les manifestations de la FNSEA dans les départements et les régions sont historiquement célèbres pour leurs violences symboliques et matérielles, largement tolérées par les pouvoirs publics. Longue est la liste des dégradations de l’espace urbain, avec des déversements de produits agricoles ou de matière organique (lisier, fumier), ou bien des saccages de bâtiments administratifs.

Des agriculteurs déposent du fumier devant la préfecture à Agen le 24 janvier 2024.

Toutefois, sur le long terme, ces actions tendent à devenir moins violentes, et sont progressivement remplacées par des actions symboliques, comme l’étiquetage de produits en supermarché pour dénoncer certaines marques ou provenances.


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Les dirigeants syndicaux visent à limiter les dégradations et violences. Leurs raisons en sont l’augmentation de la sensibilité de l’opinion publique, la diminution du nombre de militants qui rend les manifestations d’agriculteurs plus faciles à encadrer, et la perception que des actions symboliques peuvent représenter un meilleur rapport coût/efficacité.

Quant aux manifestations nationales organisées à Paris par la FNSEA et JA, elles ont été historiquement pacifiques et symboliques. Citons par exemple la manifestation de « cent mille agriculteurs » à Paris en 1982, la couverture des Champs-Élysées par un grand champ de blé en 1990, un rassemblement à la Concorde en 2014, ou un défilé de tracteurs en 2015.

Les opérations de blocages de routes ou d’institutions publiques à Paris se sont développées depuis une dizaine d’années : blocage d’axes routiers franciliens en 2013, manifestation devant le Conseil d’État en 2015, blocage des Champs-Élysées en 2017…

L’accès aux Champs-Élysées bloqué le 23 septembre 2017 par des agriculteurs venus protester contre la réglementation liée au glyphosate.

Ces actions étaient à l’initiative de fédérations départementales ou régionales d’Île-de-France, de la FNSEA et des JA, pas des directions nationales. Le fait que le président de la FNSEA depuis 2023 soit issu d’Île-de-France a possiblement facilité l’adoption de ce mode d’action par la direction nationale.

Mais c’est sans doute aussi le contexte européen, marqué par des mouvements d’agriculteurs en Allemagne avec des files de tracteurs à Berlin, aux Pays-Bas et en Roumanie avec des blocages de grands axes routiers, qui a été une source d’inspiration pour le mouvement français.

La conjoncture seule n’explique pas tout

Concernant l’ampleur du mouvement, il serait tentant de l’expliquer par la conjoncture et les revendications des agriculteurs. Les mots des agriculteurs mobilisés expriment des revendications variées, qu’on peut classer en quatre catégories :

  • reconnaissance sociale,

  • administration,

  • environnement,

  • et économie.

Si selon chacune de ces dimensions, le contexte peut être difficile, à l’examen, peu de facteurs semblent exceptionnels.

Une première revendication est celle de la reconnaissance sociale, la dignité, la considération. Il est difficile de connaître les sentiments de la population française, tant coexistent d’un côté un attachement symbolique à l’agriculture, et de l’autre la hausse des conflits d’usages des espaces ruraux.

On peut aussi y voir une protestation contre l’effacement de l’agriculture dans les débats politiques. Peut-être que ce mouvement en lui-même, ainsi que l’attention unanime que lui portent le gouvernement, les partis politiques, les médias et la population, est un début de réponse à cette revendication diffuse.

Une deuxième revendication concerne la simplification administrative ainsi que l’accélération des procédures de versement d’aides publiques. Comme beaucoup de groups professionnels, les agriculteurs sont confrontés à la bureaucratisation du gouvernement de leur travail. Sachant que pour beaucoup d’entre eux, les aides représentent la grande majorité du revenu, on comprend que les délais de paiement ou d’instruction des dossiers soient des sujets particulièrement sensibles.

Les mesures environnementales représentent une troisième cible. Les zones de sécurité pour la pulvérisation de pesticides, les jachères, les interdictions de produits toxiques, contre lesquelles portent certaines revendications syndicales, existent pourtant depuis des décennies, à des niveaux comparables à aujourd’hui.


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Quatrième domaine de revendications : les revenus. Sont mis en avant des facteurs conjoncturels (hausse des charges liée à la guerre en Ukraine, conséquences de maladies animales), des inquiétudes liées à l’organisation des marchés (accords de libre-échange, relations commerciales avec les industriels et la grande distribution) et des difficultés structurelles.

Certes, le coût de production (carburants, engrais, alimentation animale) s’est envolé et n’est que peu redescendu. Les prix des produits agricoles avaient aussi flambé, contribuant à une excellente année 2022 ; mais ils sont retombés plus vite que les coûts de production. Concernant le commerce international, l’extension des zones de libre-échange est continue depuis des décennies, et l’accord avec le Mercosur a été négocié en 2019.

Les revenus des agriculteurs sont très variables selon les productions et territoires, certains étant très bien rémunérés de leur travail, d’autres très mal et depuis de nombreuses années, comme les producteurs de viande bovine, de moutons, voire de lait, ou de manière générale les petits exploitants.

Pour expliquer la mobilisation actuelle, il faut mettre tous ces facteurs en regard de la capacité des syndicats agricoles à y répondre.

La FNSEA toujours dominante mais moins hégémonique

Or, la FNSEA a démontré son efficacité pour traiter un ensemble des sujets qu’elle priorise. Depuis des années, elle a lutté avec succès contre des mesures environnementales, comme les réductions d’utilisation des pesticides (plans Ecophyto, interdictions de molécules), la réduction du cheptel porcin en Bretagne considéré responsable de la production d’algues vertes, ou le développement des « méga-bassines » de rétention d’eau pour l’irrigation.

Sur le court terme, elle avait anticipé et accompagné le mouvement, obtenant dès la fin d’année 2023 des réductions de taxes sur le carburant ou sur les pollutions dites diffuses, et des mesures techniques du même ordre (réductions de taxes, affaiblissement des contrôles environnementaux) au fil du mouvement.

Plus largement, la FNSEA reste largement le syndicat agricole dominant. Elle est majoritaire en nombre d’adhérents (212000 revendiqués, 50000 pour les JA, contre 10000 à 15000 pour la CR et la CP), en voix aux élections professionnelles (55 % de moyenne nationale avec JA en 2019, contre 20 % à 25 % pour la CR et la CP), en ressources économiques (budget annuel de 20 millions d’euros, contre environ quatre millions d’euros respectivement pour la CR et la CP), en réseaux politiques et en capacités de lobbying. Les syndicats minoritaires gagnent régulièrement les élections professionnelles dans quelques départements, mais manquent de ressources pour pérenniser leur emprise et plus s’institutionnaliser.

Cependant, la FNSEA éprouve des difficultés croissantes à représenter tous les agriculteurs. Si sa base d’adhérents reste importante, elle tend à s’effriter, en perdant les agriculteurs les plus avant-gardistes et qui ont fait sa force.

Ces leaders techniques se sont en effet engagés dans des démarches d’exploitation innovantes, comme la réduction des intrants, la production sous signe de qualité et d’origine, la vente en circuits courts, ou différentes formes de diversification. Ces stratégies leur permettent de capter de la valeur ajoutée en se démarquant, et en profitant du fait que les aides PAC soient attribuées sans lien avec la production depuis les réformes des années 1992 à 2003.

Dans le même temps, la majorité des agriculteurs continuent à produire, selon des techniques dites conventionnelles, des produits de qualité standard vendus à l’industrie agro-alimentaire. La FNSEA tend à plus adopter une posture défensive de ce style d’agriculture et du statu quo pour la distribution des aides PAC sachant que sa base d’adhérents est composée en majorité de ce style d’exploitants.

Elle capte moins les leaders techniques, qui pour une partie d’entre eux s’engagent dans les syndicats minoritaires, mais beaucoup sont également non-encartés. Ils forment ainsi un groupe influent, mais peu aligné ni docile par rapport à la FNSEA.

Également, si le pouvoir à la FNSEA est traditionnellement partagé entre les céréaliers et les éleveurs de bovins, les équilibres internes sont remis en cause au détriment des éleveurs.

Traditionnellement, le pouvoir à la FNSEA se partage entre les céraliers et les éleveurs de bovins. Nicolas Duprey/CD78, CC BY-NC-SA

Au cours des dernières décennies, les céréaliers ont gagné beaucoup de pouvoir grâce à la structuration du groupe Avril, consortium industriel possédé par la branche de la FNSEA spécialisée sur les oléagineux et protéagineux. Cette puissance industrielle leur a permis de conquérir la présidence de la FNSEA pour la première fois depuis les années 1960, en 2010 et à nouveau en 2023.

La FNSEA tend à devenir un atout politique pour Avril, qui se pose en pilote de la « ferme France » et déclare viser structurer l’ensemble des filières végétales et animales, plutôt que l’inverse. Certes, Avril peut jouer un rôle d’instrument de solidification des filières d’élevage, mais depuis 2018 sa stratégie s’est recentrée sur les produits végétaux, revendant une partie de ses industries de transformation animale. Les filières d’élevage bovin sont ainsi affaiblies à la fois économiquement et politiquement dans la FNSEA.

En conclusion, ce mouvement est certes animé par des difficultés conjoncturelles, mais son ampleur et sa radicalité peuvent s’expliquer par une crise de la représentation des agriculteurs. Ces derniers possèdent un poids politique important, qu’il s’agisse des exploitants avant-gardistes, un groupe petit mais influent, ou des éleveurs bovins, un des groupes agricoles les plus nombreux en France.

La réponse aux revendications économiques nécessiterait une vision d’avenir pour solidifier les filières, notamment l’élevage, et garantir qu’elles répondent aux grands enjeux alimentaires et environnementaux. Ce travail prospectif reste à faire. Le moment est aussi une occasion pour les organisations syndicales de démontrer leur capacité à s’y engager.


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