La fragilisation du secteur événementiel invite à un changement de modèle

Les organisateurs de festivals ont été plongés dans l'incertitude alors même que l'anticipation est un élément clé de leur métier. Fred Tanneau / AFP

Face à l’épidémie de coronavirus, l’industrie du tourisme, des loisirs et de la culture est frappée de plein fouet. L’avenir est plus incertain que jamais.

Un nombre considérable d’inconnues obligent à une grande modestie, en matière de projections. Un éclairage spécifique paraît opportun sur un secteur au cœur du cyclone : les évènements grands ou petits, sans oublier celles et ceux qui participent de près ou de loin à leur organisation (techniciens, bénévoles, fournisseurs, etc.).

C’est une nouvelle expérience du temps qui débute pour nombre d’organisateurs de festivals, alors que l’anticipation est inhérente à l’organisation de semblables manifestations, avec des mois de préparation et le sacro-saint rétroplanning.

Aujourd’hui les repères s’effacent, sachant qu’il n’y a aucune certitude sur l’évolution de la crise sanitaire, la subsistance possible de foyers infectieux, voire la crainte d’effet rebond du coronavirus. Dans un autre ordre d’idée, comment parler d’une quelconque jauge à l’issue du confinement et à quelle hauteur : 1 000 ? 5 000 spectateurs ? Les plus gros évènements de l’été accueillent plus de 200 000 festivaliers.

Précieuse solidarité

Ce sujet sensible de la distinction entre gros et petits festivals a provoqué un véritable séisme dans la profession lorsque Franck Riester, le ministre de la Culture, a indiqué que les seconds pourraient être autorisés à partir du 11 mai 2020. Le Prodiss, syndicat national du spectacle musical et de variété, a appelé le ministère à d’urgentes clarifications.

Même si un certain nombre de choses séparent ces organisations comme les délais de mise en œuvre, les budgets ou la programmation avec la présence ou non d’artistes internationaux, le traitement à double vitesse interpelle les professionnels.

Quelle que soit la taille des évènements, on comprend aisément les questionnements de celles et ceux qui, depuis des années, se battent pour subsister et se retrouvent aujourd’hui au pied du mur. Sans oublier les intermittents qui redoutent une exclusion de leur régime, faute de spectacles.

Un nombre croissant d’évènements proposent à leurs spectateurs de convertir leur billet en don direct partiellement défiscalisé, ou en avoir, plutôt qu’en remboursement. Mais cela sera-t-il suffisant ? Une aide financière publique devra certainement compenser les pertes pour que les évènements de tous types survivent.

Si on prend l’exemple du festival des Vieilles Charrues, ce sont 270 000 personnes et plus de 7 000 bénévoles, qui se sont retrouvés en 2019 à Carhaix (Finistère). Le budget de la manifestation avoisine les 17 millions d’euros et 18 millions de retombées économiques ; 80 % des recettes viennent des festivaliers et 20 % des partenaires.

Selon Jérôme Tréhorel, directeur général des Vieilles Charrues :

« Le budget artistique du festival, c’est 4,5 millions d’euros, dont une partie en acompte et des engagements pris auprès de contrats à durée déterminée. Ce sont plus de 2 000 personnes qui construisent cette ville ! ».

Il faut espérer beaucoup de solidarité, à la fois du public qui, acceptant le report, devra être de retour en 2021, ainsi que des partenaires qui devront confirmer leurs engagements financiers. Le choc est d’autant plus rude que, pour sa 29e édition, le festival devait accueillir la chanteuse Céline Dion comme tête d’affiche. Tous les billets étaient préréservés depuis l’ouverture de la billetterie.

D’où un message sans équivoque des organisateurs :

« Contraints mais combatifs, nous devrons trouver, avec tous ceux qui œuvrent pour le festival, les solutions pour revenir plus forts l’année prochaine. »

Repenser l’expérience événementielle

Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, mentionnait pour sa part dans une interview au Figaro, le 15 avril 2020 :

« Ce métier, comme les autres, affronte le risque de devenir un champ de ruines, il faudra qu’on fasse tous preuve d’énergie et d’unité. »

L’énergie viendra peut-être du changement de paradigme en cours dans le secteur, à commencer par le respect des engagements. Dès le 31 mars 2020, l’Union des marques, organisation représentative des marques, appelait à préparer la reprise de manière responsable et solidaire. Elle suggérait en particulier de veiller « à respecter les équilibres économiques de chacun en s’acquittant des travaux et prestations réalisés dans le respect des délais de paiement et en favorisant systématiquement dialogue et bienveillance ».

Avec l’incertitude croissante, tout le monde cherche un peu de réconfort. En réaction au confinement, une majorité de personnes ont fait le choix de rétablir des contacts avec leurs proches via les outils numériques des réseaux sociaux. La solidarité est également au rendez-vous et cela est incroyablement précieux.

Les organisateurs doivent s’inspirer de tout ceci, tendre la main à leurs publics et rester visibles. C’est le moment pour eux de se questionner, par exemple, sur le format des prochaines éditions, l’amélioration des évènements grâce à des expériences plus enrichissantes, des bonus, des processus de paiement simplifiés (la crise actuelle a démontré le succès des paiements sans contact).

À cet égard, le message figurant sur le site Internet du festival international de cinéma de Nyon en Suisse prévu du 17 avril au 2 mai 2020, apparaît comme très explicite :

« Suite aux décisions prises par le Conseil fédéral le 13 mars, Visions du Réel a décidé de repenser le déroulement de sa 51e édition, la sécurité de tou.te.s étant une priorité absolue dans la situation sanitaire actuelle. L’équipe envisage une formule alternative et inédite du Festival. »

Les organisateurs ont ainsi choisi d’offrir les films en ligne gratuitement, dans la limite de 500 visionnages par séance.

La 31e édition de Sunny Side of the Doc, marché international du documentaire et des expériences narratives, prévu du 22 au 25 juin 2020 à La Rochelle, se déroulera également dans une configuration 100 % en ligne. Beaucoup d’autres évènements emboîtent le pas, dans l’audiovisuel comme dans la chanson, à l’exemple du printemps de Bourges avec son « Printemps imaginaire » à écouter sur les réseaux sociaux et sur France Inter.

L’offre de contenu virtuel s’étoffe, sous la forme d’animations en collaboration avec les artistes et les diffuseurs, de concerts gratuits en rediffusion sur Internet, d’événements en direct avec les têtes d’affiches déprogrammées. Les Rolling Stones ont par exemple donné un concert gratuit en ligne le 18 avril dernier.

Le groupe de musique The Rolling Stones a participé à « One World : Together at Home » le 18 avril 2020, émission spéciale organisée pour soutenir les travailleurs de la santé en première ligne. AFP

Il est probable que la fidélité des spectateurs augmentera en retour, qu’ils décideront plus facilement de conserver ou de reprogrammer leurs réservations plutôt que de les annuler.

L’un des premiers festivals impactés, les Rendez-vous de l’aventure à Lons-le-Saunier (Jura), nous en apporte la preuve. L’évènement a été suspendu le vendredi 13 mars 2020 en soirée. Les organisateurs ont adressé un message à leurs spectateurs pour demander s’ils acceptaient de renoncer au remboursement des billets des séances annulées. Dans une très grande majorité, la réponse a été favorable.

Redimensionner les évènements

À plus long terme, c’est naturellement la question d’un changement total de modèle qui risque de se poser, avec sans doute une place plus importante accordée à l’enjeu d’écoresponsabilité. Il s’agira pour les organisateurs de questionner le modèle même de leur manifestation, avec comme fers de lance les notions de dimensionnement et de sobriété.

D’après Charlotte Rotureau, entrepreneuse et consultante qui a travaillé sur le concept d’évènements écoresponsables en lien avec la transition écologique, il s’agit notamment de s’interroger sur :

  • La juste forme : la durée, les modules, les intervenants eux-mêmes, afin que la démarche soit globale et cohérente. Ceci peut revenir à choisir un lieu moins isolé ou équipé, pour réduire les infrastructures à créer ; adapter les horaires à ceux des transports en commun.

  • La juste taille : soit le bon nombre de participants. Faire venir des individus en grand nombre via des transports plus ou moins polluants sur des distances importantes, peut interroger dans l’avenir !

  • Les justes moyens : c’est se questionner sur la pertinence des dispositifs mis en place, vont-ils avoir un intérêt ou sont-ils superflus ?

  • Le juste périmètre : établir le bon rayon d’action de l’événement. C’est adopter un nouveau rapport avec le lointain et l’ailleurs pour privilégier l’ici et le maintenant en favorisant les échanges avec les acteurs de proximité.

La pandémie actuelle nous a montré tout l’intérêt des circuits courts : vente directe à la ferme, magasins de producteurs, sites de vente en ligne, mais également de notre trop grande dépendance vis-à-vis de l’extérieur, qui a entraîné des problèmes d’approvisionnement.

La question du juste dimensionnement pourrait ainsi constituer un passage obligé dans les années futures, tout comme celle de l’équilibre budgétaire. Dans 10 ans, les événements accueillant 50 000 personnes et plus sur une journée (que l’on pourrait baptiser évènements de masse) pourront-ils être en cohérence avec les enjeux environnementaux ? Seront-ils encore acceptables par l’opinion publique, s’ils ne revisitent pas en profondeur la question de leurs impacts et de se considérer comme des laboratoires de la transition écologique ?

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