La frontière « nationale » brouillée par le Covid-19

Des citoyens vénézuéliens tentent d'entrer en Colombie à Cucuta, en Colombie, le 15 mars 2020. Schneyder Mendoza/AFP

L’épidémie de Covid-19, apparue en décembre 2019 en Chine, s’est rapidement répandue à l’échelle mondiale. La plupart des dirigeants politiques ont réagi en décidant de fermer les frontières de leur pays pour se protéger du virus.

Ces réactions nationales sont riches d’enseignement sur le rôle et les fonctions des frontières dans le monde globalisé contemporain. En effet, comme le virus se singularise par une forte contagiosité et que le mode de transmission se fait entre êtres humains, la vitesse de propagation du virus à l’échelle mondiale informe sur les interactions à travers les frontières. En réponse, l’omniprésence de la frontière dans la rhétorique des chefs d’État et de gouvernement renseigne sur l’idéologie et la symbolique dont sont toujours porteuses les frontières. La pandémie constitue un moment opportun pour comprendre le rôle ambivalent des frontières nationales.

Les frontières sont des cloisons

Les modalités de propagation du coronavirus se font préférentiellement à l’intérieur d’un même pays. L’épidémie est restée longtemps circonscrite à la Chine, même à la province de Hubei où les premiers cas ont été détectés. Ce n’est que le 20 janvier qu’un premier cas est détecté hors de Chine, en Corée du Sud (une touriste chinoise).

Quand de premiers cas surviennent dans un pays, le virus se propage rapidement à l’échelle de tout ce pays. Le cas italien en est une bonne illustration : suite à l’identification d’un premier foyer, un cordon sanitaire a été tracé autour de 11 communes le 24 février, avant d’être rapidement étendu aux régions concernées d’Italie du Nord, puis enfin à tout le pays à compter du 10 mars.

De fait, les circulations et les mobilités s’opèrent toujours préférentiellement à l’échelle d’un même pays. En tant qu’enveloppe extérieure d’un État, la frontière délimite des espaces homogènes, avec une organisation singulière touchant tous les domaines de la vie. La circulation du virus s’opère sans surprise prioritairement à l’intérieur de ces enveloppes. Si l’on considère un État comme un appartement situé dans un immeuble, la diffusion s’opère d’abord entre toutes les pièces de l’appartement.

Les frontières sont poreuses

La diffusion peut aussi gagner les autres appartements. Si l’origine des « patients 0 » n’est pas encore parfaitement établie dans chaque pays, un vecteur identifié est celui de voyageurs provenant des zones infectées (les premiers cas en France et en Italie sont des touristes chinois. Il s’agit d’une ultime manifestation de ce que l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie nomme « l’unification microbienne du monde », en cours depuis un millier d’années mais dont la vitesse de propagation est à présent extrêmement rapide à travers les frontières.

La diffusion prend toute son ampleur à l’occasion des moments de contacts collectifs, comme les rassemblements religieux.

C’est le cas en Corée du Sud, avec l’Église chrétienne Shincheonji de Jésus, dans laquelle un premier cas a été diagnostiqué le 10 février avant de s’étendre à de nombreux membres ; aux États-Unis, où un des clusters se trouve depuis février au sein de la communauté des Juifs orthodoxes de Young Israel, dans le comté de Westchester, près de New York ; en Malaisie, suite au rassemblement islamique de 20 000 personnes fin février, regroupant Malais mais aussi Bangladais, Philippins, Singapouriens et Thaïlandais ; en France enfin, où le rassemblement de l’Église évangélique La Porte Ouverte à Mulhouse, regroupant plus de 2 000 personnes du 17 au 21 février, a été à l’origine d’une diffusion à toute la France ainsi qu’aux pays limitrophes (Suisse, Allemagne et Belgique).

Les religions transcendent les frontières et les fidèles les traversent. Bien d’autres cas de diffusion virale liée à la religion se retrouvent dans l’histoire, par exemple l’épidémie de choléra à partir des Lieux saints de l’islam à La Mecque en 1865. La mobilité à travers les frontières peut se faire pour bien d’autres motifs que la religion, mais les rassemblements religieux présentent la spécificité d’une proximité physique entre les fidèles, propice à la transmission de virus, ainsi que de réunir des masses.

Outre le tourisme et les rassemblements religieux, d’autres foyers de propagation de l’épidémie de part et d’autre des frontières sont les rassemblements sportifs, mais aussi les événements politiques.

L’Assemblée nationale française, le 25 février 2020. Ludovic Marin/AFP

L’un des premiers foyers de contamination en France est l’Assemblée nationale, aujourd’hui reconnue comme l’un des nouveaux « clusters » du virus. Des cas de personnes infectées dans l’entourage proche de Jair Bolsonaro au Brésil ou de Donald Trump aux États-Unis dès le début de l’internationalisation de l’épidémie sont aussi à signaler, ainsi que l’infection de personnalités européennes de premier plan comme Michel Barnier ou Boris Johnson. Mobilité internationale, multiplicité des rencontres avec des délégations politiques, réunions dans des environnements confinés, sans compter les bains de foule dans le cadre des campagnes électorales : paradoxalement, la classe politique est l’un des principaux vecteurs de transmission du virus.

La frontière véhicule fantasmes et illusions

La porosité des frontières est un fait. De nombreux dirigeants politiques ont réagi à la propagation du coronavirus en accusant un ou plusieurs pays, et en décidant unilatéralement de fermer leurs frontières. En reprenant la comparaison avec les frontières séparant les appartements d’un même immeuble, il s’agirait de la désignation d’un bouc émissaire parmi les occupants.

Chronologiquement, la Chine a d’abord été mise à l’encan. L’Italie comme les États-Unis, la Russie et le Japon ont été parmi les premiers pays à refuser toute entrée de voyageurs venant de Chine – ceci avec une efficacité toute limitée puisque de premiers cas avaient déjà été identifiés sur les territoires de ces pays.

Idéologie, calcul politique et pragmatisme amènent les dirigeants à décider de fermer certaines frontières, mais pas toutes. Donald Trump a décidé d’interdire l’entrée aux États-Unis des voyageurs provenant de l’espace Schengen, de façon effective à compter du 14 mars 2020 – mais en excluant le Royaume-Uni et l’Irlande, bien que ces deux pays comptaient déjà eux aussi de nombreux cas de virus sur leur sol.

Le président américain expliquait ce choix de stigmatiser l’espace Schengen par le laxisme de ses dirigeants, en termes d’absence de restriction aux arrivées en provenance de Chine. Il devait revenir sur ce choix idéologique trois jours plus tard, en ajoutant la frontière britannique à la liste des frontières fermées.

Au sein même de l’espace Schengen, des méfiances et dissensions ont vu le jour. Quand la Slovaquie décide le 12 mars de fermer ses frontières avec tous les pays, elle fait une exception notable pour la Pologne, au motif que la Pologne compterait relativement peu de cas de personnes infectées, mais probablement aussi au regard des relations économiques fortes qui réunissent les deux pays.

Pendant le mois de mars dans le monde mais aussi dans l’Union européenne, c’est un « sauve-qui-peut » général où, malgré l’évidence de la circulation transfrontalière du virus, les pays réagissent en ordre dispersé et sans concertation. Pour reprendre notre analogie, que fait le syndic de copropriété ? Et l’assemblée générale des propriétaires ?

Coopération sanitaire, une nouvelle frontière pour l’UE ?

Dans le cadre communautaire européen, l’assemblée générale des propriétaires serait le conseil européen qui réunit les chefs d’État et de gouvernement des 27 États membres, et le syndic serait la Commission européenne – analogie un peu grossière au regard de la complexité de la gouvernance communautaire, mais utile ici pour son pouvoir évocateur. Les occupants de l’immeuble ont d’abord réagi en se barricadant ; puis ils ont convoqué une première assemblée générale (conseil européen le 10 mars 2020), une deuxième (le 17 mars), une troisième et ainsi de suite au cours de chaque semaine, où les décisions unilatérales sont progressivement rediscutées en commun, et des décisions collectives sont prises (fermeture de la frontière de l’espace Schengen, annoncée le 17 mars 2020 ; quant au syndic, il suit mollement le mouvement, en rappelant que la question ne relève pas de sa compétence dans l’état actuel des traités.

Pour comprendre la difficulté d’élaborer une action coordonnée entre les États membres, et au-delà du fait que le domaine de la santé ne fait pas partie des compétences communautaires, il est utile d’examiner le rôle exercé par les frontières nationales. Les frontières sont des cloisons en termes d’organisation territoriale, de modes d’action et de temporalités.

Organisation territoriale : par exemple entre un pays centralisé comme la France, où le confinement s’impose du jour au lendemain de façon équivalente sur l’ensemble du territoire national, et un pays fédéral comme l’Allemagne où chaque région (Land) adopte ses mesures propres de confinement. Modes d’action : par exemple entre un pays où le confinement est appliqué fermement comme la Belgique (application dès le 18 mars), et un pays où ce n’est pas le cas comme les Pays-Bas (au 26 mars, toujours pas de confinement obligatoire, le gouvernement néerlandais misant sur la stratégie de l’immunité de masse). Temporalités : la vitesse de propagation du virus et la répercussion des différentes mesures adoptées ne se font pas suivant le même rythme entre les pays.

En conséquence, les populations résidant près des frontières font l’expérience au quotidien de ce multiple cloisonnement, qui ouvre contraintes et opportunités. Le Grand Est français a dans un premier temps été ostracisé par les Länder voisins de Sarre et du Bade-Wurtemberg, qui ont fermé la frontière terrestre aux flux de population le 11 mars, déstabilisant un tissu socio-économique local transfrontalier riche d’interrelations – alors que paradoxalement, les flux de population vers l’Allemagne restaient possibles depuis les autres régions françaises ; dix jours plus tard, ces Länder allemands ainsi que le Luxembourg voisin, ouvraient leurs hôpitaux aux malades du Grand Est.

Contrôle de police à la frontière entre la Belgique et l’Allemagne à Kelmis–La Calamine, le 24 mars 2020. Les frontières entre les Pays-Bas, la France, l’Allemagne et le Luxembourg sont fermées aux voyageurs « non essentiels ». Éric Lalmand/AFP

Le contexte pandémique donne à voir les frontières dans la multiplicité de leurs manifestations : lignes de cloisonnement, espaces d’interaction, points d’expression du pouvoir et de tension géopolitique. Les décisions de « fermeture des frontières » ont eu une portée davantage symbolique que réelle, au regard la propagation du virus. Au-delà des réactions épidermiques envers les frontières, le véritable enjeu demeure le manque de coordination sanitaire internationale, ainsi que l’acceptation des différences dont sont porteuses les frontières pour imaginer de nouvelles formes de mise en relation.


Les auteurs sont membres du GrouBS-Groupe Border Studies de l’Université de Lorraine et du Center for Border Studies de l’Université de la Grande Région.

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