La Moldavie, le pays où l’on rêve (malgré tout) d’Europe

A Chisinau, capitale de la Moldavie, le 24 février dernier. Daniel Mihailescu/AFP

Si l’Europe ne fait plus rêver en Italie, en France ou en Allemagne, elle constitue toujours une promesse dès lors qu’on s’éloigne de son cœur historique, dans des pays pour lesquels aucun processus d’élargissement n’est pourtant prévu.

La Moldavie, un État de 3,5 millions d’habitants coincé entre la Roumanie et l’Ukraine, témoigne de ce paradoxe. Il vit actuellement une cohabitation entre un parlement dit pro-européen et un président dit pro-russe, Igor Dodon. Les élections législatives qui ont eu lieu le 24 février dernier avaient pour mission de mesurer, une nouvelle fois, ce rapport de force avant les Européennes de mai prochain.

Les électeurs n’y ont pourtant pas été très sensibles : pour la première fois depuis l’indépendance le nombre de votants s’est établi juste en dessous de 50 % (49 %), contre 55 % en 2014.

Une corruption endémique

À l’issue de ce scrutin, le Parti socialiste – souverainiste et plutôt favorable à Moscou – sous l’autorité du Président Igor Dodon, obtient 31,5 % des suffrages. Proche du principal oligarque du pays, Vlad Plahotniuc, le Parti démocrate engrange pour sa part 24 %, et les pro-européens, anti-oligarques de la coalition ACUM, dirigés de Maia Sandu, rassemblent 26,2 %.

En dépit de la politique pro-européenne des autorités depuis plus d’une dizaine d’années, la popularité de l’UE s’est érodée, notamment en raison du scandale financier du « milliard volé », qui a fait disparaître 12 % du PIB et conduit à l’arrestation de l’ancien premier ministre Vlad Filat en 2015.

Ce scandale a illustré avec force l’une des principales difficultés du pays, à savoir une corruption endémique qui amène parfois à considérer la Moldavie comme un « État capturé », selon le terme d’une résolution du Parlement européen à l’automne dernier. L’oligarchie et les fragilités institutionnelles détournent la Moldavie de l’État de droit.

L’Union européenne, au miroir déformant de la politique moldave, semble à la fois inaccessible mais moins sûre d’elle-même. Igor Dodon, l’actuel Président et homme politique le plus populaire de Moldavie, a déclaré que, dans la mesure où l’on ne sait pas ce que sera l’Union européenne dans 10 ou 15 ans (voir le Brexit), il convenait de ne pas se lier les mains.

Pour autant, le commerce extérieur moldave s’est aujourd’hui très largement réorienté vers les marchés européens. La Moldavie a signé un accord d’association avec l’Union européenne en 2014, qu’une majorité pro-russe ne pourrait pas remettre en cause.

Du parti unique à l’oligarque unique

Les pro-européens semblent divisés entre le Parti démocrate et la coalition ACUM, dont les ressorts sont différents. Le Parti démocrate s’appuie sur la figure incontournable du système politique moldave, Vlad Plahotniuc : selon la blague locale, la Moldavie est passée d’un système de parti unique à un système d’oligarque unique. Vlad Plahotniuc dispose d’un parti politique, mais aussi de ressources économiques, administratives et médiatiques. Mais il est, pour le moment, contraint à accepter un « cartel politique » avec l’actuel Président moldave.

Vlad Plahotinuc a acquis des gages de crédibilité internationale : reçu au plus haut niveau aux États-Unis en 2016, il a également été accueilli en 2017 par le Président turc Erdogan. Dans ce contexte, l’Europe peut apparaître comme une manière simple pour un oligarque de sécuriser les avoirs, plus que comme un levier pour transformer politiquement la Moldavie. La coalition ACUM incarne, pour sa part, une aspiration européenne anti-oligarchique, avec une ligne sans ambiguïté.

Derrière ces partis, Ilhan Shor, natif de Tel-Aviv et impliqué parmi d’autres dans le scandale financier, dispose de sa propre structure électorale (clientéliste et sans idéologie forte). Son parti siégera au Parlement moldave (8,3 %) mais il est distancé, tout comme le Parti des communistes (3,8 %) et le Parti libéral (1,25 %).

Des risques d’instabilité persistants

Les risques d’instabilité après le vote restent forts au Parlement. D’autant que des problèmes techniques ont été évoqués par les principaux partis, affaiblissant la légitimité du scrutin avant même la proclamation des résultats. On a pu ainsi s’étonner de voir 10 000 personnes venir voter depuis la Transnistrie, alors que cette région séparatiste de l’est de la Moldavie est soutenue par la Russie depuis sa sécession au début des années 1990. Les votes de la diaspora, tant en Russie qu’à l’Ouest, feront l’objet de suspicions réciproques. La recherche d’une coalition fonctionnelle ne peut aller de soi pour la durée du mandat.

Comme un lointain écho de nos débats français, les électeurs moldaves ont eu à trancher par référendum, en même temps que l’élection de leurs députés, sur la réduction du nombre de députés de 101 à 61 (plébiscitée par les votants) d’une part, et sur la possibilité de la révocation d’un député par vote du Parlement d’autre part.

Les attentes populaires, ou plutôt la méfiance envers le monde politique manifestée au-delà même des seuls gilets jaunes en France, ne semblent pas très différentes en Moldavie et en France sur ce point, même s’il ne s’agissait pas de référendums d’initiative citoyenne.

Le scrutin moldave n’a pas laissé de clair vainqueur à l’issue du vote, laissant augurer de longues tractations pour former un gouvernement à Chisinau. C’est d’ailleurs le scénario qui risque de se reproduire au niveau européen en mai prochain entre le Parti socialiste européen, le Parti populaire européen et les autres pour l’obtention des commissions.