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La monarchie espagnole à l’épreuve du XXIᵉ siècle

L'ex-roi Juan Carlos, la reine Sofia, la princesse Leonor des Asturies, le roi Felipe VI, la reine Letizia et la princesse Sofia à Madrid le 19 juin 2014. Gerard Julien/AFP

La récente exclusion du roi d’Espagne, Felipe VI, de la cérémonie d’accréditation des nouveaux juges illustre la période très compliquée que traverse aujourd’hui la monarchie espagnole.

L’image de celle-ci a, au cours de ces dernières années, été considérablement ternie par le départ précipité de l’ancien roi Juan Carlos I pour les Émirats arabes unis en août dernier. Cette fuite s’ajoute à plusieurs scandales de corruption au sein de la monarchie, sous le regard dépité d’un peuple qui demeure par ailleurs profondément affecté par les conséquences au long cours de la crise financière de 2008 et doit à présent faire face à la crise de la Covid-19.

De l’empire espagnol à la monarchie en dents de scie

S’agit-il pour autant d’une exception dans l’histoire de la monarchie espagnole ? Pour répondre, une lecture rapide du passé monarchique du pays nous fait remonter jusqu’au début du XVIᵉ siècle, marqué par la toute-puissance de l’empire de la Maison de Habsbourg, un empire dit-on sur lequel « le soleil ne se couchait jamais ». Les Habsbourg régnèrent plusieurs siècles sans interruption. Depuis son accession au trône en 1700, l’actuelle Maison de Bourbon, d’origine française, n’a pas joui de cette puissance hégémonique.

La dynastie des Bourbons, de tous temps, a été marquée par de multiples ruptures, abdications et bien des restaurations. Très présents en toile de fond durant la Ie (1874-1875) et la IIe (1931-1936) Républiques, puis écartés mais pas complètement durant la dictature franquiste (1939-1975), les Bourbons ont ensuite récupéré le trône des mains de Franco lui-même par la Loi de Succession. Ainsi, Juan Carlos I dut-il légitimer une couronne qui lui avait été transmise par Franco et mener une transition démocratique, entachée par une tentative de coup d’État le 23 février 1981.

Cet événement marquant de la Transition espagnole a permis à Juan Carlos I d’asseoir son autorité dans un discours télévisé adressé à tous les Espagnols, où il louait l’unité de la patrie symboliquement représentée par la monarchie. S’il a été salué internationalement pour ce travail de pacification, Juan Carlos I a eu bien du mal, depuis les années 2000, à utiliser cet acquis pour s’assurer de la continuité de la monarchie des Bourbons.

Des scandales à répétition

Divers scandales d’ordre privé et public font régulièrement la une des journaux espagnols. Au tournant du XX et du XXIe siècle, marqué par un mouvement de récupération de la mémoire des victimes de la guerre civile (1936-1939) et du franquisme (1939-1975), la journaliste et écrivaine Pilar Urbano revenait sur le « complot royal du 23F » dans La gran desmemoria. Lo que Suárez olvidó y el Rey prefiere no recordar (éd. Planeta, 2014). À la même époque, entre 2011 et 2018, éclatait le scandale de l’affaire Nóos : la fille du roi et son mari Iñaki Urdangarin étaient accusés d’abus de pouvoir et de fraude fiscale. C’est aussi dans ce contexte tendu qu’un cliché du roi « victorieux » après une chasse à l’éléphant au Bostwana obligeait le World Wildlife Fund (WWF) à le destituer de son poste de président d’honneur en 2012. Ces scandales affaiblirent considérablement l’image de la monarchie et la légitimité du roi, qui abdiqua finalement en faveur de son fils, l’actuel roi Felipe VI.

Au début de l’année 2020, même éloigné du trône, Juan Carlos I est encore associé à d’autres scandales, avec notamment une plainte pour menaces et harcèlement déposée par son ancienne maîtresse Corinna Larsen. L’ex-roi d’Espagne est également accusé d’avoir détourné quelque 100 millions de dollars reçus du roi d’Arabie saoudite au moment où la population subissait de plein fouet les graves effets de la crise financière de 2008. Une proximité avec Riyad que n’a pas démentie sa récente installation dans la péninsule arabique pour fuir les poursuites judiciaires…

Nombre de médias ont mis en avant le caractère historique de ce départ, qui n’est pourtant pas sans rappeler d’autres épisodes semblables. Ainsi, le grand-père de Juan Carlos I, Alfonso XIII, avait-il lui aussi été exposé à des scandales de corruption avant de soutenir ouvertement la dictature de Primo de Rivera qui s’ensuivit (1923-1930), puis de quitter l’Espagne à la proclamation de la IIe République en 1931.

Départ stratégique ou fuite inévitable ?

Rappelons que l’abdication de Juan Carlos I était survenue en 2014, dans un contexte de défiance à l’égard de la monarchie marqué par des manifestations où était scandé le slogan « Transición real, sin rey » (Une transition royale/vraie, sans roi). En effet, les Espagnols avaient bien approuvé par référendum la Constitution de 1978, qui établissait un régime de monarchie parlementaire ; mais à aucun moment ils n’eurent, durant toute l’histoire de la démocratie post-franquiste, l’occasion de s’exprimer sur le modèle de cette monarchie parlementaire. Felipe VI avait donc la lourde tâche d’assumer ses fonctions tout en s’efforçant de moderniser et même de sauver la monarchie de ce débat qui la mettait en péril.

Aujourd’hui, s’agit-il donc d’un départ stratégique de la part de Juan Carlos I pour libérer son fils du poids de ce père tellement décrié ? À en croire les sondages, on serait tenté de répondre par l’affirmative car plus de la moitié des Espagnols soutenaient encore malgré tout la monarchie après l’annonce de son exil, ce qui n’était pas le cas plus tôt dans l’année.

Lluis Gene/AFP

Pour ou contre la monarchie ?

Le débat République/monarchie se trouve aujourd’hui au cœur des débats au sein même du gouvernement actuel présidé par Pedro Sánchez. Pablo Iglesias, membre du premier gouvernement de coalition de gauche post-franquiste depuis la IIe République, et à l’origine de la création du parti Podemos, a subi des attaques très virulentes à l’été 2020 pour avoir relancé le débat en exhortant le Centro de Investigaciones Sociológicas (CIS) à interroger les citoyens sur le maintien de la monarchie.

Rappelons que Podemos s’était appuyé sur le mouvement des Indignés pour revendiquer une « démocratie réelle ». Le manifeste pour la Troisième République signé par des écrivains, journalistes, et autres historiens, réclamait déjà en 2014 un référendum sur le « retour à la République », peu avant l’accession au trône du Roi actuel.

Faut-il conclure que la monarchie espagnole est actuellement en danger ? Ce qui est sûr, c’est que les Bourbons ont connu, durant leur règne, de nombreux traumatismes dont ils ont toujours su, jusqu’à présent, se relever…

This article was originally published in Spanish

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