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La nouvelle Assemblée nationale française va-t-elle devenir une caisse de résonance pour les voix pro-russes ?

Marine Le Pen entourée des autres députés RN e 22 juin 2022
Photo de ‘famille’ pour les députés RN sur le perron de l'Assemblée Nationale à Paris le 22 juin2022. Alain Jocard / AFP

La forte diversité des opinions représentées à la nouvelle Assemblée parlementaire française – et avec elle la multiplicité des partis présents dans l’hémicycle – est un bon signe pour le renouvellement de la démocratie, même si elle comporte également des risques étant donné la présence de forces d’extrême droite.

L’hémicycle va se transformer en champ de bataille sur des enjeux de politique intérieure, principalement les questions sociales liées aux retraites, salaires et pouvoir d’achat.

Mais on ne saurait oublier les questions de politique étrangère : en effet, entre le Rassemblement national (RN) et La France Insoumise (LFI), l’Assemblée pourrait s’ouvrir à des voix bien plus favorables à la Russie que ce que l’Élysée et l’administration macronienne prônent. La décision française de continuer un dialogue a minima avec Moscou est critiquée par certains partenaires européens bien plus virulents dans leur dénonciation de la Russie, comme la Pologne ou la Grande-Bretagne. Cependant, elle reste modérée et en accord avec le consensus ouest-européen global en comparaison de certaines voix qui vont dorénavant émerger de l’hémicycle.

Une gauche divisée sur la question russe

À gauche, les opinions sont divisées. La coalition Nupes pourrait rapidement se trouver en difficulté sur son positionnement envers Moscou et la guerre en Ukraine. En effet, les écologistes et les socialistes sont bien plus négatifs sur la Russie que ne l’est LFI et en particulier son leader Jean-Luc Mélenchon. Celui-ci a, à plusieurs reprises, critiqué la politique de sanctions mise en place depuis 2014 contre la Russie et incriminé l’OTAN, qu’il considère comme l’agresseur dans la guerre russo-ukrainienne actuelle, tout en soutenant l’Ukraine dans son droit à défendre sa souveraineté.

La supposée « russophilie » de certains des dirigeants de LFI est en réalité très circonscrite et ponctuelle : elle est dictée par la volonté de prendre ses distances envers les États-Unis, l’OTAN et le poids des complexes militaro-industriels sur la politique étrangère. Cependant, LFI, y compris son leader, se trouvent en désaccord avec Moscou sur les questions relatives aux valeurs de société : le positionnement de Moscou comme héraut des valeurs conservatrices chrétiennes, sa politisation de l’homophobie et son antimulticulturalisme contredisent directement LFI sur la question du sécularisme, de la défense des droits des homosexuels et de la célébration de la « créolisation » de la France.

À droite, une russophilie nuancée par la guerre, mais bien présente

Chez Les Républicains, les voix pro-russes qui s’étaient fait entendre autour de François Fillon en 2017 se sont mises en sourdine avec la guerre. Vingt-quatre députés LR sur les 62 de leur nouveau groupe sont membres du groupe d’amitié France-Russie, dont plusieurs avec des positions plutôt favorables à Moscou. Certains ont par exemple participé à des délégations parlementaires en Russie ou en Crimée (Eric Ciotti, Olivier Marleix, Marie-Christine Dalloz). Si les LR divergent sur la question de leur orientation géopolitique (Eric Ciotti était pour sortir du commandement intégré de l’OTAN, Valérie Pécresse était bien plus atlantiste), ils partagent largement le discours russe sur les valeurs chrétiennes.

À l’extrême droite également, les voix prorusses se sont tassées depuis l’invasion de l’Ukraine : le RN a voté les sanctions contre la Russie mais propose de ne pas en ajouter de nouvelles, souhaite limiter le soutien militaire à l’Ukraine, quitter le commandement intégré de l’OTAN, et dès que la paix est possible entre Moscou et Kiev, relancer un « rapprochement stratégique entre l’OTAN et la Russie ». Les convergences idéologiques et d’intérêts avec Moscou existent toujours et pourraient réapparaître progressivement une fois la vague d’émotions pro-ukrainiennes passée.

L’homme politique ultranationaliste Vladimir Zhirinovsky et sa femme Galina posent en présence de Jean-Marie Le Pen et son épouse Jeannie à l’église de l’Archange Mikhail le 11 février 1996
L’homme politique ultranationaliste Vladimir Zhirinovsky et sa femme Galina posent en présence de Jean-Marie Le Pen et son épouse Jeannie à l’église de l’Archange Mikhail le 11 février 1996. Hector Mata/AFP

En effet, depuis l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, les députés européens RN ont défendu le régime russe en votant presque systématiquement contre les résolutions du Parlement européen condamnant les violations du droit international par Moscou.

Idéologiquement, rien ne vient freiner le soutien à la Russie : l’alliance géopolitique (anti-atlanticisme, critique de l’OTAN) se trouve démultipliée par l’alliance de valeurs (l’héritage chrétien de l’Europe, la défense de la famille hétérosexuelle, une politique antimigratoire, etc.).

À cela s’ajoute des liens personnels d’amitié : la famille Le Pen est très bien connectée à la droite russe depuis les années 1960 et toutes les générations sont concernées, de Jean-Marie à Marion Maréchal via Marine.


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Relations de dépendance

Il existe également des relations de dépendance, principalement financières : le RN doit encore rembourser le prêt russe pour les élections de 2017, ce qu’il pourra dorénavant faire étant donné les sommes qui vont lui être versés par l’État, proportionnelles à ses résultats. Les contacts d’affaires sont tout aussi importants : de nombreuses figures proches des Le Pen ou membres du RN mènent des activités commerciales ou de conseil en Russie. Ces liens d’amitiés et d’affaires laissent présager une position politique plus favorable à la Russie, en particulier sur la question sensible de la levée des sanctions.

Certains députés RN comme Hélène Laporte, la nouvelle vice-présidente de l’Assemblée, Frédéric Boccaletti, Julie Lechanteux, ou encore Bruno Bilde, ont été invités en Russie pour observer des élections ou le référendum de 2020, et plusieurs sont membres des groupes de collaboration France-Russie (Alexandra Masson au Bureau du business club France-Russie, Nicolas Meizonnet au groupe d’amitié France-Russie à l’Assemblée).

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Quel impact réel sur la prise de décision ?

Quelles seront les conséquences pour l’Assemblée nationale ? On peut bien évidemment s’attendre à des discours plus nuancés sur la Russie au sein de l’hémicycle dans les mois à venir, d’autant plus que le conflit s’installe dans la durée. Mais quelles répercussions en termes de décision politique ? La politique étrangère reste le domaine réservé du président. Au quotidien, les choix sont faits par les conseillers de l’Élysée, le cabinet du ministre des Affaires étrangères, le Quai d’Orsay.

À défaut d’influencer directement la politique étrangère française au plus haut niveau, certaines des nouvelles voix pro-russes de l’Assemblée vont se recentrer sur les institutions clés que sont la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée et celle de la Défense, les groupes parlementaires et autres structures d’amitié francorusses, et la diplomatie parlementaire.

On risque ainsi de voir émerger des dissonances sur les questions russes entre l’Élysée et le Palais Bourbon, dans un style similaire (avec des rôles renversés) aux disparités de l’administration américaine et de la Maison Blanche durant la présidence de Donald Trump.

Le nouveau visage de l’Assemblée représente le choix légitime des Françaises et des Français. En outre, la plupart des entreprises du CAC40 souhaite retourner sur le marché russe dès qu’elles auront une meilleure visibilité de la situation politique et du climat d’investissements. La présidence Macron va donc devoir trouver un difficile équilibre entre de multiples voix demandant à revisiter les sanctions contre Moscou et rétablir le dialogue avec le Kremlin et le maintien du cap décidé à l’Élysée et à Bruxelles d’un soutien politique et militaire à Kiev inscrit dans la longue durée.


Périne Schir effectue sa thèse sous la direction d’Emmanuel Faye (Université de Rouen) et Marlene Laruelle (George Washington University).

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