Le cri, d’Edvard Munch, version lithographique coloriée à la main, 1895. (Munchmuseet), CC BY

La pandémie a transformé «Le Cri» en œuvre virale - à nouveau

Il existe peu d’œuvres d’art aussi emblématiques que Le Cri, de l’artiste norvégien Edvard Munch (1863-1944). Le tableau, qui montre un visage bouche ouverte, yeux écarquillés et deux mains posées sur les joues, est devenu un symbole quasi universel de choc et de peur existentielle. Les séries ou films des années 1990 Frissons ou Maman j’ai raté l’avion ont participé à sa popularité, tout comme l’emoji qui le représente😱.

En cette « époque Covid », Le Cri revêt une nouvelle signification, servant cette fois à évoquer notre peur de la maladie et de la mort, de la récession économique et de l’effondrement de la société.

De nombreuses versions du Cri circulent en ligne. Il y en a avec un masque de protection sur le visage ou même qui font office de masque. On en voit qui représentent l’anxiété entourant le lavage des mains et le fait de se toucher le visage et d’autres dont les yeux ont la forme du tristement célèbre coronavirus.

Certains fuient la ville et les institutions financières ou stockent du papier toilette et du désinfectant pour les mains.

Des images touchantes

La plupart de ces images du Cri exploitent nos peurs collectives et les transforment par l’humour. Mais il y en a qui sont plus touchantes, comme ce Cri de « distanciation sociale » conçu par Hrag Vartanian, rédacteur en chef du site d’art Hyperallergic. Vartanian a modifié l’image numériquement de manière à ce qu’il ne reste qu’un seul individu isolé en arrière-plan.

Voici ce que Vartanian en dit :

Je voulais créer quelque chose de percutant qui nous rappelle de porter un regard nouveau sur des choses familières, comme nous le faisons avec nos vies à l’époque de la distanciation sociale.

Et puis il y a 2020 Plague Expulsion Rite, un collage photo du photographe Wu Guoyong, de Shenzhen. Après avoir collaboré avec Luo Dawei, qui dirige la plate-forme de photographie Fengmian, pour réaliser une série de portraits de famille du Nouvel An chinois en quarantaine, Wu a rassemblé 3 500 images de confinement pour créer un Cri collectif.

2020 Plague Expulsion Rite pose des questions profondes : si nous criions tous, et que nous imaginions que tout le monde est en train de crier, est-ce qu’on se sentirait moins seul ? Et si nous crions tous ensemble, y a-t-il un autre geste collectif que nous pourrions accomplir en ces temps difficiles ?

Trembler d’angoisse

Version au pastel du Cri d’Edvard Munch, 1895. Wikimedia, CC BY

Après de nombreux croquis et quelques essais ratés, Munch termine une première version du Cri en 1893 quand il vit à Berlin, où son cercle d’avant-garde accueille son œuvre avec enthousiasme, la percevant comme une incarnation de l’angoisse moderne à la limite de la maladie mentale. Afin de produire un maximum d’impact émotionnel, Munch cherche à créer une image puissante pour représenter une expérience intense qu’il a vécue en marchant le long d’un fjord dans sa Norvège natale. Il a également tenté de transposer son expérience en mots :

Je marchais sur la route avec deux amis. Le soleil commençait à disparaître. Je ressentis une vague de tristesse. Soudain, le soleil devint rouge sang. Je m’arrêtai, m’appuyai contre une clôture, mort de fatigue… Mes amis continuaient à marcher. Je restai là, tremblant d’angoisse. Et je sentis qu’un cri perçant, interminable, déchirait la nature. »

Munch a créé trois autres versions du Cri, une lithographie et un pastel en 1895, et une autre à l’huile, probablement en 1910.

L’histoire du tableau est fascinante. En 1994,la version de 1893 a été volée, puis retrouvée. Dix ans plus tard, le tableau de 1910 a également été volé puis retrouvé, mais il avait été légèrement abîmé. En 2012, la version pastel a été vendue aux enchères pour la somme record de près de 120 millions de dollars US. Aujourd’hui, les restaurateurs[JG1] recommandent que le tableau de 1910 respecte la distanciation physique afin d’éviter que la respiration humaine ne l’endommage davantage.

Le regard fixe, la bouche ouverte

Détail du dessin d’Edvard Munch intitulé Influenca (influenza), vers 1890. The Munch Museum

Détail du dessin d’Edvard Munch intitulé Influenca (influenza), vers 1890.

Au cours de sa longue carrière, Munch a souvent représenté le désespoir et la peur provoqués par des maladies mortelles que la médecine de l’époque ne comprenait pas bien encore, comme la tuberculose, la syphilis et la grippe. Il a peint des visages au regard fixe, bouche ouverte, dont le corps est à peine présent.

Avant Le cri, Munch a réalisé un dessin dans l’un de ses premiers carnets de croquis, probablement un autoportrait, sous lequel il a écrit Influenca. Le reflet d’un personnage, effrayé et effrayant, nous regarde d’un miroir. Ses yeux sont grands ouverts et sa langue est tirée. Peut-être est-il en train de faire « aaaahhh » et qu’il attend son diagnostic.

Munch a souffert toute sa vie de troubles pulmonaires et bronchiques, sans doute liés à la tuberculose qui a tué sa mère et sa sœur lorsqu’il était enfant. En 1919, il a été l’un des rares artistes à mettre en image la pandémie mondiale de grippe. Dans un grand autoportrait simplement intitulé Grippe espagnole [JG2], l’artiste tourne la tête vers le spectateur, les yeux étrangement vides, et ouvre la bouche pour… quoi ? Parler ? Tousser ? Retrouver son souffle ? Crier ?

Autoportrait pendant la grippe espagnole, par Edvard Munch. National Museum of Art, Architecture and Design, Oslo, The Fine Art Collections

Une œuvre culte

Le Cri n’est devenu une œuvre culte que bien après la mort de son auteur en 1944.

Couverture du magazine Time, le 31 mars 1961. Time magazine

Bien qu’on n’ait pas encore entièrement analysé son avènement dans la culture populaire, les premiers moments clés en sont probablement une couverture du magazine Time de 1961, avec en gros titre « Culpabilité et Anxiété », et un livre de Reinhold Heller sur l’œuvre la plus célèbre de Munch paru en 1973.

Au cours des dernières années, on s’est servi du Cri pour sensibiliser les gens aux changements climatiques, pour protester contre le Brexit et le critiquer ainsi que pour remettre en question la présidence de Donald Trump.

On a également utilisé Le cri pour exprimer l’anxiété causée par la menace nucléaire. En 2009, la graphiste Małgorzata Będowska a transformé le panneau de danger nucléaire, facilement identifiable, pour créer l’affiche d’Urgence nucléaire. On retrouve depuis cette image saisissante dans de nombreuses manifestations antinucléaires.

Des manifestants portent une bannière arborant le symbole nucléaire de Małgorzata Będowska, inspiré de Munch, lors d’une manifestation antinucléaire à Taipei, capitale de la Taiwan, en mars 2015. AP Photo/Chiang Ying-ying

Un langage visuel qui nous rassemble

En temps de crise et d’anxiété, les arts peuvent nous procurer de l’apaisement. Mais l’histoire démontre que l’art peut également nous aider à exprimer ou à vivre des émotions difficiles, y compris celles qui découlent de notre expérience de la maladie.

La circulation du Cri par Internet s’intensifie en cette ère d’instabilité politique et de pandémie rendue possible par la mondialisation. La viralité croissante de l’œuvre témoigne du besoin d’un langage visuel commun pour communiquer et affronter ce qui angoisse beaucoup de gens : notre vulnérabilité commune d’avoir un corps qui pourrait tomber malade, souffrir et mourir.

This article was originally published in English

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