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La Russie est-elle en train de perdre pied dans l’espace post-soviétique ?

Vladimir Poutine parlant en visiioconférence à plusieurs autres chefs d'État
Vidéoconférence entre Vladimir Poutine et les autres dirigeants des pays membres de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) le 28 octobre 2022. Mikhail Metzel/Sputnik/AFP

L’année 2022 a remis en question de multiples paradigmes qui semblaient constitutifs du monde tel qu’il s’est construit après la fin de la guerre froide. L’espace post-soviétique, composé des quinze républiques issues de la dislocation de l’URSS en 1991, était depuis cette date largement dominé par la Russie. La donne change rapidement sous l’effet de la guerre en Ukraine.

Fortement déstabilisé par une série de conflits – affrontements sanglants au Kazakhstan en janvier, début de la guerre en Ukraine en février, nouvelles flambées de violence entre le Tadjikistan et le Kirghizistan en septembre et entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan en novembre, l’ancien pré carré de la Russie est aujourd’hui un laboratoire géopolitique captivant.

De nouveaux rapports de force peuvent y naître… à condition que les puissances extérieures, notamment l’Union européenne, les États-Unis et la Chine, réagissent intelligemment à cette sortie de la « vassalité » établie par Moscou vis-à-vis de son « étranger proche ».

Les prémisses d’un rééquilibrage de forces ou la fin de l’emprise russe ?

Depuis le début des années 1990, les trajectoires des républiques post-soviétiques oscillent entre des périodes de rapprochement et de mise à distance avec la Russie, visibles notamment dans des « révolutions de velours » survenues, avec des succès divers, en Géorgie en 2003, en Ukraine en 2004 puis en 2013-2014, en Biélorussie en 2005 ou au Kirghizistan également en 2005.

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L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 et, surtout, le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022 ont conduit la plupart de ces pays à une nouvelle quête d’émancipation. L’édifice géopolitique construit par Moscou dans son pré carré prend désormais l’apparence d’un château de cartes aux fondements fragiles, bien loin de la forteresse incarnée notamment par la complexe architecture institutionnelle érigée par le Kremlin sous les trois formes de l’Organisation du traité de sécurité collective, de la Communauté de États indépendants et de l’Union économique eurasiatique.


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Bien que très hétérogène, l’espace post-soviétique (à l’exception de la Biélorussie) donne de multiples signaux de prises de distance vis-à-vis de Moscou. Leurs modalités varient de signaux très symboliques (manquements aux rencontres officielles) jusqu’aux demandes d’adhésion à l’UE déposées par la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine, les deux dernières étant devenues officiellement pays candidats en juin 2022. L’Ukraine est naturellement aujourd’hui le pays ex-soviétique dont la coupure avec la Russie est la plus nette et, sans doute, définitive. L’ensemble du voisinage de la Russie est concerné.

Asie centrale et Caucase en émoi

En Asie centrale, le Kirghizistan a refusé en octobre dernier d’accueillir les manœuvres militaires annuelles de l’Organisation du traité de sécurité collective, sous l’égide de la Russie, et mène des négociations de partenariat avec Washington. Le Kazakhstan a annulé la parade militaire du 9 mai, un acte particulièrement symbolique au regard du poids historique que porte cette date dans l’espace post-soviétique. L’Ouzbékistan et le Kazakhstan ont envoyé une aide humanitaire en Ukraine dès le début de la guerre, et l’ont rendue publique. Au cours du dernier sommet de la Communauté des États indépendants à Astana, le président du Tadjikistan, Emomali Rahmon, a dénoncé l’attitude de la Russie vis-à-vis des pays d’Asie centrale, acte significatif pour un pays resté sous la mainmise russe depuis la dislocation de l’URSS.

La situation est similaire du côté des pays du Caucase du Sud. L’Arménie, qui avait soutenu la Russie au sein des Nations unies et du Conseil de l’Europe après l’annexion de la Crimée, a refusé de signer, en novembre dernier, la déclaration finale du sommet de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) en raison de son « inefficacité dans la gestion du conflit arméno-azerbaïdjanais ».

Des Arméniens appellent leur pays à sortir de l’OTSC, Euronews, 9 septembre 2022.

L’Azerbaïdjan, premier pays à avoir promis et fourni une aide humanitaire à l’Ukraine, semble également avoir changé de ton vis-à-vis de la Russie en autorisant, par exemple, la télévision d’État à parler d’agression russe en Ukraine. Plus récemment, en décembre, le transfert d’équipements azerbaïdjanais à l’Ukraine dans le cadre de l’aide humanitaire a suscité une réaction immédiate de la part de la Russie.

La stratégie « Business as usual » ou des limites de l’émancipation

Les tentatives des républiques post-soviétiques de s’affranchir de l’emprise russe font naturellement l’objet de multiples commentaires dans les médias occidentaux et semblent tout particulièrement attirer l’attention des gouvernements des États de l’UE et des États-Unis. Cependant, bien que le Kremlin ne puisse y être indifférent, il ne semble pas s’en l’inquiéter outre mesure et, en tout cas, s’efforce de maintenir les apparences de relations habituelles avec les pays de son voisinage.

La médiatisation du premier Forum économique eurasiatique tenu à Bichkek en mai 2022 (avec promesse d’ouverture de nouveaux dossiers de coopération) et d’une possible « union gazière » avec le Kazakhstan et l’Ouzbékistan annoncée fin novembre, plusieurs rencontres de Poutine avec ses homologues de l’« étranger proche » en cours d’année ainsi que le rôle de médiateur joué par la Russie dans le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ne sont que quelques exemples parmi d’autres de la stratégie de continuité adoptée par Moscou.

Le 26 décembre, lors de la réunion de fin d’année des chefs d’État et de gouvernement de la CEI, et de manière outrageusement symbolique, Poutine a redessiné les contours de sa zone d’influence en offrant à ses homologues des bagues sur lesquelles sont sculptés le symbole de l’organisation régionale ainsi que les mots « Bonne année 2023 » et « Russie ».

Le Kremlin semble parier sur les limites, nombreuses, de l’émancipation de son pré carré. En effet, ces républiques subissent les conséquences de leur enclavement, puisqu’elles sont coincées, coté Asie centrale et Caucase du Sud (hors Géorgie) entre Russie, Chine, Iran, Afghanistan et Turquie ou transformées en zone tampon entre Russie et Union européenne pour ce qui est de la Biélorussie, de l’Ukraine et de la Moldavie.

Privés pour la plupart de débouchés maritimes, ces États demeurent étroitement liés à la Russie : marchés économiques et notamment énergétiques (l’Arménie, par exemple, dépendant presque exclusivement de la Russie pour ses approvisionnements en céréales, en gaz ou en pétrole), voies de communication, dont réseaux routier et ferroviaire, investissements dans le secteurs bancaire et des assurances, accords relatifs à la présence des bases militaires (d’ailleurs prolongés en 2022 jusqu’en 2042 au Tadjikistan et 2044 en Arménie), sans compter la présence de minorités russophones très nombreuses et en pleine expansion depuis de début de l’offensive contre Ukraine. Le choc de la guerre n’entraîne visiblement pas une rupture de ces dépendances structurelles à court terme.

Un casse-tête géopolitique

Dans cette situation, d’autres acteurs et tout particulièrement l’UE, les États-Unis et la Chine se retrouvent face à un véritable casse-tête géopolitique. Quelles stratégies établir afin d’aider les républiques post-soviétiques à rompre le cercle vicieux des dépendances héritées et/ou accumulées depuis l’effondrement de l’URSS tout en évitant le déclenchement de nouveaux conflits dans des pays déjà fragilisés par leurs contradictions internes (Kirghizistan, Kazakhstan, Biélorussie, etc.) ?

Les décisions prises par les Occidentaux courant 2022 témoignent d’une certaine prise de risque. L’UE a, on l’a dit, octroyé à l’Ukraine et à la Moldavie le statut de candidat à l’adhésion. Elle mène des négociations en ce sens avec la Géorgie, et a conclu un accord énergétique avec l’Azerbaïdjan, incluant notamment le projet d’un nouveau câble sous-marin contournant la Russie. Elle renforce également son rôle de médiateur dans le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan en envoyant une « mission civile ». Elle a aussi lancé un « partenariat stratégique » avec le Kazakhstan sur l’hydrogène vert et les matières premières.

Côté États-Unis, le constat est similaire : les Américains profitent de l’affaiblissement de la Russie afin d’étendre leur influence dans la région, sans pour autant en faire une priorité. Les responsables américains ont intensifié les contacts avec les élites d’Asie centrale, tant dans les domaines de la coopération militaire qu’économique. L’Initiative américaine de résilience économique lancée cet automne en est l’une des modalités.

Enfin, la Chine, bien que prudente vis-à-vis de la Russie sur le dossier ukrainien, cherche elle aussi à étendre son influence en profitant du nouveau contexte géopolitique. Les entreprises chinoises, déjà largement présentes dans le secteur minier, des transports et des hydrocarbures, intensifient leurs investissements, comme au Kazakhstan, où la Chine soutient une cinquantaine de projets qui doivent s’achever en 2023. Le projet phare de Xi Jinping, la « nouvelle route de la soie », continue son déploiement, notamment avec le démarrage prévu en 2023 de la ligne de train connectant la Chine à l’Ouzbékistan en passant par le Kirghizistan.

Cependant, malgré ces évolutions qui semblent présager un pas vers une nouvelle « fin de l’histoire » dans les anciennes républiques soviétiques, la situation demeure ambivalente et la prudence s’impose. La politique jusqu’au-boutiste de Poutine, dont il a fait la démonstration en 2022, mais aussi les interdépendances encore très pesantes entre la Russie et ses pays frontaliers, d’une part, ainsi qu’entre la Russie, l’Europe (notamment dans le domaine de l’énergie) et la Chine (notamment dans leur stratégie d’opposition aux puissances occidentales), d’autre part, restent des freins majeurs à un véritable changement de paradigme à court terme.

Reste aussi, surtout en Asie centrale, à convaincre les populations locales, dont l’attitude vis-à-vis des États-Unis et de la Chine est plutôt méfiante depuis les années 2000, que la présence de ces pays ne se traduirait pas à terme par une nouvelle forme de vassalité. Pour l’heure, les sondages d’opinion montrent que les sociétés deviennent de plus en plus réticentes à « accueillir » ces puissances extérieures. Selon, par exemple, le Baromètre de l’Asie centrale, les projets d’infrastructures sous l’égide de la Chine suscitent de nombreuses inquiétudes au sein de la population kirghize.

L’année 2023, et les suivantes, seront sans doute conditionnées par l’aptitude des Occidentaux et des Chinois (mais aussi des Turcs et des Iraniens, également actifs dans le Caucase et en Asie centrale) à consolider leur présence sans pour autant franchir une ligne rouge à l’égard de la Russie qui reste, pour l’heure, et malgré tout, la puissance dominante dans l’espace post-soviétique.

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