La série « Chernobyl » réécrit-elle l’histoire ?

La mini-série de dix épisodes retrace la catastrophe nucléaire survenue en 1986 à Tchernobyl, en URSS. Site Allociné, CC BY-NC-ND

La série Chernobyl, diffusée en mai par la chaîne américaine HBO, a suscité un intérêt exceptionnel, qui lui a valu de nombreuses réactions. Outre les critiques dithyrambiques de la presse et du public, il y en a une à première vue plus curieuse : le 10 juin, la chaîne publique russe NTV annonçait qu’elle produirait une contre-série avec une narration alternative.

Selon elle, tout comme d’autres voix critiques russes, le réalisateur de Chernobyl Craig Mazin, qui propose une vision « réaliste » de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, aurait exagéré le rôle funeste des autorités soviétiques dans l’accident. La version russe, prenant un peu « plus de liberté » avec l’histoire de la catastrophe, selon The Guardian, met un agent de la CIA et un agent du contre-espionnage soviétique au centre de l’intrigue.

Cette initiative nous révèle au moins deux choses : d’une part, que les débats politiques autour de l’accident de Tchernobyl et de ses causes sont loin d’être clos et affectent à la fois la production de la série et sa réception. D’autre part que le contexte historique de la Guerre froide a toujours un impact central sur la vision contemporaine de la catastrophe nucléaire.

La thèse de l’accident soviétique

Chernobyl insiste en effet beaucoup sur l’idée que la catastrophe nucléaire est avant tout un accident soviétique. Cette thèse est portée dès les premières minutes du premier épisode par le protagoniste Andrei Legassov et devient centrale (attention, spoiler !) lors du dernier épisode consacré au procès des accusés et à la recherche des responsables de la catastrophe.

Plus que les opérateurs individuels mis en cause par le tribunal comme boucs émissaires, le protagoniste convoque – avec héroïsme car au péril de sa propre vie – l’Union soviétique tout entière sur le banc des accusés : la course technologique l’aurait conduite à devenir « la seule nation » utilisant des réacteurs avec du graphite dans les barres de contrôle et « sans confinement autour de la cuve, comme ça se fait à l’Ouest ».

De plus, la prééminence du secret dans tous les domaines de la vie publique aurait empêché les responsables de la centrale nucléaire de prendre connaissance de ses faiblesses technologiques – des informations indispensables pour empêcher la catastrophe. « Voilà ce qui a fait exploser le cœur d’un réacteur RBMK : nos mensonges ! », s’exclame Legassov lors de l’épisode final à propos du type de réacteur soviétique en cause.

Anatoli Stepanovitch Diatlov était l’ingénieur en chef adjoint de la centrale nucléaire de Tchernobyl la nuit de la catastrophe. Allociné, CC BY-NC-ND
Le cœur du réacteur en feu. Allociné, CC BY-NC-ND

Le réalisme revendiqué de la série, une ambition qui explique sans doute une partie de son succès, a été discuté à plusieurs reprises depuis sa sortie. Le débat concerne les effets sanitaires des radiations ou encore l’exactitude des images historiques des personnages et décors de l’Union soviétique des années 1980, mais la représentation de Tchernobyl comme un accident intrinsèquement soviétique soulève peu de questions.

Après tout, elle peut paraître évidente aujourd’hui, notamment pour les spectateurs plus jeunes, pour qui l’Union soviétique ainsi que la catastrophe de Tchernobyl constituent une réalité lointaine, comme l’a souligné la sociologue Christine Fassert dans un entretien récent.

Pourtant, l’explication de la série (présentée comme « la vérité » éclatant au grand jour malgré les dissimulations et dénégations des responsables soviétiques) est le produit d’un travail de mémoire autour de l’accident, marqué par de nombreuses controverses autour des causes de la catastrophe et des responsabilités associées. Peut-on réellement dire que cet accident n’aurait pu se produire ailleurs qu’en URSS ? Les travaux en sciences sociales sur Tchernobyl, mais aussi sur d’autres accidents nucléaires, nous invitent à mettre la singularité soviétique de la catastrophe en doute.

Une technologie exceptionnellement vulnérable ?

La série renvoie d’abord aux défauts de conception de la technologie RBMK. Le choix de ce type de réacteurs était-il particulièrement risqué, voire soumis à une course scientifique et technologique délaissant les questions de sécurité ?

Certains travaux d’historiens, comme ceux de Sonja Schmid, qui retracent les décisions ayant conduit à adopter la technologie RBMK en URSS, répondent par la négative. Le choix de cette technologie fait suite à des arbitrages très similaires à ceux de l’Ouest, prenant en compte des aspects politiques et économiques.

Rien ne permettait d’affirmer, avant la catastrophe de Tchernobyl, que cette technologie serait intrinsèquement plus dangereuse qu’une autre. Après l’accident, l’industrie nucléaire soviétique a tenté de réduire les vulnérabilités identifiées… tout comme dans le cas des accidents dans les réacteurs occidentaux – l’accident de Three Mile Island en 1979 aux États-Unis par exemple. Les accidents nucléaires ont toujours été appréhendés comme des « expériences » pour améliorer la technologie et la formation du personnel.

Dans quelle mesure les défauts de conception ont-ils joué un rôle dans la catastrophe de Tchernobyl ? Pointés par Andrei Legassov dans la série, ce sont en réalité d’abord les accusés du procès, comme Anatoli Diatlov, qui mettent en avant le rôle de la technologie RBMK. L’une de leurs stratégies de défense consistent à réduire la critique des « erreurs humaines », en insistant sur le fait que « toutes les procédures ont été respectées » sans pour autant empêcher la catastrophe. Si cette explication a le mérite d’éviter d’individualiser l’accident, on ne peut pas penser la conception d’un réacteur comme distincte de son opération. Les procédures sont loin d’être inéluctables et intangibles.

Les travaux de sociologie du travail sur les centrales nucléaires montrent que les opérateurs font bien plus que de suivre des procédures. Ils doivent les réinterpréter et les discuter avec leurs collègues en fonction de nombreuses situations imprévues, inédites, non-anticipées lors de la conception des réacteurs. Ces « parades » comblent ainsi partiellement une conception nécessairement imparfaite, incapable de prévoir tout ce qui pourrait arriver, que ce soit dans les réacteurs soviétiques ou occidentaux.

Le secret nucléaire en URSS… et en Europe

En outre, cette histoire télévisuelle de l’accident soviétique renvoie au rôle du « système » politique et social dans son ensemble, presque défini par son recours systématique au secret. Si le rôle du secret dans les institutions nucléaires est indéniable, cela ne constitue là encore nullement une spécificité soviétique.

En Europe, la période post-Tchernobyl est marquée par des mobilisations à large échelle contre « le gouvernement par le secret » et les discours rassurants des gouvernements, français avant tout. La protection des filières nucléaires nationales contre des critiques et mobilisations anti-nucléaires repose à cette période très largement sur la rétention d’informations jugées sensibles, comme les scénarios d’accidents étudiés en interne.

Comment comprendre alors que la thèse d’un « accident soviétique » soit aussi centrale dans la série ? Un premier élément de réponse renvoie au fait que la série reprend l’explication dominante de Tchernobyl, issue d’une longue construction historique, prise dans les enjeux politiques et économiques de la filière nucléaire. Ainsi, la critique de la conception des réacteurs RBMK est au départ portée par des « dissidents » soviétiques. Elle est ensuite reprise et formalisée dans les espaces de coopération internationaux sur l’accident, en particulier dans le cadre du travail de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Elle est alors légitimée comme l’une des explications centrales de Tchernobyl.

Ultérieurement, elle est mobilisée lors des négociations d’adhésion européenne des pays ex-soviétiques (dont la Lituanie, où la série a été tournée en large partie) pour exiger la fermeture des anciens réacteurs de « type Tchernobyl » attestant officiellement la supériorité de la technologie occidentale.

Un positivisme exacerbé

Un deuxième élément de réponse à la prédominance de la lecture soviétique de l’accident de Tchernobyl renvoie davantage au rôle de la science et des scientifiques dans la série. Dans la conclusion du dernier épisode, le personnage d’Andrei Legassov soutient qu’« être scientifique » c’est chercher « la vérité », même si « bien peu de gens veulent réellement que nous la trouvions. Pourtant elle est toujours là quelque part, que nous le voyions ou pas, que nous choisissions de la dire ou non. […] Elle reste là à attendre pour l’éternité. »

Cette vision de la Science (avec une majuscule), qui doit être comprise dans le contexte du débat autour du climatoscepticisme aux États-Unis, laisse bien peu de place au doute, à la controverse et aux désaccords sur ce qui s’est passé à Tchernobyl. À l’inverse, cette explication est très rassurante : il aurait suffi de connaître l’effet du « bouton d’urgence AZ5 » – pouvant conduire à l’explosion du réacteur dans certaines situations (une information classée secrète) pour éviter la catastrophe. La singularisation de Tchernobyl comme un « accident soviétique » produit une explication univoque et bien connue. Surtout, elle suggère qu’il serait très facile d’éviter qu’une telle catastrophe se reproduise. Comme si faire la vérité sur un problème suffisait pour y remédier.

Ce cadrage n’est pas dénué d’un message plus large sur l’énergie nucléaire, assumé par le réalisateur Craig Mazin : « Le sujet de Chernobyl n’est pas “l’énergie nucléaire est dangereuse”, car ce n’est pas le cas en Occident, où elle est très sûre. » Comment, dès lors, comprendre les autres catastrophes nucléaires, comme celle de Fukushima Dai-ichi en mars 2011 au Japon ? Singulariser les explications pourrait être bien une tendance générale de l’approche contemporaine des accidents nucléaires.

Des comportements « typiquement japonais »

Dans le cas de Fukushima, bien loin de ces circonstances soviétiques, dans des réacteurs de technologie américaine et suivant les normes opérationnelles internationales, l’un des fils argumentaires (rassurant) consiste à exposer le caractère « typiquement japonais » du comportement des opérateurs. Cette fois-ci, ils auraient suivi les procédures de façon trop rigide et n’auraient pas osé signaler des problèmes potentiels, en raison d’un respect de la hiérarchie typiquement japonais !

Cet argument culturaliste est par exemple présent dans le rapport officiel de la Commission d’enquête indépendante sur l’accident nucléaire de Fukushima. Cependant, cette histoire, contestée à son tour, est peut-être trop simpliste pour constituer une trame crédible d’une prochaine œuvre cinématographique grand public. Après la contre-série russe de Tchernobyl, à quand la série-événement révélant « la vérité » sur Fukushima ?