La tranquille pénétration chinoise en Amérique latine et Caraïbes

Deux diplomates chinois lors d'une visite dans le nord du Brésil (ici en 2011). Pire/Pref.Olinda/Flickr, CC BY

En 2008, la République populaire de Chine (RPC) publiait son premier Policy Paper définissant stratégiquement ses relations avec l’Amérique latine et les Caraïbes (ALC). Depuis, en l’espace d’une décennie, elle s’est affirmée comme un partenaire commercial et financier incontournable dans cette zone longtemps considérée comme l’arrière-cour de Washington. Pourtant, vus d’Europe, les intérêts et l’action de Pékin dans le sous-continent latino-américain restent encore largement méconnus, voire ignorés.

Une pénétration économique et financière croissante

Le volume des échanges en marchandises entre la Chine et l’ALC est passé de négligeable en 1990 à 10 milliards de US dollars en 2000, avant de s’envoler après 2008 pour atteindre 266 milliards de dollars US en 2017, selon les chiffres de la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes. Soit l’équivalent du commerce de marchandises entre les États-Unis et les pays de la région.

Grâce aux liens commerciaux tissés avec ses partenaires latino-américains – Brésil, Argentine, Venezuela –, Pékin a sécurisé des ressources stratégiques (hydrocarbures, ressources minérales, productions alimentaires, etc.) ainsi que des matières premières pour alimenter sa consommation intérieure, tout en ouvrant de nouveaux marchés pour ses entreprises.

Outre le commerce, la RPC est aussi devenue un important investisseur (par le biais des investissements directs sur sites vierges et mais aussi sous forme de fusions-acquisitions) et fournisseur de capitaux sous forme de prêts pour un nombre croissant de pays de l’ALC. Elle a ainsi pratiquement doublé le montant de ses prêts à destination de ces pays à une période où le financement des banques de développement occidentales envers le sous-continent connaissait au contraire une diminution graduelle : en 2010 et en 2015, où ils atteignaient respectivement 36 et 29,1 milliards de US dollars, le montant des prêts concédés par la Chine ont dépassé ceux combinés de la Banque mondiale, de la Banque interaméricaine de développement (BID) et de la Corporation andine de développement (CAF).

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L’engagement économique et financier chinois dans le sous-continent latino-américain est massif. Une politique qui offre des opportunités vu les intérêts croisés des deux parties, qui n’est cependant pas sans risques et défis, à la fois pour la Chine – comme le montre la situation économique désastreuse du Venezuela qui laisse planer le doute quant aux capacités de Caracas d’honorer les dettes contractées auprès de la RPC – mais aussi pour ses partenaires latino-américains. Certains d’entre eux pourraient ainsi être confrontés au surendettement.

Une vulnérabilité accrue pour les pays de la région

Ce risque de surendettement ne doit pas être pris à la légère. Une étude montre en effet que 8 des 68 pays impliqués dans l’initiative BRI (Belt and Road Initiative, le nom officiel depuis 2017 de l’initiative One Belt One Road annoncée en 2013 par Xi Jinping) lancée par Pékin sont d’ores et déjà confrontés à des niveaux d’endettement insoutenables. Cette étude ne couvre malheureusement pas le cas des pays ALC. Outre les difficultés socio-économiques, il les rendrait vulnérables à d’éventuelles pressions de la part de leur créancier comme on a pu le constater ailleurs. Pékin a en effet obtenu du Sri Lanka, incapable de rembourser ses emprunts, la cession à bail pour 99 ans du port d’Hambantota !

Ce n’est pas le seul problème. Certaines études soulignent l’asymétrie des relations commerciales établies avec la RPC, la « primarisation » des exportations des pays latino-américains, l’accélération de la désindustrialisation dont ils pourraient être victimes du fait de la concurrence des produits chinois ou l’émergence possible d’un nouveau phénomène de « dépendance » que ces relations économiques pourraient créer, pour n’en citer que quelques-uns.

De plus, le financement inconditionnel chinois peut être détourné dans les pays d’accueil pour des gains personnels ou politiques. L’investissement et les prêts sans conditionnalité de Pékin peuvent aussi favoriser la mauvaise gouvernance, les atteintes à l’environnement ou perpétuer la corruption dans la région, voire semer les graines d’une nouvelle crise de la dette latino-américaine – ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour les populations locales.

Bref, une présence croissante et des relations commerciales et financières qui soulèvent bien des questions, dans un contexte où la Chine revoit ses ambitions à la hausse dans la région. Lors du premier sommet entre dirigeants chinois et de la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC), qui s’est tenu à Brasilia en juillet 2014, Pékin a énoncé sa volonté de faire passer le commerce Chine-ALC à 500 milliards de dollars US en 2025 et d’investir 250 milliards de dollars dans la région au cours de la prochaine décennie. En janvier 2018, Pékin a par ailleurs invité les pays latino-américains à se joindre à son initiative des Routes de la Soie !

Une projection facilitée par la neutralité politique de Pékin

La pénétration commerciale et financière chinoise s’est accompagnée d’une projection politique, facilitée par l’orientation très critique de Washington vis-à-vis de certains régimes locaux et par une politique étrangère de Pékin guidée par le principe de non-ingérence dans les affaires intérieure des États, la neutralité quant à la nature des systèmes politiques et une coopération soustraite aux formes de conditionnalité promues par les puissances occidentales et les institutions internationales qu’elles ont façonnées. Ces dernières irritent de nombreux pays.

Visite d’État en 2016 du président Xi Jinping en Équateur (ici avec son homologue Rafael Correa). Carlos Rodríguez/Andes/Wikimedia, CC BY-SA

Sur le plan bilatéral, Pékin a multiplié depuis Hu Jintao, avec une forte accélération sous Xi Jinping, les visites et les contacts entre hauts responsables politiques. Il a établi des relations de proximité avec les États ALC par le biais d’accords de partenariats stratégiques. Certaines de ces relations ont atteint le plus haut niveau de la hiérarchie des « partenariats » établie par la diplomatie chinoise. C’est le cas du Brésil, du Venezuela, du Mexique, de l’Argentine, du Pérou, du Chili et de l’Équateur. L’Uruguay pourrait suivre prochainement.

Ces partenariats dits « compréhensifs » (complets) comprennent tous les aspects des relations bilatérales : politiques, économiques, financiers, culturels, technologiques, etc., mais aussi de sécurité. Dans le secteur militaire, les liens avec les États ALC sont encore de faible intensité mais suffisants pour éveiller l’attention, voire l’inquiétude d’observateurs à Washington. En plus des ventes d’armes à certains pays, Pékin a développé une dimension humanitaire et de peacekeeping en direction de la région (Haïti). Il entretient des échanges de haut niveaux réguliers avec des responsables militaires de ces pays et favorise des transferts de technologies (la Chine est par exemple l’une des principales plates-formes de développement satellitaire pour l’ALC). Un Forum multilatéral portant sur la coopération militaire logistique a aussi été mis en place.

Un soft power efficace

La RPC a consolidé ses relations politiques bilatérales par la création d’une plate-forme multilatérale : le Forum sur la coopération Chine-CELAC. Xi Jinping l’a établi en 2014. Des consultations régulières sur les questions régionales et internationales d’intérêt mutuel sont organisées : Forum ministériel de coopération, Forum agricole, Forum de l’innovation scientifique et technologique, Business Forum, Forum des think-tanks, Forum des jeunes dirigeants politiques, Forum sur la coopération en matière d’infrastructure, Forum pour l’amitié de peuple à peuple, Forum des partis politiques.

En plus de cette structure, Pékin met à profit les sommets des BRICs (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) pour cultiver les rapports Sud-Sud avec les pays latino-américains.

Lors du sixième sommet des BRICs à Brasilia. Service de presse du Kremlin/Wikimedia, CC BY

Enfin, la RPC a complété sa présence économique, financière et politique par l’essor d’une diplomatie publique destinée à promouvoir son soft power dans le sous-continent latino-américain et dans les Caraïbes. Elle est particulièrement visible à travers l’augmentation du nombre d’Instituts et de classes Confucius établis dans les pays de la région ou la présence de médias destinés à un public hispanophone.

De plus, dans certains pays, Pékin peut utiliser le relais potentiel que constitue la présence d’une diaspora chinoise relativement ancienne. L’Amérique latine et les Caraïbes abritent en effet dans leur ensemble plus de 1,8 million de Chinois d’outre-mer.

Si on en croit l’enquête d’opinion réalisée par l’Institut Pew au printemps 2017, la RPC semble avoir réussi à diffuser une image favorable de ses activités et de sa présence multiforme croissante auprès l’opinion publique de certains pays d’ALC. C’est le cas de 61 % des personnes interrogées au Pérou, de 52 % de celles interrogées au Brésil et au Venezuela et de 51 % de celles interrogées au Chili. Ailleurs, son score est plus mitigé : 43 % de personnes favorables en Colombie et au Mexique et 41 % en Argentine.

Un nouveau compétiteur géopolitique de taille

Au total, loin des regards européens, la Chine est devenue en l’espace d’une décennie un acteur dont on ne peut ignorer les activités et l’influence croissante dans le sous-continent latino-américain et les Caraïbes, même si sa présence multiforme actuelle suscite des questions et se heurte à des limites.

Certains y voient l’entrée en lice d’un compétiteur géopolitique de taille notamment pour Washington, alors que d’autres considèrent que ce type d’inquiétude est surestimé au stade actuel, signalant au contraire les importants obstacles auxquels les ambitions chinoises sont confrontées sur le continent.

Quoi qu’il en soit, il n’en s’agit pas moins d’une transformation majeure des relations internationales. Cette pénétration chinoise est un phénomène encore en cours et ses conséquences économiques, financières, normatives, politiques et géopolitiques, voire sociétales et environnementales au long cours, tant pour les sociétés locales que pour les partenaires plus traditionnels des États du sous-continent latino-américain, restent aujourd’hui autant de questions ouvertes à discussion.


Les auteurs de cet article organisent un colloque à l’Université libre de Bruxelles le 30 novembre 2018, : une quinzaine d’experts internationaux y feront le point sur ces questions.

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