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Des membres du public écoutent le discours de la parlementaire afghane Fawzia Koofi en 2014. L'accès des femmes à la politique a beaucoup augmenté après l'éviction des talibans en 2001. Sha Marai/AFP via Getty Images

L’accord de paix entre l’Afghanistan et les extrémistes talibans pourrait avoir des répercussions néfastes pour les femmes

Trois Afghanes qui travaillaient dans une entreprise médiatique ont été tuées par balles à Jalalabad au début du mois de mars. En janvier dernier, des tireurs non identifiés ont abattu deux femmes juges de la Cour suprême, à Kaboul.

Ces dernières victimes s’ajoutent à une longue liste d’assassinats et de tentatives d’assassinat sur des politiciennes et des militantes des droits des femmes. Les attaques de ce type se multiplient depuis l’amorce de négociations de paix par le gouvernement avec le groupe extrémiste taliban, en septembre 2020. Au total, dix‑sept défenseurs des droits de la personne ont été tués en Afghanistan au cours de la dernière année.

Le règne des talibans d’Afghanistan de 1996 à 2001 s’est révélé la période la plus sombre pour les femmes dans ce pays. Préconisant une interprétation austère de la charia et des pratiques tribales pashtounes, le groupe a limité l’accès des femmes à l’éducation, à l’emploi et aux services de santé. Tenues de se voiler intégralement, les femmes devaient toujours être escortées en public par une personne de sexe masculin.

Nous sommes des spécialistes du droit de de l’étude des droits des femmes dans les pays à majorité musulmane, dont l’Afghanistan). Nous suivons les pourparlers de paix en Afghanistan sous un angle sexospécifique. Ainsi, nous tentons de comprendre comment les Afghanes entrevoient la possibilité que leur gouvernement en arrive à une entente de partage du pouvoir avec le groupe qui les opprime.

Élèves d’une école privée mixte à Kaboul, septembre 2019. Dans les zones contrôlées par les talibans, l’éducation des filles fait encore l’objet de restriction. Scott Peterson/Getty Images

Un siège à la table de négociation

Les femmes ne sont guère présentes dans le processus de paix qui se déroule actuellement sous les auspices des États-Unis, à Doha, au Qatar. Les talibans – qui contrôlent toujours environ 30 pour cent du territoire afghan – ne comptent aucune femme au sein de leur équipe de négociation). Bien que plusieurs femmes assument un rôle prépondérant au sein des autorités gouvernementales du pays, seulement quatre des 21 négociateurs du gouvernement afghan sont des femmes.

Les pourparlers des six derniers mois ont mis au jour les contradictions qui existent entre les parties au regard de l’égalité des femmes et d’autres enjeux cruciaux.

Le gouvernement entend préserver les institutions démocratiques du pays, de même que la constitution afghane, laquelle garantit les droits des femmes et des minorités en tant que citoyens à part entière d’une république islamique.

Selon une analyse non publiée conduite par l’organisme sans but lucratif Women Living Under Muslim Laws, où nous siégeons à titre de membres du conseil d’administration, les talibans, à l’opposé, encouragent l’instauration d’un émirat islamique contrôlé par un conseil non élu de leaders religieux qui gouvernent en fonction d’une interprétation conservatrice de l’Islam.

Mike Pompeo, anciensecrétaire d’État des États-Unis,accompagné d’autres représentants américains lors d’une rencontre avec les principaux leaders talibans à Doha, au Qatar, en novembre 2020. Patrick Semansky/Pool/AFP via Getty Images

Aux dires de Roya Rahmani, ambassadrice de l’Afghanistan aux États-Unis, le fait que l’équipe de négociation du gouvernement afghan compte des membres féminins donne à celui-ci plus de moyens pour plaider en faveur des droits des femmes. C’est un aspect important, étant donné que nos recherches indiquent que les talibans maintiennent une position extrémiste à l’égard des femmes.

« Les talibans vivent dans leur univers des années 1990 et refusent d’accepter la réalité afghane, en particulier celle de la jeune génération, dont les membres considèrent aujourd’hui qu’ils ont droit à l’éducation, à un espace public ouvert et au respect de leurs droits fondamentaux », nous expliquait Palwasha Hassan, militante afghane des droits des femmes, lors d’une entrevue qu’elle nous a accordée en décembre 2020.

Les talibans affirment que leurs opinions à l’égard des femmes ont évolué. Or, dans certaines régions de l’Afghanistan contrôlées par ce mouvement fondamentaliste, des filles sont interdites d’éducation après la puberté – sous prétexte que cela contrevient à la constitution afghane. Et bien que des femmes soient élues et occupent de hautes fonctions à l’échelle nationale, leur participation politique demeure restreinte dans les territoires contrôlés par les talibans.

On constate un « fossé entre les énoncés officiels des talibans concernant les droits de la personne, et les positions contraignantes adoptées par les responsables talibans sur le terrain », selon l’organisme international sans but lucratifHuman RightsWatch.

Sous le règne taliban, les femmes étaient contraintes de se voiler intégralement en public. Kaboul, 1996. Roger Lemoyne/Liaison

Les femmes et la guerre

Bien que les conflits armés soient menés principalement par les hommes, qui sont tués ou blessés, les femmes sont victimes de la guerre d’une façon différente et, par conséquent, ont des besoins différents lorsque les conflits se terminent. Beaucoup perdent leur conjoint et leurs enfants – et du coup, leur revenu – et sont déplacées dans une mesure disproportionnée en raison de la violence. Le viol est une arme de guerre et, à certains endroits, les femmes sont agressées sexuellement en masse.

En 2000, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté une résolution, laquelle impose aux différentes parties d’un conflit de respecter les droits des femmes et de soutenir leur participation aux négociations de paix et à la reconstruction post-conflit.

La Colombie a été le premier pays à garantir l’égalité entre les sexes dans le cadre d’une entente de paix. Lors du processus ayant mené à l’accord historique de 2016 signé avec la guérilla des FARC, où la Suède assumait les fonctions de médiateur, des femmes siégeaient à la table de négociation – tant au nom des insurgés que des autorités gouvernementales. L’accord définitif comprenait un chapitre faisant état de l’aide dont auraient besoin les femmes vivant dans les zones de conflit pour démarrer des entreprises, participer à la politique, prospérer en milieu rural, etc.

Le processus de paix de l’Afghanistan – premier protocole d’envergure du genre à l’échelle mondiale depuis celui de la Colombie – ne suit pas ce modèle.

Lors d’entrevues, plus de quinze chefs de file de la lutte pour les droits des femmes en Afghanistan nous ont fait part de leur frustration concernant l’exclusion des femmes des pourparlers de paix, étant donné que les femmes sont les premières victimes de ce conflit armé qui dure depuis plus quarante ans.

Ces femmes soutiennent les efforts de réconciliation déployés à l’échelle nationale. Or, au cours de la dernière année, elles ont continué de faire la cible d’attentats. C’est l’indication, selon elles, que les talibans, par leur mépris des droits de la personne, ont le pouvoir de mettre en péril la pérennité de tout accord de paix.

Comme le faisait remarquer une des personnes interviewées, « une victoire pour les talibans est une victoire pour Daesh, Boko Haram et d’autres groupes extrémistes. »

Des femmes prises comme cible

Celles et ceux qui critiquent ouvertement la vision antidémocratique qu’entretiennent les talibans à l’égard de la paix font l’objet de menaces ou d’assassinats.

En août 2020, Fawzia Koofi, négociatrice du gouvernement afghan et députée de longue date, a été blessée par balles au bras lors d’une tentative d’assassinat. Cette attaque est un exemple de la violence sexospécifique souvent dirigée contre les femmes pour les dissuader de s’engager en politique.

Fawzia Koofi a refusé de garder le silence. Quelques jours à peine après l’attentat, elle s’est envolée vers Doha pour assister aux pourparlers de paix.

Le gouvernement afghan a démontré récemment qu’il n’est pas non plus à l’abri de bévues en matière de droits des femmes.

En 2020, le gouvernement afghan a dissous son ministère des Droits de la personne, dirigé par Sima Samar, une militante de renom du droit des femmes possédant près de vingt ans d’expérience à la Commission indépendante des droits de la personne de l’Afghanistan.

La militante afghane du droit des femmes Sima Samar (au centre), lors d’un événement organisé par les Nations Unies sur le thème de la violence familiale en Afghanistan, en 2015. Parwiz Sabawoon/Anadolu Agency/Getty Images

En tant que principal organe de documentation et de déclaration sur l’état des droits de la personne en Afghanistan, ce ministère aurait pu jouer un rôle prépondérant dans les négociations.

Après la chute des talibans lors de l’invasion américaine de 2001, les femmes ont saisi avec enthousiasme chaque occasion qui leur était donnée de progresser sur le plan professionnel dans diverses sphères, de la politique aux services sociaux. Aujourd’hui, les femmes sont représentées au parlement afghan dans une proportion de 27 pour cent, un des taux les plus élevés de représentation politique des femmes dans la région.

« Il n’y aura pas de retour en arrière », nous a affirmé Zarqa Yaftali, militante pour les droits des femmes. « Les femmes sont résolues à guider ce pays vers la paix et la stabilité. »

This article was originally published in English

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