Un pompier intervenant en Californie. Près de 80 personnes ont péri dans les incendies qui ravagent actuellement l’État américain. Peter Dasilva

L’amère leçon des incendies californiens

Près de 80 morts et plus de 1 000 personnes portées disparues, selon un dernier bilan datant de ce dimanche 18 novembre. La Californie brûle, une nouvelle fois. Ces dernières semaines, des milliers de bâtiments ont été réduits en cendre à la suite de plusieurs incendies, parmi les plus destructeurs de l’histoire de l’État américain.

Ces feux ne sont qu’un nouvel épisode d’une série d’incendies de grande ampleur : en Grèce, en juillet dernier, où les flammes ont tué 99 personnes ; en 2017, au Portugal, au Chili ou encore en Australie.

Les feux de forêt semblent se multiplier. Pourquoi ? Si Donald Trump a estimé dans l’un de ses tweets que les incendies californiens résultaient d’une « très mauvaise gestion » des forêts, la réponse s’avère plus complexe, plus nuancée, et véritablement alarmante.

Conditions climatiques extrêmes

Les incendies qui ravagent la Californie sont le fruit d’une conjonction de facteurs, climatiques, sociaux et écologiques.

Dans cette région du globe, le bois s’avère hautement combustible, car la sécheresse prolongée est associée à une humidité très basse et à une température de l’air excessivement élevée. Ce temps très sec permet aux feux de se propager librement. Autant de conditions extrêmes caractéristiques du changement climatique en cours.

Outre le bois desséché qui joue le rôle de combustible, les puissants vents saisonniers venus du désert – El Diablo et Santa Ana – facilitent l’expansion rapide des feux le long de la côte pacifique.

La faible densité de logements dans la région, combinée à une végétation inflammable, a d’autre part créé les conditions idéales pour que se répandent des incendies destructeurs. La dispersion de la population dans la zone facilite en effet le démarrage à tout moment d’un feu de forêt : d’un problème sur les lignes électriques à une négligence ou même un acte criminel, la probabilité d’incendies est encore accrue dans un contexte climatique sensible.

Le feu, qui s’est déclaré le 8 novembre, a détruit la quasi-totalité de la ville californienne de Paradise, qui compte 27 000 habitants. Mike Nelson

Des décennies sans feux de forêt ont en outre créé des réserves de bois en mesure d’alimenter des feux d’une forte intensité. Mais que ces combustibles brûlent à la fin de l’automne se révèle tout à fait inquiétant.

Dans des conditions climatiques propices aux incendies, les feux de forêt sont susceptibles d’engloutir des communautés entières, se propageant de maison en maison ; les communautés humaines devenant le « combustible » de ces feux. Les banlieues, par exemple, peuvent brûler au rythme d’une maison par minute.

Approche « militaire »

La réponse classique aux feux de forêt consiste à les combattre agressivement, avec une approche militaire : de petites armées de pompiers et des avions répandent du retardateur de flammes et saturent les foyers d’eau. Une telle méthode coûte extraordinairement cher : la dépense annuelle en matière de lutte anti-incendie augmente d’ailleurs constamment. Aux États-Unis, elle excède désormais plusieurs milliards de dollars, puisque chaque intervention nécessite entre 10 et plus de 100 millions de dollars.

Si de telles approches jouissent en général du soutien de la population et des autorités, cette stratégie s’avère insoutenable sur le plan économique. Et elle est totalement impuissante face au changement climatique, qui génère des incendies désastreux tels que ceux auxquels nous assistons actuellement en Californie.

Au sein de la communauté scientifique spécialisée sur ce sujet, il existe une prise de conscience croissante sur le fait que cette stratégie de « guerre totale » a échoué.

Une cohabitation durable entre les hommes et les terres inflammables implique de mieux gérer les matières combustibles dans les zones habitées et, avant tout, de prévenir le démarrage de feux de forêt.

L’exemple méditerranéen

L’Espagne et le Portugal l’illustrent bien : sur ces terres méditerranéennes, les humains ont peuplé de façon durable des terres inflammables depuis des milliers d’années. Mais l’exode rural généralisé qui a suivi la Seconde Guerre mondiale a généré la prolifération d’une végétation susceptible de brûler, végétation auparavant contenue par une agriculture de subsistance conduite à petite échelle.

Le village de Rojas en Catalogne (Espagne), en 1946. Institut Cartogràfic i Geològic de Catalunya
Le même village espagnol, en 2017. L’exode rural a causé l’abandon d’anciennes terres agricoles, l’accumulation de combustibles et des incendies d’une ampleur historique. Institut Cartogràfic i Geològic de Catalunya

À cause de la perte de ces cultures traditionnelles, les pays méditerranéens connaissent aujourd’hui des incendies dramatiques – comme en Grèce en 2018, au Portugal et en Espagne en 2017 – d’une ampleur équivalente à ceux connus sur des paysages habités depuis moins longtemps, comme en Australie et sur le continent américain.

Il semble que la même histoire se répète dans la plupart des paysages inflammables de la planète : le retrait de la gestion traditionnelle des terres par la colonisation et la globalisation s’associe aux modifications climatiques pour transformer ces zones en véritables poudrières.

Tout comme il est irréaliste de restaurer les pratiques indigènes de gestion des feux, il paraît inutile d’espérer un retour aux pratiques historiques en Méditerranée. Il y a peu de chance que les populations se réapproprient des modes vie ruraux traditionnels. La force d’attraction qu’exercent les villes pour leurs avantages économiques et sociaux est bien trop importante pour endiguer l’exode rural.

Réapprendre à vivre avec le feu

Nous pouvons toutefois adapter certaines pratiques traditionnelles susceptibles de nous aider à mieux cohabiter avec le feu.

Dans les pays méditerranéens, de nouvelles approches sont expérimentées : par exemple, utiliser les forêts pour la production de liège et de bioénergie, conduire des feux préventifs et mettre en place des zones de pâturage.

En Catalogne, le risque d’incendie est combattu par une gestion innovante des forêts. David Bowman

Ces pratiques peuvent (re)créer des paysages pittoresques, résistants au feu et faciles à préserver. De même, en Australie, le gouvernement de l’État de Victoria a mis en place dans les forêts des sortes de clairières coupe-feu ; ces dernières ont été utilisées pour protéger les communautés locales lors des feux de forêt dramatiques de 2009, baptisés « Black Saturday ».

Un espace vert coupe-feu dans une forêt de frênes de l’État de Victoria (Australie). David Bowman

Le conseil municipal de la ville de Hobart, en Tasmanie, envisage pour sa part d’utiliser des pare-feu similaires pour protéger ses banlieues, marquées par une brousse très dense. Une telle gestion pourrait être utilisée à plus grande échelle pour réduire considérablement le risque d’incendie. Le défi consistant notamment à inciter les habitants à réduire l’utilisation du bois comme combustible.

Aucune société ne cohabite aujourd’hui de façon véritablement durable avec les feux de forêt. À l’échelle mondiale, dans le contexte du réchauffement climatique, la situation empire : en résultent des coûts astronomiques pour la lutte anti-incendie, la destruction de propriétés, mais surtout le décès de nombreuses personnes. C’est la leçon amère qu’il faut malheureusement tirer des terribles incendies californiens.

This article was originally published in English