Le crowdfunding, innovation sociale ou chimère financière ?

Le crowdfunding s'appuie sur le pouvoir des foules pour lever des financements. Nick Fewings/Unsplash

Le crowdfunding, innovation sociale ou chimère financière ?

Reward crowdfunding, crowdlending, crowdequity : les plates-formes de finance participative prolifèrent, tant en nombre que dans leur forme. Dans cette galaxie qui ne cesse de se complexifier, les frontières entre sphère philanthropique et sphère marchande se brouillent… Où sont les valeurs du crowdfunding ?

Un mode de financement en évolution rapide

La dénomination de finance participative – qui est la traduction du concept de crowdfunding (littéralement « financement par la foule ») – désigne un financement utilisant Internet comme outil de mise en relation des individus.

En 2017, ce mode de financement représentait en France 336 millions d’euros, soit un bond de 44 % par rapport à 2016. Grâce à lui, 24 126 projets ont été financés. La même année aux États-Unis, Kickstarter, première plate-forme américaine, a levé 601 millions de dollars. Enfin dans le monde, le financement participatif s’élevait en 2015 à 34,4 milliards de dollars.

Les plates-formes de crowdfunding s’appuient sur une « foule » (un grand nombre de « financeurs » possibles) et établissent une relation entre le porteur de projet et ladite foule. Cette relation peut aller au-delà de la simple relation monétaire. À ce titre, on distingue trois grands types de financement participatif :

  • le don, avec ou sans contrepartie. On parle alors de reward crowdfunding. Les financeurs répondent à un appel au don et reçoivent une récompense (bien ou service). Celle-ci peut varier en fonction du montant de leur don. Les plates-formes Kisskissbankbank ou Ulule se sont spécialisées sur ce modèle ;

  • le prêt contre intérêts (ou crowdlending) : dans ce cas, les participants prêtent leur argent à des PME ou des TPE, contre une rétribution mensuelle. La plate-forme de microcrédit Babyloan ou la plate-forme Unilend proposent ce type de mise en relation ;

  • la négociation de parts au capital d’entreprises (ou crowdequity) : ce mode de financement est utilisé surtout par les petites entreprises ou les start-up. Il s’agit de lancer un appel à financement dans le cadre d’une augmentation de capital. Dans ce cas, les contributeurs acquièrent une prise de participation dans l’entreprise. Les plates-formes Wiseed ou Smartangels sont dédiées à ce type de crowdfunding.

En France, le financement participatif par don constitue la forme la plus répandue quantitativement. Selon l’observatoire de la finance participative, 68,6 millions d’euros ont été collectés de cette façon en 2016, soit une croissance de 37 % par rapport à 2015. Ici, le financement s’apparente plus à une démarche de mécénat ou de préachat d’un bien ou service.

Le crowdfunding, quelles motivations ?

Le crowdfunding rencontre de nouveaux besoins ou de nouvelles motivations : les investisseurs ou internautes qui ont envie de donner du sens à leur épargne en investissant dans des projets dits « réels », peuvent sélectionner eux-mêmes et en toute transparence la destination de leurs fonds. Ils sélectionnent ainsi des projets qui correspondent à leurs sensibilités, à leurs valeurs. Grâce à la technologie et aux outils développés par ces plates-formes, les « donateurs » accèdent directement à ces porteurs de projets et donnent leur avis.

Du côté des entreprises, la situation économique a également favorisé l’usage de ces nouvelles pratiques. Entre contraintes plus fortes de la part des banques et dégradation de la situation financière du fait de la crise, les entreprises se sont engagées dans la recherche de nouvelles ressources financières pour la mise en place de leurs projets – le shadow banking étant un autre exemple de cette tendance. Le financement participatif offre alors de nombreux avantages :

  • il met en relation des donataires et des projets selon des critères et conditions différentes des bailleurs traditionnels et financeurs classiques tels que les banques commerciales ;

  • il permet aux porteurs de projets de faire financer leur projet autrement, et de combler un besoin que les banques ne comblaient plus nécessairement ;

  • il constitue une source de financement supplémentaire ainsi qu’un levier pour le développement des jeunes entreprises ;

  • il offre la possibilité d’élargir le capital social initial du porteur de projet et d’augmenter ainsi la taille de son réseau ;

  • le porteur de projet peut tester son offre, médiatiser son projet et renforcer le réseau social qui le soutient : il construit une communauté.

Le crowdfunding serait donc un outil de partage et d’entraides. Élément incontournable de l’économie dite collaborative, ses mécanismes et sa nature relèveraient du social et de la solidarité… Car près de 10 ans après la crise financière de 2008, les conséquences de cette crise se font toujours sentir. Elle a notamment marqué un tournant dans les représentations de la finance auprès du public. Comme le remarque un rapport ministériel de 2015 sur ces questions, la recrudescence d’initiatives citoyennes monétaires et financières – monnaies locales complémentaires, investissements socialement responsables, finance éthique et/ou solidaire, etc. – sont autant de réactions aux dérives de la sphère financière traditionnelle. Elles ambitionnent précisément faire de la finance autrement. Toutes ces initiatives incarnent a minima une contestation, au mieux des valeurs. Mais le crowdfunding a-t-il vocation à être porteur de valeurs ?

Les limites d’un canal de financement en construction

Le financement participatif appartient bien au secteur financier, puisque sa vocation première est le financement des projets. Par essence, il joue le rôle d’intermédiaire financier. Un intermédiaire qui est encore à la recherche de son propre modèle économique…

Pour l’instant, le crowdfunding ne permet pas de subvenir à des besoins tels que ceux requis par les changements d’échelle ou les changements technologiques. Ceux-ci demandent des investissements lourds et un développement économique durable et pérenne. Or, les sommes moyennes collectées par le financement participatif restent modestes : en France, en 2017, elles étaient de 4 001 euros sans récompense et 4 785 euros avec récompense. Les changements d’échelle ou de technologies sont donc impossibles à financer par ce biais.

Par ailleurs, les projets financés grâce au crowdfunding ne sont pas tous des projets d’activité économique. Pour ces derniers, les montants collectés ne permettent pas de financer le démarrage d’activité. De plus, le financement participatif tend à transformer les porteurs de projets. Il encourage certains secteurs plutôt que d’autres et certains types d’activités peu gourmandes en fonds. Auparavant cantonné au secteur culturel, elle s’est étendue à d’autres secteurs : aujourd’hui l’immobilier et le commerce représentent respectivement 42 % et 22 % du volume collecté. Parmi les évolutions récentes, on constate également la montée du crédit à la consommation dans le crowdfunding, détournant les fonds destinés aux entreprises vers les consommateurs. Younited Credit, plate-forme de crédit à la consommation, a levé près de 500 millions d’euros en France l’an dernier.

Enfin, ce mode de financement encourage les logiques financières des petits entrepreneurs. En effet, suivre une campagne suppose que les petits entrepreneurs consacrent du temps à sa mise en place et à son suivi. Ils doivent de ce fait développer une expertise financière, et se retrouvent immergés dans des problématiques afférentes.

La question des valeurs

Les financeurs sont eux aussi confrontés aux mêmes problématiques financières. Si cela peut sembler cohérent dans le cas de figure du crowdequity, ce n’est pas le cas pour le financement participatif par le don. Celui-ci associe à la pratique du don des logiques de financement, deux notions étrangères l’une à l’autre. L’action philanthropique est alors orientée par des considérations usuellement appartenant à la sphère marchande.

Le crowdfunding formalise le don et la réciprocité : le don devient un levier économique et financier, s’éloignant ainsi de la philanthropie simple. S’appuyant sur des données financières, il est désormais associé à un processus de mise en concurrence des projets, dans lequel l’image symbolique du marché est forte. Résultat : la réduction fiscale associée devient souvent la finalité avancée dans un premier temps. Les motivations non marchandes du don (proximité, empathie, solidarité ou réseau…) peuvent n’intervenir que dans un second temps. Elles deviennent de simples éléments de décision face à la multitude de projets. D’ailleurs, les porteurs de projet se doivent d’être les plus « attractifs » possible, afin de se démarquer des autres. Faute de quoi l’on observe que les donateurs se dirigent plus facilement vers des projets ayant déjà des donateurs !

En définitive, les modalités du financement participatif et les motivations pour y recourir sont multiples. Les donateurs y voient une forme de finance vertueuse et éthique, en circuit court et en faveur de projets solidaires. Pour les donataires, il représente une source de financement supplémentaire indispensable, notamment pour ceux qui n’ont pas accès au crédit bancaire. Enfin, pour les opérateurs financiers, elle est avant tout une nouvelle niche de marché avec un potentiel de développement important. Autant de possibilités et d’interprétation qui peuvent brouiller les lignes et être source de confusion.