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Le déclin de la fertilité : une charge inégalement partagée entre hommes et femmes

L'installation « Zeitfeld » par Klaus Rinke représente un alignement d'horloges lumineuses au crépuscule, près de Düsseldorf.
Bien que le déclin de la fertilité avec l'âge touche les hommes comme les femmes, ces dernières se voient davantage adresser des injonctions à avoir un enfant avant qu'il ne soit « trop tard ». Ina Fassbender/AFP - Installation « Zeitfeld » par Klaus Rinke

L’âge de 35 ans est souvent avancé par le corps médical comme un cap à partir duquel il devient plus difficile pour les femmes d’avoir un enfant. Dans le contexte actuel où les naissances surviennent de plus en plus tard, de récentes publications dans la presse (Slate, The Guardian ou encore Libération), ont pointé du doigt la pression que fait peser l’existence d’un tel discours sur les femmes, et questionnent sa légitimité. Le seuil des 35 ans découlerait en effet de données anciennes, et ne serait plus d’actualité pour la période contemporaine. La « bonne nouvelle » qu’ont ainsi relayée ces médias serait que, passé cet âge, les femmes pourraient en réalité attendre encore quelques années pour concevoir.

Quel que soit le seuil avancé, le statut des hommes reste un impensé des problématiques relatives au déclin de la fertilité avec l’âge, ce qui n’est pas sans conséquence pour les femmes.

Cet article s’appuie sur une recherche de doctorat portant sur le fait de devenir parent tardivement. Elle a notamment été menée à partir d’une enquête par entretiens auprès d’hommes et de femmes ayant eu ou envisageant d’avoir un premier enfant au-delà de 35 ans, et se fonde également sur l’analyse du traitement médiatique contemporain des parentalités tardives en France.

La norme parentale aujourd’hui

Auparavant, avoir un premier enfant constituait un attendu social, qui plus est fortement associé à l’institution du mariage. C’est moins le cas dans la période contemporaine, durant laquelle il est valorisé de se réaliser pendant un temps dans les études, l’emploi, les loisirs, ou dans une vie de couple sans enfant avant de songer à en avoir un.

Dans le même temps, constituer une famille demeure une norme relativement forte, notamment en France où les taux de fécondité sont parmi les plus élevés d’Europe. Toutefois, l’entrée en parentalité, parce qu’elle répondrait moins à des règles sociales que par le passé, relèverait davantage d’un choix personnel, ce que permet aussi l’accès à des moyens de contraception modernes. Dans les représentations collectives, les individus sont alors considérés comme responsables de leurs décisions en matière de procréation, en particulier lorsqu’ils remettent à plus (trop) tard l’arrivée d’un enfant.

Malgré tout, un certain encadrement de l’entrée en parentalité demeure, s’exerçant notamment par le biais d’institutions médicales. Face à l’arrivée plus tardive d’une première naissance et en raison du déclin de la fertilité avec l’âge, se diffuse un discours incitant à « ne pas trop attendre » pour constituer une famille. Ces mises en garde, principalement portées par le corps médical, sont souvent relayées dans les médias et aussi largement intériorisées par les individus.

Du point de vue des professionnel·le·s de santé, le fait de brandir le seuil de 35 ans comme un âge fatidique à partir duquel il est difficile d’avoir un enfant peut relever d’une volonté d’information, afin de guider les choix procréatifs. Néanmoins, un tel seuil basé sur des critères biologiques participe aussi à figer des différences entre hommes et femmes, en assignant ces dernières à des impératifs corporels et en affirmant une injonction plus forte à la maternité qu’à la paternité.

Sur le plateau de TV5 Monde, l’autrice Myriam Levain interroge la pression de l’« horloge biologique » qui pèse sur les femmes sans enfant dès 30 ans.

Avoir un enfant avant qu’il ne soit « trop tard »

Les messages invitant à « se presser » pour avoir un enfant font surtout référence aux capacités reproductives des femmes, et s’adressent donc principalement à ces dernières. D’ailleurs, parmi les personnes que j’ai interviewées, l’idée selon laquelle les hommes n’auraient « pas d’horloge biologique » était souvent formulée.

Il est vrai que les hommes peuvent concevoir à des âges plus tardifs que les femmes. Pourtant, leur fertilité décline aussi avec l’âge. Dans le cadre d’une prise en charge en AMP (assistance médicale à la procréation), les causes de l’infertilité des couples, lorsqu’elles sont connues, sont autant masculines que féminines. En effet, si la réserve ovarienne et la qualité ovocytaire des femmes diminuent avec l’âge, il en est de même de la qualité des spermatozoïdes pour les hommes.

D’autres facteurs (par exemple environnementaux, liés à la santé ou au déclin du désir sexuel) jouent aussi sur la baisse de la fertilité, pour les hommes comme pour les femmes. Le déclin des capacités reproductives est toutefois mieux connu, car plus étudié, concernant la fertilité féminine que masculine, ce qui participe à nourrir l’idée selon laquelle la vie reproductive des hommes serait largement plus étendue que celle des femmes, voire illimitée.

Ces éléments peuvent aussi être resitués par rapport à l’organisation sociale plus générale de la vie reproductive des femmes, de la ménarche (c’est-à-dire les premières menstruations) à la ménopause, en passant par la prescription de la contraception. L’offre contraceptive comporte en effet une diversité de moyens féminins et relativement peu de moyens masculins, les plus prescrits par les médecins étant aussi plus souvent des méthodes féminines.

Des hommes relativement dispensés de la charge reproductive

Les hommes, quant à eux, ne sont que rarement patients de la médecine reproductive. Ils ne le deviennent éventuellement que dans le cadre d’un recours à l’AMP au côté de leur conjointe. Celle-ci reste, même dans ce cadre, principalement en charge de la gestion des traitements de l’infécondité. De plus, tandis que la ménopause touche toutes les femmes, l’andropause n’est pas forcément considérée comme concernant tous les hommes.

Les discours médicaux incitant à se presser pour concevoir passent ainsi principalement des professionnel·le·s de santé aux femmes (notamment dans le cadre de consultations). À elles ensuite d’impliquer leur conjoint dans ces problématiques, alors même que ce dernier peut, pour sa part, avoir l’impression d’avoir « encore le temps ».

Ainsi, dans la continuité d’une charge contraceptive faisant peser sur les femmes la responsabilité d’éviter une naissance au sein des relations hétérosexuelles, vient s’inscrire une charge – toujours féminine – relative à l’anticipation du déclin de la fertilité dans le cas où il serait envisagé d’avoir un enfant. Autrement dit, après avoir assumé le principal de l’évitement d’une grossesse non désirée, il s’agit d’« être prête » à avoir un enfant, c’est-à-dire de réunir toutes les « bonnes conditions » à la constitution d’une famille (dans l’emploi, dans la vie de couple) avant qu’il ne soit trop difficile de concevoir. Si les hommes peuvent également ressentir une pression à concevoir avant un âge trop tardif (ne pas vouloir être « trop vieux » pour s’occuper d’un enfant en bas âge par exemple), celle-ci fait moins référence à une fatalité biologique relative aux capacités reproductives que pour les femmes, laissant planer l’idée qu’il est toujours possible d’éventuellement devenir père.

Finalement, que l’on fixe un âge fatidique à 35, 37 ou 40 ans, qu’importe. Dans la mesure où l’infertilité liée à l’âge a été construite comme un sujet principalement féminin, elle épargne les hommes de ces préoccupations alors même qu’elles les concernent aussi. Il s’agirait alors de revoir la façon de penser la part que ces derniers jouent dans le processus menant les couples hétérosexuels à reporter une première naissance de plus en plus tard, en les impliquant davantage dans les problématiques relatives à la procréation.

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