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Quand Dupieux explore les coulisses du monde du cinéma.

« Le Deuxième Acte » : les coulisses de l’organisation du travail selon Quentin Dupieux

Ah, Quentin Dupieux ! Il semblerait, au vu de son rythme unique de réalisation dans le cinéma français, que la recette soit connue. Pourtant, celui qui continue de se voir comme un « amateur » (ou plutôt faudrait-il dire, un bricoleur) ne cesse pas de frayer des voies singulières. Voici donc son dernier film, Deuxième Acte. : une mise en abyme à partir d’un canevas qui serait celui d’un film des plus banals. 

Florence cherche à présenter à son père, Guillaume, l’homme dont elle est amoureuse : David. Mais ce dernier ne l’entend pas de cette oreille. Il cherche d’ailleurs à se défaire d’un amour un brin encombrant en la jetant dans les bras de son meilleur ami, Willy. Le film dérive ensuite (comme souvent avec Dupieux) vers une dimension méta-narrative et cauchemardesque. Les acteurs incarnant eux-mêmes des acteurs. Sans que l’on sache bien où s’arrête cette frontière sur les jeux et les identités. Les frontières sont redistribuées et poreuses.

Avec son dernier film, Dupieux joue plus précisément sur certaines limites qui sont propres à toute organisation du travail : celle entre l’avant-scène, partie la plus visible, et celle non moins essentielle des coulisses, plutôt tenue dans l’ombre.

« C’est dingue ce qui passe en coulisses ! »

Comme l’a avancé Goffman, sociologue ayant élaboré une subtile métaphore sur la vie sociale comme un jeu théâtral, une coulisse n’est pas seulement un hors-scène. C’est aussi un lieu privilégié qui permet aux acteurs sociaux (et un individu peut incarner diversement plusieurs « rôles » sociaux dans son quotidien : parent, travailleur, ami, amoureux…) de prendre de la distance sur leur rôle. Et même de faire preuve d’humour, de cynisme. Éventuellement de raillerie. Les coulisses sont rarement un lieu que l’on ose exhiber, et pour cause : personne ne veut se sentir désillusioné lorsque la « magie » n’opère plus.

Et les personnages de Dupieux dans ce film, une fois sortis de leur rôle, paraissent alors cyniques, puérils, détestables, enfermés dans des égos boursouflés. N’hésitent pas à railler, pleurer ou même en venir aux mains. Pourtant, comme l’expliquent les chercheurs Anne Marcellini et Mahmoud Miliani dans un article consacré à Goffman :

« À un autre niveau, cette même dimension communicative réfère au travail réflexif des acteurs en coulisse marqué par l’ironie sur leur personnage, la distance cynique à leur représentation, le dénigrement de leur public. »

Toute la difficulté pour une organisation vient alors du fait de maintenir une certaine étanchéité entre ces deux univers. Mais aussi s’assurer que ces espaces de coulisses permettent effectivement de prendre la distance et élaborer collectivement par la parole. Et pas seulement à exprimer frustrations et mesquineries. Car aborder la vie des coulisses, c’est avant tout s’intéresser à celles et ceux qui la peuplent mais sont d’ordinaire écartés de la lumière.

Figurants, maquilleurs, monteurs et ingés sons : mais où sont-ils passés ?

Une autre leçon du film tient dans la manière dont Dupieux évoque par allusion l’omniprésence de ces métiers qui, n’ayant certes pas la part la plus visible, sont néanmoins omniprésents.

Si les premiers rôles occupent tout l’espace de l’écran et de la scène, il semble que ce soit de fait au détriment de ces autres corps de métiers moins « en vue » et ne disposant pas de la même reconnaissance. L’analogie avec certains corps de métiers du « care » (activités de soin) souffrant du même type d’invisibilisation est pertinente en ce sens. Soignantes ou encore personnels d’entretiens (métiers souvent féminisés d’ailleurs), occupent une fonction paradoxale : à la fois omniprésents et invisibles. Du moins tant que leur travail est effectué ; car si celui-ci fait défaut, aussitôt cela est-il remarqué !

La question de la reconnaissance au travail est particulièrement prégnante pour ces types de profession. Et le film de Dupieux interroge directement les enjeux de souffrance générés par ce manque de reconnaissance. Or, dans le film, le réalisateur est en réalité une intelligence artificielle. En lieu et place d’une parole humaine, celle-ci n’adresse aux comédiens, à la fin du tournage, que des notes robotiques concernant le pourcentage de texte oublié ou le nombre d’erreurs commises qui seront déduites de leur paye. Parole dénuée d’affects et qui dénie brutalement ce que chacun engage d’intelligence et d’émotions dans son travail.

Risque qui n’est pas propre aux intelligences artificielles. Il est incontestable que pour préserver la santé d’une organisation, c’est au manager de prêter une attention authentique à ces coulisses où passent tant d’enjeux de reconnaissance. Avec des rôles qui prennent moins la lumière mais dont la part est tout aussi essentielle.

« Continuez à rêver » : l’organisation comme mythe et fiction

L’une des dernières scènes du film est un long plan-séquence suivant une discussion entre Louis Garrel et Léa Seydoux. Louis Garrel fait part d’une sorte de méta-théorie qui voudrait que la réalité dans laquelle nous vivons ne soit qu’un songe. Et le songe, donc, la véritable réalité. Métaphore classique, mais qui trouve une connotation différente si on le resitue dans le cadre du film, qui nous expose les coulisses et l’envers d’un monde fait de fiction et de séduction – celui du cinéma. Une vérité qui peut pourtant s’étendre à tout type d’organisation.

James March, l’un des auteurs les plus réputés en théorie des organisations, fut l’un des premiers à s’être appuyé explicitement sur de grands œuvres de fiction pour penser les organisations et ce qui s’y joue. Shakespeare, Tolstoï ou Cervantès constituaient autant de ressources pour penser le comportement des organisations et explorer les limites de la rationalité et rendre compte de comportements parfois difficiles à cerner.

Mais il y a plus. Une organisation ne cesse de raconter des histoires, à soi-même et aux autres. Sur son positionnement, ses origines, son avenir, ses valeurs, ses aspirations, ses réussites et ses échecs… Certaines organisations ou professions paraissent même bâties, plus ou moins consciemment, autour de puissantes fondations imaginaires, analogues à un véritable rêve éveillé. Entre fantasmes et véritables mythes fondateurs, pouvant s’incarner en des sentiments archaïques sur leurs fondateurs et dirigeants, vécus entre héroïsme et adulation.

L’entreprise WeWork est emblématique d’une telle inflation imaginaire, pouvant conduire à des désastres financiers bien réels. Et si une simple activité de location de bureaux peut être transformée en projet messianique visant à changer le monde, que penser des ambitions projetées par des compagnies comme SpaceX pouvant aller jusqu’à la conquête d’autres planètes ? Au-delà d’un discours marketing, ces mythes imprègnent la réalité quotidienne des organisations et conditionnent l’engagement des collaborateurs.

Or, tout l’art de Dupieux consiste à renverser notre regard et nous montrer que tout ceci n’est bien qu’un film, qu’une fiction. D’où une saine distance ironique instaurée pour le spectateur.

Le rire du manager

S’il n’est pas totalement libérateur, le rire chez Dupieux instaure du moins une dérision salvatrice face à toute forme d’autorité ou de certitude. À charge, dès lors, au manager, d’assumer ce rire nécessaire à l’exercice de son autorité. Autrement dit, le rire permet de ne pas croire trop fermement à la fiction de leur propre autorité et infaillibilité. Le paradoxe des fictions de Dupieux tient en effet à ce qu’en nous montrant l’envers du décor, elles nous engagent à questionner nos propres certitudes et croyances. Après tout, semble-t-il nous dire, n’y croyez pas trop : ce n’est jamais qu’un film…

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