Le discours du FN sur l’islam à l’épreuve des tweets

Marine Le Pen à Paris, le 10 avril 2017. Benjamin Cremel / AFP

Alors que la campagne présidentielle piétine, et que les débats de fond ont du mal à émerger dans l’espace public, les réseaux sociaux offrent un espace aux candidats pour développer leurs thèmes et asseoir leur idéologie. C’est en particulier le cas sur Twitter, où les prises de parole des candidats sont relayées de manière très précise et complète – que ce soit lors des matinales, des meetings, des conférences, etc.

Le site #Idéo2017 propose depuis plusieurs mois des articles qui analysent les débats (depuis les primaires de droite) à partir de l’export des tweets des différents protagonistes. Depuis le 29 mars, la plateforme en ligne #Idéo2017 permet ainsi aux citoyens de mener eux-mêmes leurs recherches, à partir du portail qui propose plusieurs manières d’aborder les choses :

L’utilisateur peut chercher à comparer l’usage de certains termes les plus emblématiques des discours politiques par les candidats, analyser des corpus de candidats, ou accéder à un moteur de recherche intuitif et dynamique.

DR, FAL

Ces trois aspects sont complémentaires, et #Idéo2017 entend proposer non pas des résultats bruts et isolés, mais des cheminements, des réponses à des hypothèses, qui aideront les citoyens à mieux percevoir les thèmes, les idéologies, et les clivages, dans la campagne.

Scientifiquement, cela repose aussi sur la complémentarité de certaines analyses, et de plusieurs technologies. Les analyses sont réalisées à l’aide de plusieurs langages et outils, notamment ElasticSearch pour stocker les tweets, les scripts Iramuteq pour certaines analyses, distribués sous les termes de la licence GNU GPL (v2) et ElasticUI pour le développement du moteur de recherche.

Le terme « islam » dans le discours du FN

Un exemple intéressant est celui du mot « islam ». Si on cherche à comparer son usage par les différents candidats, on obtient ce graphique (qui indique le sur/sous emploi du mot chez chacun des candidats au regard de l’ensemble des tweets recensés) :

DR, Author provided

On constate ainsi le sous-emploi de « islam » par Marine Le Pen, et l’emploi relativement modeste par François Fillon. Il s’agit de la forme « islam », sans les termes qui peuvent être associés. On peut alors chercher l’emploi de ce mot et de ses dérivés, et en observer leur fréquence :

DR, Author provided

Même si le calcul n’est pas le même que dans le graphique précédent (ici il s’agit de fréquences), on perçoit néanmoins que l’usage du mot « islam » n’est pas neutre car ses dérivés semblent être un enjeu fort dans la rhétorique de certains candidats. Ceci se voit d’ailleurs dans la représentation visuelle des associations faites autour de ce terme :

DR, Author provided

« Islam » est en effet très lié à différents réseaux ou nœuds qui ouvrent sur des enjeux discursifs très marqués : autour des associations « islamisme-immigration-communautarisme », mais aussi « islamiste-fondamentaliste-idéologie-attentat-terrorisme », ou encore « islamique-totalitarisme-Syrie » par exemple.

Ce parcours nous invite donc à nous pencher de manière plus précise sur les différents emplois du mot « islam » et de ses dérivés. Le retour au corpus est rendu possible grâce à la partie « navigation » par filtre, qui permet une représentation par facettes.

La recherche « islam » ouvre sur les différents résultats de ce mot et ses dérivés par moteur de recherche :

DR

On accède ainsi aux contenus des tweets, et même le lien pour les voir ensuite directement dans leur environnement natif sur Twitter. Par exemple, pour Marine Le Pen : avec « islamistes fichés S », « fondamentaliste islamiste », « fondamentalisme islamiste » qui indiquent le travail de suffixation en -iste ou -isme et l’emploi comme adjectif de termes comme « fondamentaliste/isme » (eux aussi avec -iste et -isme) qui vient à personnifier et idéologiser la mise en discours de l’islam.

Construction du discours frontiste

C’est un ressort fréquent de la rhétorique du Front national (avec des termes comme « mondialisme », « européisme/iste », etc.) qui consiste à reformuler les sujets jugés problématiques pour les faire entrer dans des catégories de notions idéologiques. En effet, selon le dictionnaire en ligne TLFI, le -isme implique par exemple une prise de position vis-à-vis de l’objet suffixé ; avec le -iste, le mot suffixé désigne celui qui adhère à une doctrine, une croyance, un système, un mode de vie, de pensée ou d’action, ou exprime l’appartenance à ceux-ci.

DR

On peut alors se demander si cette question de l’islamisme est une question centrale dans la rhétorique de Marine Le Pen : l’analyse de son propre corpus, avec la fonctionnalité des thématiques, donne cette visualisation :

Thématiques (classes lexicales) du corpus de Marine Le Pen. DR

On constate alors qu’« islamiste » et « fondamentalisme » ressortent de ce graphique – ce qui indique qu’ils constituent les éléments principaux d’un thème, auquel sont également rattachés des termes comme « terrorisme », « communautarisme », « femme », « lutte », etc. Cette thématique représente 9,1 % du corpus de Marine Le Pen (classe 2 ci-dessous), et est liée à la thématique importante qui contient « peuple-France-nation-République-national-ordre » par exemple (classe 1) :

Représentation quantitative et liens des thématiques (classes lexicales) précédemment identifiées. DR

On comprend alors que si le mot « islam » est peu représentatif des tweets de Marine Le Pen, ses dérivés en -iste et -isme le sont beaucoup plus. Ils thématisent cette question religieuse en rapport avec une idéologie (-isme) extrême (« islamisme radical ») ou des individus radicalisés (« fondamentalisme islamiste »), produisant une association forte avec le terrorisme. Ceci passe donc par un travail sur le discours, par la construction de termes qui se prêtent aux amalgames (immigration et terrorisme, religion et terrorisme) en évitant de potentielles polémiques autour de la question de la religion musulmane (islam).

Nouveaux résultats, nouvelles hypothèses, qu’il s’agit ensuite de vérifier, confronter, et analyser. #Idéo2017 vise donc à faire expérimenter et éprouver le discours politique, à travers la mise en place d’analyses et d’outils, pour que chacun puisse construire son point de vue sur les discours auxquels il est confronté.

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