Menu Close

Le docu-fiction « Formula 1 : Drive to Survive » fabrique-t-il des héros sous pression ?

Un pilote de Formule 1 se tient la tête entre les mains,visiblement nerveux.
Charles Leclerc, 26 ans, pilote monégasque de l'écurie Ferrari. Netflix/ Capture d'écran

La série de docu-fiction Formula 1 : Drive to Survive (« Formula 1 : Pilotes de leur destin ») diffusée sur Netflix provoque un regain d’intérêt pour le sport automobile. Pourtant, lorsqu’on adopte une perspective critique sur ce qui est montré, basée sur une lecture liée à l’éthique organisationnelle, on peut y déceler une mise sous pression intense des pilotes. C’est une pratique courante mais controversée, pouvant à la fois nourrir la motivation des employés, mais aussi affecter négativement leur bien-être.

D’autres programmes comme Shark Tank (ABC) ou Dragon’s Den (BBC) se concentrent également sur les aspects les plus compétitifs de l’entrepreneuriat, tout en présentant les vainqueurs comme des héros. Dans Selling Sunset (une série Netflix sur l’immobilier de luxe à Los Angeles), les agents les plus performants semblent aussi travailler sans interruption et sous une pression constante. Si la pression au travail est couramment représentée dans les films et les émissions télévisées, ces représentations ne sont jamais neutres.

Quelles peuvent être les conséquences sociétales d’une scénarisation qui embellit des pratiques organisationnelles pouvant parfois conduire à de la souffrance au travail ?

Cet article apporte un regard critique sur la représentation idéalisée de pratiques pouvant générer de la souffrance au travail et de leurs conséquences, et questionne les rapprochements entre l’industrie cinématographique et les organisations privées dans la production de séries et de docu-fictions.

Une série à succès… et des pratiques pouvant compromettre le bien-être au travail

Avec 5 saisons au compteur depuis 2018 sur Netflix, le succès de cette série est incontestable. Ce docu-fiction a su attirer un nouveau public pour la Formule 1, que ce soit devant les écrans ou sur les circuits automobiles.

Si cette série montre une facette plus humaine et immersive de l’industrie de la Formule 1, en suivant pas à pas les pilotes et les managers de différentes écuries, elle ouvre aussi une fenêtre sur des pratiques organisationnelles qui soulèvent des questions éthiques.

Les pilotes, qui sont au centre de l’attention, semblent évoluer sous une pression très forte liée à leur performance. Malgré leur très jeune âge (Lance Stroll rejoint Williams à seulement 19 ans, Lando Norris entre chez McLaren alors qu’il n’a que 20 ans, etc.), ils semblent devoir porter une grande part de responsabilité pour « rapporter des points » à leur écurie. Cette idée est martelée continuellement lors des différents épisodes. Lors de leurs témoignages, les pilotes évoquent la possibilité de ne pas être recrutés la saison suivante. Il n’y a en effet qu’une vingtaine de postes à ce niveau de la compétition, ce qui en fait une industrie ultra-compétitive. Ainsi, leurs performances lors de chaque course peuvent peser dans la balance.

Bien que leurs témoignages ne semblent pas s’attarder sur une potentielle dureté de ces conditions de travail – ils adoptent plutôt une posture positive, de compétiteurs essayant de se dépasser – d’un point de vue éthique, on peut se demander si cette pression constante ne peut pas engendrer des souffrances. Chaque saison, la série construit d’ailleurs une partie de la tension narrative autour de la question du maintien ou du remplacement des pilotes.

Seulement, montrer et dramatiser cette tension, sans en questionner les potentielles conséquences humaines et sociales, participe à normaliser une logique de « dépassement de soi » continuelle, qui ne présente pas que des avantages. En effet, Dominique Lhuilier, chercheuse en psychologie du travail, a montré comment « l’idéologie de l’excellence qui sollicite des identifications héroïques au service du dépassement de soi » tend à façonner un imaginaire du travail mobilisateur mais déconnecté des réalités vécues. Cette déconnexion tend à nourrir un malaise diffus lié à l’impossibilité d’accomplir le travail « rêvé ». En même temps, comprendre et exprimer ce malaise devient plus difficile, car en s’éloignant des réalités vécues, l’imaginaire du travail brouille la compréhension de ce qu’il est réaliste ou non d’accomplir.

La série montre par ailleurs que la décision de remplacement est parfois au cœur de tensions allant au-delà de la performance des pilotes. La série suggère que lorsqu’une écurie est en difficulté financière, la résolution via la vente de l’écurie (comme dans le cas de Force India) peut avoir une influence directe sur le recrutement des pilotes. Ainsi, Force India recrutera le fils de son nouvel acquéreur.

Lorsque l’écurie Haas est contrainte de rechercher de nouveaux sponsors, la série semble suggérer une fois encore que cela peut avoir une incidence sur le recrutement des pilotes, poussant son manager Guenther Steiner à se justifier dans les médias.

La série, décrite par Netflix comme « docu-fiction », mêle donc potentiellement de l’information avec de la fiction dans un but de divertissement, sans être explicite sur la manière dont le public doit faire la différence. Ce faisant, et en dramatisant potentiellement certaines pratiques organisationnelles pouvant s’assimiler à des conflits d’intérêts, mais sans les questionner, elle peut donner l’impression que ces pratiques sont courantes et normales.

Au fil des saisons, ce sont plusieurs accidents graves – comme celui de Romain Grosjean, voire mortels – celui de Jules Bianchi et d’Anthoine Hubert, qui sont mentionnés lors de témoignages ou directement présentés à l’écran.

Malgré ces images choquantes, et les liens proches qu’entretiennent les pilotes entre eux, la scénarisation de la série laisse à penser que les pilotes doivent rapidement retourner sur le circuit, sans faire état d’un éventuel d’accompagnement psychologique. La nature de ce sport fait que les pilotes risquent leur vie à chaque course. Mais cette scénarisation (voir la bande-annonce officielle de la saison 1 ou de la saison 3) ne risque-t-elle pas de transformer la probabilité de mourir au travail en aventure palpitante, si ses conséquences psychologiques ne sont pas discutées ?

Loin d’amener les téléspectateurs à questionner les risques liés à ce sport et à l’univers compétitif qu’elle dramatise, il semblerait que la série les transforme en nouveaux passionnés. Comment expliquer ce paradoxe ?

Une représentation idéalisée de l’industrie et des pilotes

Pour comprendre, il faut d’abord considérer la construction filmique de la série ; soit l’utilisation de techniques éditoriales (effets visuels, structure de la narration, musique et bruitages, etc.) qui scénarisent et racontent une histoire particulière.

Nous observons que les diverses techniques éditoriales de la série mettent les résultats des pilotes et des écuries au cœur de la structure narrative. Nous sommes tenus en haleine pour découvrir leur performance à chaque course. Grâce aux multiples rebondissements liés aux changements de pilotes, aux tensions relationnelles, etc., chaque compétition est présentée comme une nouvelle aventure palpitante et dangereuse.

[Plus de 85 000 lecteurs font confiance aux newsletters de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du monde. Abonnez-vous aujourd’hui]

Dans ce cadre, les thèmes comme la mort sont attachés à la bravoure et à l’héroïsme des pilotes (par exemple, les effets visuels et certains témoignages les présentent comme des personnes hors du commun). La potentielle responsabilité des employeurs n’est que très rarement soulevée dans la série. Les managers d’écuries sont présentés comme pas tout à fait maîtres de leur destin, en proie à des tensions multiples avec leurs concurrents, leurs financeurs et parfois leurs pilotes. Les tensions liées au recrutements face aux contraintes financières sont ainsi présentées comme inévitables, comme un choix contraint mais rationnel.

Cette série adopte donc tous les ressorts d’un film d’aventure bien ficelé : les personnages héroïques, les nombreux rebondissements, le danger omniprésent, les drames et les tensions relationnelles, tout cela dans un univers glamour. L’héroïsme, le suspense et l’univers glamour déconnectent la série des questionnements éthiques que devraient soulever certains sujets.

Mais pourquoi transformer cette industrie en aventure spectaculaire ?

Un outil stratégique pour redorer l’image de la F1

Tout a commencé en 2017, lorsque l’entreprise américaine de communication et de média de masse Liberty Media a racheté Formula One Management – un ensemble d’organisations chargées de la promotion, de la diffusion et du management des épreuves de Formule 1 dans le monde – dans un contexte de désintérêt croissant des (télé) spectateurs pour ces courses. Un des objectifs clés de ce rachat était de rendre la compétition automobile plus attractive, notamment auprès d’un public rajeuni, par le renouvellement de sa stratégie de communication. Jusqu’à ce rachat, la direction de Formula One Management s’était opposé à la diffusion des compétitions sur Internet et sur les réseaux sociaux, privilégiant les retransmissions en direct à la télévision.

Dans le cadre de cette réorientation stratégique, Formula One Management et Liberty Media ont accordé des droits d’accès inédits aux coulisses des Grands Prix et aux acteurs de l’industrie.

Ce type de partenariats entre l’industrie cinématographique et des organisations privées pour la création de séries documentaires et d’émissions de télé-réalité deviennent communs. En effet, des séries comme Selling Sunset, l’Agence, ou Below Deck mettent en scène la vie quotidienne au sein d’une organisation – qu’il s’agisse de l’immobilier de luxe ou de la vie sur un superyacht de tourisme.

Cependant, ce sont avant tout des outils de communication stratégique, permettant potentiellement à ces organisations de se présenter de manière avantageuse. Cette stratégie est toutefois risquée pour l’organisation, notamment lorsque la dramatisation devient trop déconnectée du réel et nourrit la critique des différentes parties prenantes. À la sortie de la saison 4, la direction de Formula One Management a ainsi réagit aux critiques provenant notamment du paddock, en demandant à Netflix de revenir à un format plus réaliste. Le flou autour de ces partenariats entre organisations et industrie cinématographiques soulève donc de nombreuses questions.

La normalisation de pratiques organisationnelles pouvant engendrer de la souffrance

La dramatisation et la mise en spectacle de la Formule 1 participent à transformer les pilotes en héros et à rendre romantique l’univers ultra-compétitif dans lequel ils évoluent. Ce faisant, la série peut normaliser des pratiques organisationnelles qui peuvent affecter la santé sociale, psychologique et physique des travailleurs. En effet, les représentations cinématographiques proposent des schémas interprétatifs sur la manière dont les organisations fonctionnent et contribuent donc à normaliser certaines pratiques.

La recherche a montré que l’industrie cinématographique avait une influence pédagogique substantielle sur la construction sociale et identitaire des individus, notamment au travail. Même si les téléspectateurs ne sont pas dupes, et sont conscients de la dimension fictionnelle des films et séries, la répétition de certains messages peut devenir performative.

Les représentations organisationnelles visibles dans les films, séries et émissions de télévision ne sont pas neutres. Leur construction filmique soutient une certaine vision morale des pratiques représentées. Bien souvent, le premier contact que nous avons avec les réalités vécues d’une profession se fait à travers le cinéma, et celui-ci peut influencer nos choix de carrière ainsi que notre comportement au travail.

Avec un nombre croissant d’organisations privées cherchant à utiliser des œuvres cinématographiques grand public dans un but stratégique, il devient nécessaire de questionner les représentations que ces œuvres produisent et les valeurs et pratiques qu’elles promeuvent.

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 184,100 academics and researchers from 4,967 institutions.

Register now