Le dynamisme de l’économie américaine, un argument de campagne risqué pour Donald Trump

Donald Trump reste aujourd'hui politiquement vulnérable à un retournement conjoncturel. Evan El-Amin / Shutterstock

La réussite insolente de l’économie américaine laisse l’opposition de Donald Trump dans un état de perplexité immense : l’effondrement que devait inévitablement provoquer ce président qui ne respecte aucune des règles d’or de la politique économique n’a jamais eu lieu. Au contraire, porté par des taux d’intérêt historiquement bas et dopé par une baisse d’impôts significative en début de mandat, le cycle expansionniste que connaissent les États-Unis est le plus long que le pays n’ait jamais connu puisqu’il dure depuis plus de 10 ans.

De même, les principaux indices boursiers américains connaissent des niveaux records. Les prévisions les plus sinistres concernant les effets d’une présidence Trump se trouvent ainsi contredites par le dynamisme persistant de cette économie américaine.

Un dynamisme économique incontestable…

Les chiffres sont d’ailleurs frappants.

Le chômage est à l’un de ses plus bas niveaux historiques, à 3,6 % de la population active. Cette baisse profite particulièrement aux minorités, comme les Noirs américains, dont le taux de chômage a baissé de deux points de pourcentage depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, pour s’établir à 5,4 %.

Les chiffres encourageants de création d’emplois laissent également penser que des nouvelles populations et des nouvelles générations profiteront elles aussi d’un marché du travail dynamique. Le Wall Street Journal rapporte notamment que, dans un État comme le Wisconsin, qui jouera un rôle fondamental dans l’issue de l’élection de 2020, les effets de la guerre commerciale avec la Chine sur l’industrie et l’agriculture sont significatifs. Mais dans le contexte d’un marché du travail très tendu, les Américains qui perdent leur emploi ne restent pas au chômage très longtemps. Ces tensions sur le marché du travail américain offrent à l’économie du pays un filet de sécurité qui permet de préserver les revenus et la consommation de la population active.

… aux effets politiques indéniables

Ce dynamisme économique semble avoir effacé toutes les craintes des observateurs de l’économie américaine : d’après l’enquête mensuelle du média américain Bloomberg, qui s’appuie sur les fondamentaux de l’économie américaine, la probabilité que les États-Unis connaissent une récession dans les 12 prochains mois est de 26 %, alors qu’elle se situait à 49 % en décembre 2018.

Les risques de récessions s’amenuisent. Bloomberg

Ces chiffres offrent un argument de poids aux soutiens de Donald Trump : si le processus d’impeachment du président américain devant le Congrès devait se poursuivre, il pourrait mettre à mal cette expansion économique sans précédent dans la mesure où il est source d’incertitude politique. Selon cet argument, ce sont ceux qui tiennent à poursuivre le processus, démocrates en tête, qui placent leur intérêt politique avant l’intérêt économique de la nation, et non le président des États-Unis.

L’argument peut surprendre : un retournement conjoncturel, s’il devait avoir lieu, trouverait plus sa cause dans le caractère cyclique de l’économie que dans l’alternance du pouvoir politique. Mais le message est aussi clair qu’efficace car il permet au président et à ses partisans d’agiter l’épouvantail d’une récession comme argument ultime contre le processus d’impeachment.

Réalité d’un phénomène complexe

Le destin politique de Donald Trump est ainsi profondément lié à la conjoncture économique du pays. Le dynamisme économique américain laisse alors penser que les perspectives de réélection du président sont bonnes. Mais le raisonnement souffre de deux limites, l’une conjoncturelle et l’autre structurelle.

Sur le plan conjoncturel, les tensions que connaît le marché du travail américain cachent une autre réalité : la création d’emplois est en train de ralentir. Lors des 34 mois de pouvoir de Donald Trump, l’économie américaine a créé 6,5 millions d’emplois – chiffre qui, dans l’absolu, traduit le caractère impressionnant de cette expansion américaine.

Mais lors des 34 derniers mois de la présidence de Barack Obama, l’économie américaine avait créé plus de 7,7 millions d’emplois. De même, les records boursiers que connaissent de manière répétée les marchés financiers américains masquent le fait qu’en valeur relative, la bourse avait connu une performance quasi identique 34 mois après le début du premier et du deuxième mandat de Barack Obama. Le président américain actuel semble ainsi plus surfer sur une tendance qui préexistait à sa présidence qu’être la source de cette tendance.

Sur le plan structurel, les statistiques du Bureau de recensement américain font état d’un déclin préoccupant de l’entreprenariat aux États-Unis : ce déclin pourrait en effet mettre à mal la capacité du pays à saisir les enjeux des prochaines révolutions industrielles.

vapress.fr

Comme nous avons pu le souligner dans l’essai « États-Unis : déclin improbable, rebond impossible » publié en novembre 2018, la part des nouvelles entreprises de moins d’un an, qui était aux alentours de 15 % dans les années 1970, a été divisée par deux en l’espace de quatre décennies, suggérant que le rythme de création d’entreprises s’est nettement ralenti aux États-Unis. Plus frappant encore : la part de ces entreprises nouvellement créées restant durablement petites (dix salariés ou moins) est supérieure à 80 %, soit à son niveau le plus élevé depuis 1980.

Ce déclin s’explique par différents phénomènes. Le directeur général de l’institut de sondage Gallup, Jim Clifton, s’émeut de voir que le pays ne dispose pas vraiment d’outils ni de moyens pour identifier le prochain Steve Jobs, alors qu’il dépense énormément pour identifier les talents sportifs et musicaux. Ben Casselman, du blog très influent FiveThirtyEight, met en avant le vieillissement de la génération du baby-boom, l’importance croissante des grandes entreprises américaines dans l’économie du pays et le ralentissement de l’innovation et de la productivité du pays, pour expliquer le phénomène.

Ce ralentissement est particulièrement inquiétant car il pourrait mettre à mal la capacité de l’économie américaine à créer des emplois et à innover à long terme, l’engageant dans un cercle vicieux duquel il serait difficile de sortir. Pire, les grandes entreprises ne font plus face à autant de concurrence qu’avant, si bien qu’elles ne jouent plus le même rôle innovant qu’auparavant.

D’après les données de l’hebdomadaire britannique The Economist, alors qu’une entreprise américaine très profitable avait 50 % de chance de le rester 10 ans après dans les années 1990, cette probabilité a augmenté à 80 % aujourd’hui. Ce manque de concurrence pourrait avoir des effets particulièrement nocifs pour l’économie américaine s’il signifie que les GAFA et que leurs rivaux font face à une pression concurrentielle moindre sur les marchés, ce qui pourrait à terme générer moins d’innovations et de transformations économiques.

Conséquences politiques

De plus, d’après un sondage Harvard-Harris de septembre dernier, 57 % des Américains considéreraient que Donald Trump serait responsable d’une récession, contre 33 % (sa base électorale essentiellement) qui accuseraient la Fed.

Donald Trump reste encore vulnérable politiquement à un retournement conjoncturel. Le pari de Trump est donc très risqué dans la mesure où il a tout à perdre d’un retournement conjoncturel. Sa base électorale lui pardonnerait, tant elle est préoccupée par des sujets sociétaux qu’elle considère comme autrement plus fondamentaux que l’état de l’économie. Jamais cette base ne serait en mesure de faire confiance à une alternative. Mais cette base ne pèse que pour un tiers de l’électorat américain. L’autre partie de la coalition qui a mené Trump au pouvoir, qui comprend notamment des républicains qui n’apprécient pas particulièrement le personnage politique qu’incarne Donald Trump, mais qui reste satisfaite des bons résultats économiques, pourrait rester chez elle le jour de l’élection.

Or, on sait que compte tenu du fonctionnement du système électoral américain, on peut être élu avec 43 % de soutien de l’opinion publique, mais pas avec 33 %. C’est la raison pour laquelle un retournement conjoncturel pourrait compromettre les chances de réélection du président actuel.

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