Le macronisme peut-il encore se réinventer ?

Emmanuel Macron lors d'une visite à des exploitants agricoles dans serre de tomates à Cleder, le 22 avril 2020. STEPHANE MAHE / POOL / AFP

Dans son discours du 13 avril 2020, Emmanuel Macron a mentionné la nécessité de réinventer son action politique dans le cadre du prochain « nouveau monde » qui devrait émerger après l’épidémie de Covid-19.

Les conditions historiques d’apparition du macronisme font qu’il est contraint à la réinvention permanente dans la perspective d’une adaptation pragmatique aux réalités économiques et sociales afin de se différencier des forces politiques traditionnelles qui sont riches, mais aussi prisonnières, de valeurs et de cultures bien établies.

Le macronisme reste toujours une formule managériale appliquée au politique où seul le résultat compte. C’est dans un contexte de fortes turbulences économiques et sociales qu’il va devoir se réinventer et on peut tenter d’en mesurer la possibilité.

Le réveil des macroniens de gauche

En martelant qu’il fallait lutter contre l’épidémie « quoi qu’il en coûte » et en proposant une intervention massive des finances publiques pour lutter contre la crise économique (mesures de chômage partiel, aides fiscales aux entreprises), Emmanuel Macron a relancé le débat interne à la République en marche, suscitant le réveil de son aile gauche dont certains représentants commencent à parler de nationalisations ou de redistribution d’une partie des bénéfices des entreprises aux salariés modestes.

Celle-ci cherche désormais à faire sortir le macronisme de sa dérive droitière qu’ont illustrée ses choix en matière de réforme des retraites ou de réduction des moyens attribués à l’hôpital public. Emmanuel Macron, qui doit sa victoire aux électeurs socialistes, reviendrait au bercail de la gauche. Mais la question ne se résume pas à faire oublier ce passif libéral. La réinvention du macronisme exige de trouver des solutions pour une action publique plus efficace et, surtout, pour qu’il redevienne le porte-parole de cette efficacité.

Retrouver la voie d’une action publique efficace

En effet, la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement est jugée mauvaise par une majorité de Français, une opinion bien plus en colère ou déçue que l’opinion allemande ou britannique. Selon la vague d’avril 2020 du Baromètre de la confiance politique du Cevipof, la proportion d’enquêtés considérant que le gouvernement a bien géré cette crise est de 42 % en France contre 74 % en Allemagne et 72 % au Royaume-Uni.

Les problèmes de communication, l’impréparation des services administratifs, les hésitations sur la conduite à tenir notamment en matière de masques, la pénurie de moyens du secteur hospitalier, l’absence de transparence des choix gouvernementaux ont été relevés par une majorité d’enquêtés.

Alors que le macronisme devait être la nouvelle formule magique de l’efficacité publique, la crise sanitaire a révélé des services publics exsangues et une action publique déliquescente. Pour 80 % des enquêtés français, le gouvernement devra rendre des comptes.

Ce n’est donc pas un échec ordinaire, c’est un désastre digne de 1940 non pas dans son ampleur, mais dans sa signification politique et sociale : un pays convaincu de sa modernité découvre brutalement son archaïsme.

La France ne fait guère mieux que l’Italie, objet de bien des moqueries et du mépris d’une grande partie des élites pour son État faible et ses incessantes crises politiques. Quant aux citoyens, ils découvrent que le taux de prélèvements obligatoires le plus élevé au monde ne leur garantit rien quant à la qualité et à la quantité des services publics utiles. La proportion d’enquêtés français disant « il vaudrait mieux moins de démocratie et plus d’efficacité » est passée, entre février et avril 2020, de 41 % à 44 %.


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L’exécutif français n’a pas capitalisé la confiance

Certes, les mesures comme le confinement ou les primes aux agents hospitaliers obtiennent le soutien d’une vaste majorité de Français. Mais l’exécutif n’a pu en profiter pour faire monter sensiblement la confiance de l’opinion publique au-delà d’un réflexe de protection : la confiance dans le président de la République passe de 33 % à 36 % (il s’agit d’un panel, les mêmes personnes ont été interrogées), dans le gouvernement de 29 % à 35 % et dans le Premier ministre de 33 % à 37 %. En comparaison, la confiance dans le leadership de Boris Johnson passe de 44 % à 68 % et celle d’Angela Merkel de 47 % à 58 %, alors que l’on disait de l’un que c’était un populiste ébouriffé et de la seconde qu’elle était complètement usée.

La chancelière Angela Merkel ici le 30 avril à Berlin. Si certains la décrivent comme « usée », la cheffe du gouvernement allemand bénéficie d’un soutien important de la population. Kay Nietfeld/AFP/POOL

Malgré ses deux discours solennels, Emmanuel Macron ne peut guère jouer sur le réflexe d’union nationale autour de la présidence. Sans doute, trop d’erreurs ont été commises dans la répression des conflits sociaux ou du mouvement des gilets jaunes, dans la multiplication des affaires touchant autant ses conseillers que des ministres en vue.

Mais c’est sans doute la crise démocratique qui pèse le plus, comme en témoigne la critique rémanente d’un Parlement affaibli, qui a ressurgi lors du débat sur la politique de déconfinement.

Quelle stratégie de sortie de crise ?

La première possibilité, dans cette tentative de réinvention, c’est de prendre acte de l’échec bureaucratique et d’en faire porter la responsabilité à Édouard Philippe comme fusible (grillé). Ce dernier se sera épuisé à synchroniser une administration en miettes, minée par les corporatismes.

Le problème est qu’il faudra trouver un remplaçant qui donne l’image d’une réconciliation de la droite et de la gauche pour diriger un gouvernement d’union nationale face à la récession économique.

Une seconde possibilité est de maintenir la stratégie politique de « la seule garantie contre le populisme », Marine Le Pen servant d’épouvantail électoral depuis 2017.

Une troisième possibilité serait de dissoudre l’Assemblée nationale afin de disposer d’une nouvelle majorité. Il faudra cependant que les conditions sanitaires s’y prêtent et que cela ne se termine pas par une cohabitation jusqu’en 2022 qui signifierait l’effacement d’Emmanuel Macron.

L’ancien monde frappe à la porte

Or, l’ancien monde politique frappe à la porte. La crise sanitaire a exacerbé les clivages sociaux et réaffirmé les clivages politiques. Alors que le Medef ou le ministre de l’Économie Bruno Le Maire évoquent la nécessité de « travailler plus », la gauche et les syndicats font valoir le sacrifice des salariés.

Ces clivages vont s’amplifier lorsqu’il s’agira de décider des mesures budgétaires et fiscales pour combler le déficit : retour à l’ISF, contributions spéciales de solidarité ou bien réduction massive des dépenses publiques dans des secteurs jugés non prioritaires.

Cela étant, la distribution des orientations politiques sur l’axe droite-gauche n’a pas du tout évolué entre février et avril 2020. Le centre de gravité de la vie politique française reste toujours à droite. On enregistre également une forte demande d’État et de protectionnisme économique y compris au sein de l’électorat de la droite libérale.

Cette situation profite sans doute plus à LR, dans la recherche d’un nouveau gaullisme social, qu’au PS trop affaibli par la concurrence de LFI et de l’écologie politique.

Si l’argument écologique se renforce du fait de la crise sanitaire, mettant en évidence la nécessité de préserver l’équilibre de la biosphère, il n’est pas sûr qu’il s’impose face à l’urgence économique. Le succès d’Europe-Ecologie-Les Verts aux Européennes de 2019 comme au premier tour des municipales de 2020 n’est forcément pas de nature à réunir la gauche sur un projet commun.

La résurgence d’une droite parlementaire forte, attirant les seniors qui pèsent très fortement sur les élections, pourrait très bien ruiner la stratégie centriste du macronisme et disqualifier le RN jugé peu compétent en matière économique. Il ne sera donc pas facile d’attirer des leaders potentiels de ce renouveau comme Xavier Bertrand ou François Baroin à Matignon. Faire venir un leader du PS, comme Bernard Cazeneuve, ne permettrait pas de satisfaire les deux tiers de l’opinion.

La demande politique qui domine reste celle de la sécurité : face aux échanges économiques déséquilibrés, au dérèglement climatique, aux flux migratoires, aux risques pandémiques. Les aventures politiques et les innovations incontrôlées ne feront plus recette. La réinvention du macronisme risque donc fort de se traduire par la disparition de tout ce qui faisait son originalité dans le paysage politique français.

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