Le monde du travail au Maroc en temps de Covid-19

Une charrette à cheval passe devant une peinture murale remerciant les travailleurs essentiels en pleine pandémie de Covid-19, dans la ville de Sale, au nord de Rabat, le 26 avril 2020. Fadel Senna/AFP

Les citations dans le présent article proviennent d’une première série d’entretiens que je conduis sur le sujet du travail au Maroc en période de Covid-19, dans la perspective d’un article (plus étoffé) pour une revue scientifique.


Au Maroc, comme ailleurs, le monde du travail est bouleversé par la pandémie du Covid-19. Le confinement prolongé, la distanciation sociale et la continuité d’activité dans les « secteurs essentiels » modifient les pratiques de plusieurs professions.

Les travaux du sociologue américain Everett Hughes nous invitent à comprendre les effets de la crise sur les professions par l’analyse des interactions sociales au travail et des représentations subjectives qui y sont associées. Dans son analyse de la division morale du travail, il montre qu’il existe, à l’intérieur de chaque métier ou fonction, des activités gratifiantes et prestigieuses, et d’autres considérées comme souillées et dégradantes. Celles-ci sont qualifiées de « sale boulot » (dirty work). Ceux qui effectuent ce type de tâches adoptent des stratégies de dissimulation afin de maintenir une image de soi positive.

Sous cet angle, le monde du travail au Maroc est structuré autour de trois groupes de professions caractérisées, en temps de crise, par des scènes sociales singulières et de nouvelles tâches qualifiées de « sale boulot ».

Le travail intellectuel virtualisé : gérer la « Zoom fatigue »

Avec l’annonce du confinement, un nombre conséquent de cadres et de professions intellectuelles supérieures a adopté le télétravail sans y être préparé. Si ces professionnels exercent leurs activités dans le confort sécurisant de leurs logements – arborant en arrière-plan des réunions virtuelles les signes du prestige professionnel et social (bibliothèques, diplômes, etc.) –, ils expérimentent individuellement et collectivement une scène sociale virtualisée qui brouille les rites d’interaction.

Les néo-télétravailleurs ont découvert les interactions répétées et prolongées sur les plates-formes collaboratives (Zoom, Skype, Webex, MS Teams, etc.). Les journées passées au téléphone ou en visio-conférence sont décrites comme « éprouvantes » et cognitivement très exigeantes. Chacun doit apprendre à dissocier son corps, isolé dans un espace confortable et protecteur, de sa pensée, plongée dans un espace virtuel de travail concurrentiel et politisé où il faut négocier, convaincre et s’imposer.

Les artéfacts matériels (téléphones, écrans, oreillettes) et numériques (plateformes) ainsi que l’absence du langage corporel transforment la sociabilité des réunions, comme nous le décrit ce cadre :

« Les discussions en aparté, les regards complices, les débriefs en petit groupe en quittant la salle, tout cela n’existe pas. La réunion se termine, on clique sur “quitter la réunion” et c’est fini. »

Les interactions en réunion virtuelle privilégient l’efficacité du message et de la prise de décision, au détriment de l’entretien des liens entre les collaborateurs. Des lieux parallèles de sociabilité naissent alors via les messages « WhatsApp » que les collaborateurs s’échangent en binômes ou en groupes fermés. Cette sociabilité parallèle accroît la charge mentale et la pression cognitive durant les réunions virtuelles.

À cette « Zoom fatigue », s’ajoutent des attentes d’hyperconnectivité et d’hyperdisponibilité, tant de la part des supérieurs hiérarchiques que de la part des collègues. Dans une culture où l’oralité et les liens interpersonnels directs tiennent une place importante, ces attentes produisent des effets paradoxaux. Chez une partie des « travailleurs virtuels », elles renforcent les comportements de « salarié idéal » : connecté, disponible et réactif. Chez d’autres travailleurs, elles produisent des nouveaux stress, comme le suggère ce cadre supérieur :

« Les gens s’attendent à ce que tu sois tout le temps sur ton PC et que tu répondes à l’instant. Au bureau, quand quelqu’un veut une info, il passe te voir et il l’a tout de suite. Là, il veut la même chose. »

Les cadres découvrent ainsi de nouvelles dimensions « sales » de leur activité, qu’ils s’efforcent de masquer en entretenant la façade des codes implicites de l’efficacité au travail.

Le travail par le corps localisé : gérer la charge mentale et le risque de contagion

Pour les « travailleurs de la continuité économique et sanitaire » – métiers prestigieux (médecins, pharmaciens, etc.) ou socialement peu valorisés (infimier·e·s, caissier·e·s, ouvrier·e·s d’usines et de chantiers, etc.) –, l’activité s’exerce dans un espace géographique défini et produit des effets contrastés.

Héroïsées par les décideurs politiques, les médias et la population, ces professions vivent avec l’angoisse de la contagion, devenue une charge mentale professionnelle. Les tensions se sont ainsi multipliées dans les usines, par exemple, pour réclamer des protections supplémentaires.

Des ouvriers produisent des blouses et autres équipements de protection destinés aux ambulanciers et aux premiers intervenants, dans la ville de Berrechid, à environ 42 kilomètres au sud de Casablanca, le 16 avril 2020. Fadel Senna/AFP

Sur le lieu de travail, chacun adopte de nouveaux gestes et consacre une partie conséquente de son temps professionnel à la prévention du risque : s’équiper, désinfecter l’outil de travail, nettoyer le corps… Les interactions sont également transformées par les gestes barrières, comme le décrit cette pharmacienne :

« On y pense en permanence. J’ai baissé le rideau de l’officine. Tout se fait par une petite fenêtre. »

L’interaction valorisée entre le professionnel et son client devient distante et étriquée. Le sale boulot de gestion du risque s’invite jusqu’à la porte de l’espace privé, comme renchérit cette même pharmacienne :

« Chez moi, j’ai créé un sas de sécurité à l’entrée. Rien de ce qui a été en contact avec l’extérieur ne le franchit. Je passe une demi-heure à chaque fois pour tout désinfecter. »

Il s’agit d’isoler l’intérieur sain de l’extérieur souillé.

Le travail par la mobilité : fractionner l’espace de circulation

Alors que le mot d’ordre est au confinement et à la limitation des déplacements, le travail d’un ensemble hétéroclite de professions (marchands ambulants, chauffeurs, livreurs, glaneurs, etc.), plus ou moins précarisées, consiste à être mobile entre des lieux variablement exposés au risque de contamination. Circuler entre des espaces souillés et des espaces sains devient le cœur d’activité de ces professionnels.

En période d’angoisse hygiéniste, les chauffeurs employés par les « classes aisées », habituellement en interaction continue avec les membres du foyer, sont mis à distance et relégués dans un espace extérieur. Les « glaneurs » – travailleurs des déchets –, généralement acceptés dans le paysage urbain, sont suspectés de faire circuler le virus de poubelle en poubelle, et donc de foyer en foyer.

Pour ces professionnels, la mobilité est à la fois l’essence et le sale boulot de leur activité. Pour maintenir la façade, ils fractionnent leur travail en redéfinissant leur zone de mobilité et en s’interdisant des espaces risqués ou dans lesquels ils ne sont plus acceptés.

Pour de nombreux professionnels marocains, la crise du Covid-19 produit donc de nouvelles tâches ingrates. Reste à penser des ajustements durables à ces « sales boulots » pour gérer le déconfinement.

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