Le nouveau guide alimentaire canadien est-il un échec culturel?

Les premiers prototypes du Guide alimentaire révèlent que l'on continue à mettre l’accent sur les produits frais. Et pourtant les fruits et légumes congelés sont meilleur marché et néanmoins vraiment nutritifs. Shutterstock

Le nouveau guide alimentaire canadien est-il un échec culturel?

Ça y est, après des mois de tergiversations et de reports, le Nouveau Guide alimentaire canadien est dévoilé aujourd'hui, le 22 janvier.

Après un processus de consultation de trois ans, Santé Canada publie ainsi la huitième version de ce Guide alimentaire controversé, qui existe depuis 1942 et n'a pas été mis à jour depuis 2007.

Malheureusement, les impératifs politiques et économiques continueront vraisemblablement de rendre irréalisables ses recommandations en matière de nutrition pour de nombreux Canadiens.

En tant qu’anthropologue bioculturelle, j’étudie comment la santé nutritionnelle va au-delà la santé physique. Des facteurs sociaux comme le revenu et la proximité des épiceries ont une incidence, tout comme les valeurs culturelles et les connaissances.

Pourquoi alors, dans un pays aussi culturellement diversifié que le Canada, y a-t-il un manque si étonnant de représentation culinaire dans notre guide alimentaire?

Le guide alimentaire a longtemps été ancré dans des impératifs économiques. Les Règles alimentaires officielles au Canada 1942 ont été élaborées pour encourager les Canadiens à manger davantage, malgré le rationnement durant la Seconde Guerre mondiale. C’était pour combattre la malnutrition et fortifier les soldats et les travailleurs de l’industrie. Malgré les sept révisions du guide depuis lors, on n’a jamais proposé de moins manger.

Les premières versions du nouveau guide indiquent que les quatre groupes conventionnels d’aliments seront réduits à trois : les aliments à grains entiers, les fruits et légumes et les aliments protéinés (incorporant la viande, le poisson et les produits laitiers).

Dans le nouveau guide alimentaire, il y aura trois grandes catégories d'aliments au lieu de quatre. Santé Canada

Les versions indiquent que le guide continuera, toutefois, de se concentrer sur les nutriments que l’organisme doit consommer. Le guide alimentaire ne semble pas s’attaquer aux importants obstacles économiques, sociaux et culturels que plusieurs personnes et familles doivent affronter pour avoir accès à des aliments sains.

Les fruits frais sont dispendieux

Durant une visite au Canada en 2013, le rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, Olivier de Schutter, a soulevé de sérieuses inquiétudes sur la gravité de l’insécurité alimentaire et de la faim à travers le pays.

La sécurité alimentaire se définit pour les foyers par des aliments disponibles, accessibles, abordables et qui leur conviennent.

Il est à noter que M. de Schutter s’est dit inquiet du manque de programmes de protection sociale et des taux élevés d’insécurité alimentaire pour les familles à faible revenu, les populations autochtones vivant à l’extérieur des réserves et les nouvelles familles immigrantes.

Les premiers prototypes du Guide alimentaire révèlent que l'on continue à mettre l’accent sur les produits frais. Et pourtant les produits congelés sont meilleur marché et néanmoins vraiment nutritifs. Et quand vous avez des problèmes d’argent ou que vous vivez loin d’une épicerie Rachelle-Berry, il est peu probable que vous choisirez la qualité plutôt que la quantité de nourriture.

Le nouveau guide pourrait offrir des éléments visuels présentant d’autres aliments abordables — par exemple des cubes d’épinards congelés à côté du produit frais — pour rejoindre un plus grand nombre de Canadiens.

La Réconciliation implique les aliments traditionnels

Le guide doit aussi penser aux aliments sains qui sont culturellement appropriés. L’incorporation d’aliments traditionnels autochtones (par exemple le gibier, la soupe au maïs ou les bleuets sauvages) ou des aliments reconnaissables pour les nouveaux arrivants au Canada (comme les bananes plantain ou le manioc pour les familles d’Amérique centrale) aideraient plus de communautés à reconnaître leurs diverses histoires et cultures dans l’arc-en-ciel du Guide alimentaire.

Si nous sommes sérieux à propos de la réconciliation avec les peuples autochtones, alors cela doit aussi transparaître dans les aliments que nous recommandons comme étant sains. Santé Canada possède en fait un guide alimentaire spécifiquement autochtone, mais le texte et les éléments visuels indiquent qu’il s’agit d’un «complément» au guide principal. Ses recommandations en matière de céréales, par exemple, ne tiennent pas compte de la lutte que certaines communautés mènent pour se réapproprier leur cuisine d’avant les premiers contacts.

Des membres de la communauté Cri de la Baie James, au nord du Québec, font rôtir des oies sur le feu. (David Dyck Fehderau)

La souveraineté alimentaire est le droit à des aliments sains, durables et culturellement appropriés et le droit des communautés de définir leurs propres systèmes alimentaires. L’incorporation d’aliments traditionnels provenant de diverses cultures autochtones (par exemple le riz sauvage, l’omble et les crosses de fougère) dans le guide principal rendrait les recommandations plus représentatives des diverses valeurs et cultures qui composent notre pays.

Surtout, cela aiderait aussi à formuler des recommandations réalistes en matière d’alimentation pour les communautés où certains aliments sont plus accessibles et abordables, particulièrement pour les personnes vivant à l’extérieur des réserves. Par conséquent, les aliments qui sont culturellement et physiquement nourrissants peuvent aider à régler des problèmes chroniques de santé et à promouvoir la médecine traditionnelle.

L’influence de l’industrie de la viande et des produits laitiers

Tout au cours de l’évolution du Guide alimentaire canadien, les industries agricoles ont fait pression pour qu’on accorde la priorité à certains aliments. La version de 2007 a suscité la critique de spécialistes en santé, parce qu’elle indiquait qu’une demi-tasse de jus de fruits équivalait à une portion de fruit. On s’inquiétait aussi du fait que le guide encourageait les gens à consommer trop de viande et de produits laitiers.

Des vaches laitières broutent dans un pré des Nicomekl Farms, à Surrey, C.-B., en août 2018. THE CANADIAN PRESS/Darryl Dyck

La mise à jour de 2019 du Guide alimentaire canadien apporte d’importants changements en supprimant les recommandations concernant le jus de fruits et en encourageant les Canadiens à boire moins de boissons sucrées. Mais des préoccupations persistent à propos de l’influence de l’industrie agricole.

Des notes «secrètes» d’Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC) ont affirmé que mettre l’accent sur les protéines végétales aurait des « implications négatives pour l’industrie de la viande et des produits laitiers ». AAC conteste également le fait que les régimes à base végétale soient plus durables, soutenant que l’industrie bovine déploie des efforts à cet égard.

En 2017, le comité permanent de l’agriculture et de l’agroalimentaire de la Chambre des communes a recommandé que le gouvernement travaille avec l’industrie pour « assurer l’alignement et la compétitivité des industries nationales ». Ce qui peut indiquer que la durabilité n’est pas au menu du gouvernement.

Une alimentation saine dépend de systèmes alimentaires durables

Mais c’est aussi une époque de l’histoire canadienne définie par les changements climatiques, les mesures gouvernementales préjudiciables envers la souveraineté autochtone et les familles vivant dans l’insécurité alimentaire.

Et ce n’est pas une tâche impossible d’apporter des changements positifs aux recommandations alimentaires nationales. Le guide alimentaire du Brésil de 2014 a défini l’alimentation comme étant « plus que seulement des nutriments », faisant des aliments une partie naturelle de la vie sociale. Le guide recommande de réduire les aliments transformés (comme les croustilles et les boissons gazeuses), et d’augmenter les aliments culturellement appropriés (comme les végétaux régionaux) qui soutiennent la durabilité sociale et environnementale.

Le Brésil estime que les recommandations alimentaires doivent s’accorder à leur époque et correspondre aux changements des approvisionnements en nourriture et de la santé de la population. La réaction des changements sociaux, culturels et environnementaux aux systèmes alimentaires n’est pas juste profitable pour l’alimentation de la population — cela accroît la résilience durant les changements climatiques et face aux difficultés.

Il est peut-être temps pour que le Canada se détache des différents nutriments et qu’il définisse une saine alimentation dépendante de systèmes alimentaires durables au niveau social et environnemental.

This article was originally published in English