Le Parlement européen et ses fonds, base arrière de l’entreprise politique du FN

Marine Le Pen au Parlement européen de Strasbourg en octobre 2016. Frederick Florin/AFP

Depuis 2015 le Front national fait l’objet en France d’une enquête pour soupçons d’emplois fictifs sur des assistants parlementaires d’eurodéputés FN. L’investigation menée par l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) à l’échelle de l’Union européenne a récemment donné lieu à une demande de recouvrement du préjudice de 339 946 euros par le Parlement européen.

Ces pratiques, sans doute minoritaires dans cette enceinte, sont caractéristiques de partis qui, ayant peu d’élus et/ou peu de moyens, s’appuient partiellement sur les fonds alloués par le Parlement européen pour faire vivre leur entreprise politique dans leur pays d’origine.

Mais au FN, ces usages de l’« Europe » s’inscrivent dans une pratique de long terme, ouverte depuis l’élection de 1984. Si l’arène parlementaire européenne a également pu contribuer à appuyer ponctuellement la montée en puissance des Verts par exemple, dans ce cas précis, son développement a indirectement participé à la déstabilisation des équilibres politiques nationaux en faveur de l’extrême droite.

L’« Europe », une aubaine à plusieurs titres

Au FN, les usages multiples des élections européennes et de l’institution parlementaire viennent tout à la fois renforcer les capacités d’action matérielles, la visibilité et la légitimité du parti, appuyer les velléités d’élargissement de son assise électorale et consolider la position du leader dans l’appareil.

Ainsi, depuis ses débuts sur la scène européenne en 1984, le Front national a fait des sièges d’eurodéputés et, parfois, des postes d’assistants financés par l’institution qui les accompagnent une véritable « base arrière » de la lutte politique nationale menée par ses dirigeants.

Au fil des décennies, dans le contexte national français dominé par un système électoral majoritaire, l’élection européenne – basée sur un scrutin proportionnel – vient constituer une aubaine électorale remarquablement pourvoyeuse de postes pour les petits et moyens partis, notamment avant sa réforme de 2003.

Un vecteur de professionnalisation pour le FN

Quand, comme dans le cas du PCF et des Verts, les partis dits de taille moyenne peuvent voir leurs dirigeants accéder à un mandat national dans un scrutin législatif via des accords avec les « grands » partis, l’isolement politique du FN contribue à faire de cette élection européenne une opportunité plus décisive que pour d’autres. Les cadres du FN le comprennent immédiatement, et la surreprésentation des eurodéputés dans l’équipe dirigeante constitue, dès 1984, l’une des spécificités du mouvement de Marine Le Pen par rapport aux autres partis.

L’enjeu est de taille : il s’agit de permettre aux dirigeants de devenir politiciens à temps plein, de vivre pour et de la politique. Dans une compétition nationale fermée, l’élection européenne constitue donc un vecteur important de la professionnalisation politique des cadres frontistes. Il s’agit également de développer ou de soulager le parti dans les temps de difficultés financières.

La pratique qui consiste à faire coïncider les têtes de listes FN aux élections européennes avec les principaux membres du bureau politique est à l’œuvre dès les années 1980 (voir ci-dessous). Elle s’affirme dans les années 1990 comme une stratégie explicite, ponctuellement troublée par les exigences de la parité ou la volonté d’écarter des cadres menaçant la suprématie du président, Jean‑Marie Le Pen. On retrouve ainsi en général, dans l’ordre de constitution des listes, le président du FN, son secrétaire général, le délégué général et les principales figures du parti.

La place des eurodéputés dans les instances dirigeantes du FN. DR

Mais ce n’est pas tout. Au-delà des mandats, les moyens matériels et les dotations mis à disposition des eurodéputés par l’institution parlementaire elle-même sont aussi des sources de développement importantes pour l’organisation frontiste.

Des assistants parlementaires plutôt atypiques

Sans que cette pratique ne soit forcément réservée au FN ou à l’institution européenne, l’emploi d’assistants attachés aux eurodéputés ou au groupe politique européen permet également aux partis d’employer des « permanents » dont le travail peut contribuer, pour partie, à soutenir l’activité politique de l’organisation.

Si les données longitudinales restent incomplètes, on peut observer sur les dernières législatures (2004-2009 et 2009-2014) les caractéristiques atypiques pour la profession des assistants attachés au FN. Ils se sont pour beaucoup présentés à des élections locales ou législatives, sont souvent membres du Comité central du parti et plusieurs occupent diverses fonctions au sein de l’appareil (secrétaires départementaux, délégué national, conseillers, voire vice-présidents).

L’emploi de certains dirigeants à des postes d’assistants parlementaires est une pratique courante au FN depuis les années 1990. Au cours de la législature 2009-2014, on trouve ainsi parmi les assistants locaux dans l’enceinte du Parlement européen (soumis à la législation française) trois vice-présidents du FN dans une période où le parti est dans une situation financière délicate, notoirement endetté : Jean‑François Jalkh, Floriant Philippot et Louis Aliot (dès 2004, pour ce dernier), compagnon et coordinateur de campagne de Marine Le Pen.

Marine Le Pen, flanquée de Jean‑François Jalkh et Florian Philippot sur le perron de l’Élysée (en mai 2014). Alain Jocard/AFP

Sur les trente dernières années, le développement des élections et du Parlement européen permettent donc, aux principaux dirigeants du FN de se dédier à la politique, d’exercer un mandat, de gagner en notoriété et, notamment, pour la nouvelle Présidente du parti, d’asseoir sa stature internationale.

L’Europe comme ressource de légitimation et de contrôle

Le Parlement européen offre des ressources symboliques supplémentaires à la présidente du parti via le développement de partenariats renouvelés avec certains partis à l’échelle européenne depuis 2015. Ceux-ci permettent ainsi à Marine Le Pen de mettre en avant des fonctions dirigeantes au sein d’un groupe politique européen, « L’Europe des Nations et des Libertés », qu’elle copréside.

Outre le fait de donner à voir une image contrebalançant l’isolement qui frappe le parti à l’échelle nationale, la recomposition des réseaux européens du FN, ces dernières années, vient renforcer, à cet échelon, la stratégie de respectabilisation du parti, en prenant par exemple ostensiblement ses distances avec les partis les plus radicaux tels que le Jobbik hongrois.

L’arène européenne est aussi un instrument de domination de l’appareil pour la présidente. Cette recomposition des alliances européennes donne en effet l’occasion à Marine Le Pen d’écarter son ancien adversaire en privant Bruno Gollnisch des ressources politiques que lui fournissait sa forte insertion dans les réseaux européens. L’élection européenne, enfin, est de longue date un outil de contrôle de l’organisation pour le président du mouvement qui garde la mainmise sur les investitures.

Des professionnels de la politique comme les autres

Au final, au-delà du FN, voit ici quelques effets de l’ouverture d’une arène politique européenne sur les sphères de compétition nationales. Si celle-ci ne suffit pas toujours à pérenniser un nouvel entrant (on peut évoquer les échecs relatifs du RPF ou du MPF), elle contribue indirectement au pluralisme des systèmes nationaux et y constitue un enjeu de conflictualité face à la dépolitisation produite par le rapprochement des partis dits de gouvernement.

Quant aux dirigeants frontistes, ces derniers s’avèrent être, au même titre que les autres partis du « système » (extrême gauche mise à part), des professionnels de la politique. À rebours des discours sur le « nouveau FN », l’analyse des pratiques de la nouvelle équipe dirigeante illustre, [via ses usages de l’Europe comme dans d’autres domaines, la grande continuité dans laquelle elle s’inscrit avec le parti des décennies précédentes, celui de Jean‑Marie Le Pen.