Le secteur associatif doit tenir bon

Les Restos du Coeur ici à Orléans, le 26 mars 2020. Christophe ARCHAMBAULT / AFP

L’État doit-il seul continuer d’organiser le combat contre une crise sanitaire inédite ? La pénurie de masques – reconnus depuis seulement quelques semaines comme efficaces contre la transmission du virus–, ajoutée aux blouses dépareillées récupérées, demi-doses et autres faux gels, présente selon les professions médicales, une crise sans précédent, si ce n’est depuis la Seconde guerre mondiale.

Le marché noir se développe. Les personnes les plus à risque ne sont plus protégées.

Depuis le 3 mars 2020, l’ensemble des masques détenus par les associations et autres personnes morales ont été confisqués par application du décret n° 2020-247 du 13 mars 2020 relatif aux réquisitions nécessaires dans le cadre de la lutte contre le virus Covid-19.

Mais les associations ne peuvent-elles faire plus ? L’histoire du tissu associatif français a été forgée en partie grâce à de nombreuses initiatives privées. L’héritage social de ces dernières sera-t-il mobilisé aujourd’hui et comment se compare-t-il à d’autres initiatives qui émergent ailleurs dans le monde ?

Des citoyens mobilisés par territoires

Dans les déserts médicaux des départements du 93 et du 95, plusieurs associations procédant à des distributions de masques auprès de personnes à risques et de personnes âgées ont été sommées de remettre leurs masques aux représentants de l’État, alors même que, selon le Sénat, plus de 700 millions de masques auraient été achetés par le gouvernement.

D’autres viennent en aide au personnel hospitalier et aux femmes de ménage, ou nettoient des halls d’immeubles pour éviter la propagation du coronavirus.

A Melun, Abdelaali El Badaoui a fondé Banlieues Santé, une association qui aide les publics les plus éloignés à accéder aux soins, notamment face au virus.

Si la Seine-Saint-Denis concentre un nombre anormalement important d’amendes dressées pour déplacements non autorisés, on a trop tendance à oublier que, dans ces mêmes territoires, on trouve aussi un élan de solidarité.

Ainsi la cité des Indes ou la la cité 84, à Sartrouville (Yvelines) se sont mobilisés autour du message #CleanTonHall.

Pourtant, ces initiatives saluées dans les médias font face à une réelle fragilisation de leur écosystème. Les résultats des dernières enquêtes de la Banque des territoires sur le paysage associatif mettent en exergue certaines tendances lourdes, dont une baisse importante des financements publics et la fragilisation des associations de taille intermédiaire.

Une polarisation du paysage associatif

On observe en effet une polarisation du paysage associatif, entre de toutes petites structures ad hoc reposant essentiellement sur le bénévolat et de très grosses associations recevant l’essentiel des subventions publiques. Comme le rappelle l’étude de la Banque des territoires.

« Les grandes associations, gérant un budget supérieur à 500 000 euros, ont vu leur nombre relatif baisser dans la dernière période de 2,1 % mais leur poids économique augmenter de 1,9 %. »

De fait, la part des subventions publiques dans les ressources associatives est passée de 34 % en 2005, à seulement 20 % en 2017 dans le cadre d’un plus grand effort de maîtrise de la dépense publique.

Cette baisse des budgets alloués aux associations interroge aujourd’hui. Les associations de taille intermédiaire vont-elles complètement disparaître ?

L’exemple britannique

Les associations britanniques ne disposent pas de budgets plus importants qu’en France, mais le Royaume-Uni moderne a su se doter d’une Charity Commission fédérant la société civile et l’encourageant à lutter contre la propagation du virus comme autant de « helping hands » ayant vocation à épauler l’État.

Des réseaux tels Covidmutualaid.org se sont organisés très rapidement, avec pour mission de démultiplier l’action gouvernementale.

Le quotidien britannique The Telegraph écrivait il y a quelques jours sur un ton très churchillien :

« Le gouvernement britannique a eu raison de se concentrer d’abord sur les défis médicaux et économiques, mais nous entrons maintenant dans une phase très différente, où nous devrons déployer l’une des meilleures armes de ce pays pour maintenir notre tissu social : les organisations caritatives et la société civile au sens large… »

Il n’est donc pas surprenant que, alors que les cas de coronavirus explosent au Royaume-Uni, l’« esprit du Blitz » soit invoqué dans les médias et par les politiciens, appelant les citoyens britanniques à se remémorer l es élans de solidarités survenus durant la Seconde Guerre mondiale.

Covid Mutual Aid.

Qu’en est-il en Asie ?

En Asie, si la Chine a opté pour un confinement strict ne laissant que peu de place à la société civile par ailleurs très encadrée Singapour, Taïwan et la Corée du Sud ont de leur côté largement misé sur la société civile, l’autodiscipline des acteurs privés et un tissu associatif particulièrement fort.

Les commerces et les associations y sont libres de se procurer et de fournir des masques et des gels à la population. Ces équipements ont été distribués de façon particulièrement efficace, dès les premiers jours de la crise.

La confiance manifestée par les gouvernements envers la société civile et le marché libre a eu pour conséquence l’absence de pénurie, à comparer aux marchés noirs apparus en France et en Italie suite aux confiscations.

Les sociétés civiles des démocraties asiatiques ont par ailleurs largement relayé les messages de leurs gouvernements respectifs, exhortant la population à respecter les mesures de distanciation, éviter les contacts, améliorer l’hygiène et limiter les déplacements.

L’esprit « civique » est particulièrement invoqué, ici à Singapour.

L’exemple d’outre-Rhin

Le chemin suivi par l’Allemagne est, lui aussi, fondamentalement différent de celui de la France et se rapproche plutôt de celui montré par le Royaume-Uni, Taïwan, Singapour ou la Corée du Sud. L’objectif des autorités allemandes est d’apporter une réponse « adaptée et proportionnée » à l’épidémie, conjointement avec les acteurs de la société civile, les Nichtregierungsorganisationen (ONG). Fédérées par VENRO, l’Association fédérale des organisations humanitaires non gouvernementales, ces dernières ont effectué un lobby auprès du gouvernement fédéral afin que les masques demeurassent en vente libre.

Selon la chaîne bavaroise BR24, certaines pharmacies se sont retrouvées temporairement en rupture de stock, du fait d’un afflux de demandes. Mais il n’y eut en Allemagne ni pénurie nationale, ni développement du marché noir. Selon l’association fédérale des pharmaciens, seule une partie de la Basse-Franconie aura subi une pénurie, apparemment toute temporaire.

L’Allemagne possède également un système d’alerte efficace, géré par le secteur public à travers l’Institut Robert Koch. Or cet institut travaille en coopération très étroite avec les Nichtregierungsorganisationen, dont certaines figurent à son conseil d’administration, une caractéristique « hybride » du modèle de gouvernance des entreprises comme des associations, propre au modèle rhénan.

La mise en réseau transsectorielle, par opposition à la tradition française de verticalité, et la démocratie associative constituent deux piliers essentiels de la gouvernance allemande moderne. Le concept de « démocratie associative » attribue un rôle important aux acteurs de la société civile dans la mise en place des décisions politiques. Ainsi le « Bundesnetzwerk Bürgerschaftliches Engagement », Réseau national pour l’engagement civique comptant plus de 23 millions de membres, joue-t-il un rôle majeur dans la lutte contre le coronavirus.

Les hôpitaux publics allemands nouent des conventions avec des associations liées au BBE ou des prestataires privés afin d’offrir une solution d’hébergement aux parents d’enfants atteints de maladies chroniques et aux patients nécessitant des soins réguliers.

Dans le secteur hospitalier public, le pays dispose déjà à ce jour d’environ 25 000 lits de type Covid-19, un nombre nettement plus important qu’en France (4 000) ou en Italie (2 700). Les associations et autres partenaires privés sont en mesure de doubler ce chiffre. Puisque « nous avons peut-être le meilleur système de santé au monde », selon la chancelière, « il n’y a pas lieu de s’affoler. » De fait, outre-Rhin, l’accent est plutôt mis sur la pédagogie, la solidarité que sur les restrictions.

Dans un contexte budgétaire serré, il est permis de se demander s’il revient aux pouvoirs publics d’apporter seuls une réponse à la pandémie. Même inquiet quant aux multiples restrictions pesant sur son activité en France, le monde associatif reste solidaire.


Serge Besanger est co-auteur, avec Fabrice Roth, de l’ouvrage « Stratégie financière du secteur public », publié aux Éditions ISTE.

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