Le tissage est-il l’avenir de la recherche ?

Métier à tisser. Frédéric Bisson/Flickr, CC BY

Le tissage est-il l’avenir de la recherche ?

Des chercheur·e·s ont récemment interrogé la réalité de la vie doctorale au sein de la recherche en sciences de gestion. Certain·e·s collègues seniors soulignent la morosité et l’apeurement des doctorant·e·s d’aujourd’hui, tandis que les intéressé·e·s revendiquent au contraire curiosité et esprit de collectif.

Cet article n’a nullement la prétention de trancher entre ces deux visions. Il a simplement l’ambition d’étendre la réflexion au-delà du cas doctoral, et de poser une question plus large : comment penser l’avenir de la recherche dans un contexte de domination croissante du système d’évaluation par étoile ? Sommes-nous condamné·e·s au cynisme ? Comment conserver la curiosité, le goût du terrain et l’esprit de groupe portant une partie de la jeune génération de chercheur·e·s ? Cet article propose une piste de réflexion théorique ainsi qu’une mise en application pratique. Il suggère de voir les chercheur·e·s comme des tisserands.

Quelques mots d’histoire

Les Canuts (surnom donné aux tisserands de la Croix-Rousse) constituent une figure emblématique de l’industrie lyonnaise de la soie. La fabrique lyonnaise a connu ses débuts au XVIe siècle, pour atteindre son heure de gloire au XIXe siècle. Les Canuts tissaient la soie d’abord manuellement sur des métiers à la grande tire et à la petite tire, avant de travailler sur des métiers mécaniques Jacquard.

Métier à tisser Jacquard (Musée Gadagne). Anissa Pomiès, Author provided

Bien que les métiers à tisser aient beaucoup évolué au cours des siècles, le principe du tissage reste le même. Il nécessite deux types de fils : les fils de chaîne et les fils de trame. Les fils de chaîne, parallèles les uns aux autres, sont séparés en deux nappes encroisées sur des baguettes rondes. La première nappe de fils de chaîne passe au-dessus de la baguette arrondie tandis que la deuxième nappe passe au-dessous. Entre ces deux nappes de fils, les tisserands passent une navette contenant le fil de trame. Ainsi, tisser revient à faire passer deux nappes de fils de chaîne alternativement en dessus et en dessous du fil de trame.

Lorsqu’on se penche sur l’histoire des Canuts, on peut lire qu’une première révolte a éclaté en novembre 1831. Les Canuts, propriétaires de leur propre métier à tisser, travaillaient pour des patrons (« les soyeux ») qui leur livraient la matière première et récupéraient le tissu une fois fini. Les Soyeux ayant refusé d’appliquer le tarif minimum garantissant une vie décente aux artisans canuts, ceux-ci se sont révoltés contre l’injustice sociale dont ils faisaient l’objet. Leur lutte était animée par une volonté d’établir des rapports plus justes dans l’industrie de la soie.

L’héritage tisserand

Que peut-on retenir de ce bref rappel historique ? Deux choses semblent particulièrement inspirantes pour le monde académique. Le premier élément concerne la technique même du tissage. Le tissage requiert l’utilisation conjointe de deux types de fils.

C’est du croisement des différences que peut naître une belle et solide pièce d’étoffe. C’est du croisement de perspectives différentes que peut naître une pensée riche et somptueuse. C’est de la pluridisciplinarité et de la prise au sérieux du discours d’acteurs divers (autres que les pairs) que peut émerger une connaissance belle et de qualité.

Le deuxième élément à retenir de l’histoire des Canuts est leur souci collectif de justice sociale. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de se prendre pour des Canuts ! N’oublions pas que leur révolte s’est traduite par une grève générale, des émeutes, une sévère répression, et des morts. En aucun cas cet article n’invite à la révolution, ni ne cherche à identifier l’équivalent des soyeux du XIXe.

Comme cela a été dit, les pressions sur la jeune génération de chercheur·e·s est plutôt le résultat d’un système complexe. En revanche, leur solidarité et leur volonté de justice sociale sont quant à elles inspirantes. Elles invitent à imaginer des moyens d’établir des relations horizontales entre chercheur·e·s. Elles poussent à se demander comment créer du lien entre les juniors qui ont des étoiles dans les yeux, et les seniors qui ont des étoiles sur leur CV.

Mise en pratique

Il serait trop facile de parler d’héritage sans se préoccuper de sa mise en œuvre, ou bien de suggérer à chacun.e de modeler sa conduite individuelle sur le modèle du tissage. Pour éviter ces écueils, il convient au contraire d’imaginer un moyen concret de faire revivre collectivement l’héritage des tisserands. Cet article défend l’idée que l’organisation d’événements inclusifs constitue un tel moyen, dont la journée de recherche sur le goût initiée par le Centre de Recherche Lifestyle d’EM Lyon Business School peut servir d’exemple.

Session sur le vin (Anissa Pomiès, Pierre-Marie Chauvin, Bernard Ricolleau). Author provided

Organisée le 25 avril 2018 au sein du magnifique site du Musée Gadagne de Lyon, cette journée d’étude avait pour thème le goût, la production et la consommation de biens et services culturels. L’événement était découpé en quatre sessions autour des thèmes du vin, de la littérature, de la gastronomie et de la musique.

Affiche de l’événement « Taste Research Day ». Author provided

Chaque session, réunissant deux chercheur·e·s de disciplines différentes, et un.e professionnel.le était conçue selon le principe du tissage. Les discours des deux chercheur·e·s représentaient les fils de chaîne, tandis que le discours praticien représentait le fil de trame. Ainsi, les intervenant·e·s ont pu tisser des pièces de connaissance en matière de vin, de littérature, de gastronomie, et de musique.

Croiser les perspectives et promouvoir les relations horizontales

Le croisement des profils a permis d’identifier des préoccupations communes par-delà les différences de champs académiques. Antoine Hennion (professeur de sociologie à l’École des Mines de Paris) et Massimo Airoldi (postdoctorant en marketing à EM Lyon Business School) ont tous deux exploré l’importance de la situation dans laquelle survient la consommation de musique. Des thématiques communes au monde académique et au monde professionnel ont également émergé.

Sélection de pains confectionnés par Jean Dupin. Author provided

Laura Dupin (doctorante en stratégie à EM Lyon Business School) et Jean Dupin (boulanger et professeur à l’Institut Paul Bocuse) ont tous deux évoqué les tensions qui traversent le métier d’artisan boulanger. Enfin, des objets d’étude et concepts se sont avérés transverses aux contextes empiriques. En effet, la figure de l’amateur de vin et ressemble à celle de l’amateur de musique, et les critiques littéraires ont une activité et un impact sur les consommateurs semblables à ceux des critiques vinicoles.

Le duo Le Couteau et l’Archet réalisant un spectacle de clôture. Author provided

Au-delà de rassembler des intervenant·e·s d’horizons divers, l’ambition de cette journée était d’établir des relations horizontales entre les participant·e·s. Ainsi, aucun « keynote speaker » (généralement un.e chercheur.e super star invité·e à faire un discours en séance plénière) n’a été convié. L’objectif était d’éviter d’amplifier la parole de celles et ceux que l’on entend déjà clairement du fait de leur succès dans le monde académique.

Chercheur·e·s internationalement reconnu·e·s et émergent·e·s ont participé en proportion égale. Chaque session comportait un.e senior et un.e junior, l’idée sous-jacente étant de faire naître des échanges mutuellement bénéfiques de ces paires inédites. Enfin, pendant les pauses, huit étudiant·e·s de EM Lyon ont présenté sous forme de poster leur mémoire de recherche portant sur le goût. Intégrer les étudiant·e·s constitue une façon de récompenser leur excellence et de jeter un pont entre recherche et enseignement.

Si la métaphore du tissage a inspiré cette journée de recherche, celle-ci ne constitue nullement une piste unique et définitive pour penser la recherche de demain. Elle défend simplement une recherche pluridisciplinaire et ouverte aux différences qui donne la parole à des acteurs hétérogènes, qu’ils soient chercheur·e·s, practicien·ne·s, ou étudiant·e·s.

Plus d’événements de ce type doivent être organisés afin que l’enthousiasme, le goût terrain, et la solidarité – valeurs chères à la jeune génération – demeurent (ou deviennent ?) les piliers de la recherche. C’est ainsi que la recherche de demain pourra être un jeu inclusif, audacieux, et éminemment subversif.

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