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Data driven sans les mains, une oeuvre de Filipe Vilas-Boas. Page Facebook de l'artiste / Émile Ouroumov, La Ferme du Buisson

Le volant, symbole technologique d’un autre temps ?

Dans l’exposition collective « Le palais des villes imaginaires » qui s’est tenue au Centre d’Art Contemporain de la Ferme du Buisson de Noisiel, Filipe Vilas-Boas présentait trois œuvres entre mars et juillet. L’une d’elles, créée en 2022, s’intitule Data driven. Sans les mains. Fixés sur un mur blanc, placés à égale distance les uns des autres, neuf volants correspondant à différentes marques de voitures tournent sans fin.

Ils tournent à droite, puis à gauche, puis reviennent dans leur position « aller tout droit », pour tourner à nouveau à droite ou à gauche. Apparemment, ils passent leur temps à « conduire » chacun une voiture virtuelle dans une sorte de Google Maps. L’écran sur le mur latéral montre les neuf petites voitures en mouvement, allant chacune vers sa destination choisie par un visiteur.

L’intention de l’artiste

Le texte de la feuille de salle qui accompagne l’œuvre précise :

« À l’instar des dispositifs de conduite autonome, Filipe Vilas-Boas propose avec l’œuvre Data driven. Sans les mains, de regarder passivement les volants effectuer les trajets que nous leur demandons. À l’aube d’une ère où la surconsommation énergétique peut nous amener à moins voyager, l’œuvre nous propose de penser à une infinité de destinations. Entre la rêverie et la flemmardise, l’artiste questionne les relations entre humains et automatisation des machines. »

J’ai eu la chance de rencontrer Filipe Vilas-Boas. Il m’avait décrit son travail avec les volants de voiture sans me dire ni le titre, ni son intention, sans « divulgâcher »… puis je me suis retrouvé face à son œuvre à La Ferme du Buisson.

Dès mon entrée dans la salle, j’ai vu neuf volants continuer leur vie de volant, comme « dans un jeu vidéo pour volants de voitures », privés de conducteurs et de voitures. Conduire encore un moment. Faire encore un tour. Avec l’énergie du désespoir. Et même si ce n’est qu’un tour en avatar de voiture dans un espace virtuel. Et même si, en l’absence de conducteur, pour faire encore ce tour, il faut devenir le jouet, inutile et presque ridicule, des « data ». Les capteurs et le logiciel deviennent les réels pilotes, que ce soit d’ailleurs dans cette œuvre comme dans la vie réelle. Il n’y a pas de mains. Le logiciel nourri de flots de « data » n’a pas besoin d’une interface comme un volant pour prendre le contrôle d’un véhicule qu’il soit virtuel ou réel d’ailleurs.

Sur l’écran, on peut suivre les mouvements des voitures virtuelles symbolisées concrètement par les volants. Site de l’artiste

Le véhicule autonome et la fin du volant

Le véhicule réel est en passe de devenir autonome. Plus de volant à la fin de l’histoire. On dit qu’Elon Musk a changé le paradigme de la voiture en mettant le logiciel au centre. Une voiture autonome en kit c’est à peu près : des capteurs disséminés dans la structure de la voiture, un ordinateur connecté et son logiciel interne remis à jour à distance, un moteur, des freins, une direction. Et un habitacle pour les passagers, éventuellement. Il faut ajouter bien sûr une batterie pour alimenter l’ensemble en énergie.

Les capteurs transmettent toutes les données nécessaires sur le monde environnant. Le logiciel les reçoit, les traite et prend directement les commandes : les freins, le moteur et la direction. Et donc pas de rétroviseur, pas de pédales… et disparition du volant.

Naissance du volant

Voilà ce que dit Wikipedia quand on cherche « volant directionnel » :

« Dans une automobile, le volant est la pièce mécanique permettant au conducteur de choisir la direction du véhicule. Le volant fait donc partie du mécanisme de direction du véhicule. Il fut introduit pour la première fois en 1894, dans l’épreuve Paris-Rouen, par M. Alfred Vacheron et son numéro 24. »

La voiture était une Panhard 4CV. Cela signifie-t-il que l’invention du volant directionnel est consécutive à l’apparition des premières voitures ? Il semble bien. En tous cas, on rapporte qu’en 1905, une décennie après sa première apparition, le volant est devenu pratiquement la norme dans la production automobile.

Voiture Panhard conduite par Ivor Bertie Guest, 1ᵉʳ Baron Wimborne (1835-1914), vers 1902. Lafayette archive/V&A Museum/Wikimedia, CC BY

J’ai vu Data driven. Sans les mains et j’ai pensé à Fondation foudroyée, le 4e tome du cycle de romans de science-fiction « Fondation » d’Isaac Asimov publié en 1982 :

« Trevize plaça les mains contre les contours dessinés sur le plateau, contours positionnés de telle sorte qu’il pût le faire sans effort.

“Fermez les yeux, je vous en prie, détendez-vous. Nous allons établir la connexion.”

Par les mains ?

Les mains ? Pourquoi pas ?

C’étaient les mains, la surface active du corps, les mains qui touchaient et manipulaient l’Univers.

L’homme pensait avec ses mains. C’étaient ses mains qui répondaient à sa curiosité, qui tâtaient et pinçaient et tournaient et levaient et soupesaient. »

Prendre le volant

L’expression « je prends le volant » le dit bien, mettre les mains sur le volant d’une « belle voiture » reste encore un rêve pour certains conducteurs. On peut relire ce texte d’Asimov écrit au XXe siècle comme une description simple et immédiate de la relation du conducteur à la voiture, par le volant, par les mains. Les films et séries basés sur cette relation sont légion avec des scènes – des poursuites, entre autres – d’anthologie.

Le volant comme symbole de la civilisation de la voiture, celle des Trente Glorieuses. Après cette lecture, Data driven. Sans les mains devient pour moi : des volants qui tentent désespérément de retrouver ensemble, et même « en faisant semblant », le bon vieux temps, celui où ils étaient les rois, avant la disparition des conducteurs.


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Une extension du corps

Entre l’invention de Alfred Vacheron en 1894 et Fondation foudroyée en 1982, un miracle s’est produit. Le volant devient la norme dès 1905. Ensuite il envahit le monde. Bien sûr entre une voiture de luxe aujourd’hui et ce volant initial, il y a beaucoup de différences, mais elles restent marginales. Il s’agit encore et toujours d’une voiture avec un volant pour orienter les deux roues directrices. La direction assistée complète le dispositif et il rencontre alors parfaitement le conducteur, la précision de ses mouvements, ses anticipations, son appréciation du volume et des formes du véhicule en mouvement, et même à grande vitesse.

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Alfred Vacheron en avait-il conscience ? Avec le volant, il complétait la voiture et en faisait littéralement une extension du corps par les mains. Chez Filipe Vilas-Boas comme Isaac Asimov, la conduite passe toujours par les mains qui établissent cette connexion intuitive et sensible, en fait extraordinaire, entre la machine et son conducteur. Comment analyse-t-on la qualité exceptionnelle de l’adéquation du volant comme interface entre la voiture et le conducteur ?

Le volant comme interface homme-machine

L’état des technologies en 1982 permettait à Isaac Asimov d’envisager ce futur éventuel du volant. Les interfaces tactiles et haptiques sont encore jeunes mais elles sont déjà là, et travaillent aux interactions entre nos mains et la technologie au-delà des claviers. Elles le font toujours d’arrache-pied. Les travaux de Vincent Hayward sur le toucher et sur l’haptique, dès cette époque, l’ont conduit aujourd’hui à l’Académie des Sciences.

De fait comme le montre Wendy Mackay dans son cours inaugural sur les interfaces homme-machine (IHM) au Collège de France en 2022, les IHM ont connu des évolutions fulgurantes dans les dernières décennies et ont accompagné le déploiement massif des technologies numériques dans le monde. Finalement Isaac Asimov décrit peut-être plus l’écran tactile de nos ordinateurs ou smartphones que le poste de contrôle d’un véhicule automobile aujourd’hui.

Filipe Vilas-Boas inverse le jeu

Une voiture, un volant, un conducteur : toutes les configurations sont aujourd’hui possibles. Les jeux de course automobile utilisent un volant connecté à une console de jeux. Ils gardent le pilote et le volant. La voiture n’est plus qu’un avatar dans un univers virtuel construit par les données. Filipe Vilas-Boas, lui, enlève la voiture réelle et le conducteur. Des flots de données circulent depuis l’espace virtuel, celui de l’avatar de la voiture, vers le volant motorisé. Dans une inversion absurde, au lieu d’être le cœur du pilotage, il exécute et tourne à vide. La troisième configuration est la voiture autonome. Ni volant, ni conducteur. Filipe Vilas-Boas nous prévient-il du sort qui nous attend ? Celui du volant ?


L'oeuvre de Filipe Vilas-Boas sera visible au musée des Arts et Métiers à partir de janvier 2023, dans le cadre de l'exposition « Permis de conduire ».

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