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L’électeur belge, un cas d’école pour mieux comprendre la politique

Un bureau de vote dans la province de Dave Namur, le 26 mai 2019
Un bureau de vote dans la province de Dave Namur, le 26 mai 2019, alors que la Belgique organise des élections régionales, fédérales et européennes. Bruno Fahy/Belga/AFP

À l’instar des autres démocraties européennes, la Belgique a été longtemps caractérisée par un système partisan relativement stable, structuré autour de grands clivages ayant donné naissance à trois principales familles politiques : démocrates-chrétiennes, socialistes et libérales. Les citoyens s’inséraient dans les piliers reliés à ces trois grandes familles politiques et votaient de façon stable pour le parti politique de leur monde sociologique.

Entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années 1980, ce tableau relativement aisé à lire n’avait été perturbé que par l’émergence de partis régionalistes (VolksUnie, FDF, Rassemblement wallon).

Pourtant, comme ailleurs en Europe de l’Ouest, de profondes transformations sociales prenaient racine (individualisation, hausse du niveau moyen d’éducation, sécularisation, désindustrialisation).

Ce terreau fertile s’est matérialisé politiquement à partir des années 1980-1990. La domination des partis traditionnels démocrates-chrétiens, socialistes et libéraux s’est fissurée face à la montée des formations écologistes (Ecolo et Agalev-Groen) et d’extrême droite (Vlaams Blok-Vlaams Belang et Front national).

L’intérêt d’étudier l’électeur belge

Cet éclatement de la représentation politique, marqué aussi par une forte la volatilité électorale – définie comme le fait qu’un électeur change de choix de vote d’une élection à l’autre – n’est pas spécifique à la Belgique.

Ailleurs en Europe (Pays-Bas, Italie, Espagne, Portugal, Suède, Danemark), on observe la même tendance.

Mais nulle part ailleurs, la fragmentation politique n’atteint de telles proportions – en 2019, pas moins de 12 partis sont représentés au Parlement fédéral belge, et le plus grand d’entre eux, la N-VA, ne pèse que 25 sièges sur 150 (16,66 %). Surtout, c’est en Belgique que le morcellement politique semble rendre le plus complexe de former des gouvernements, le pays battant tous les records de durée pour constituer un nouvel exécutif.

Ce contexte donne tout son intérêt à la forte tradition des études électorales en Belgique. Nous proposons de nous y pencher pour en apprendre plus sur l’électeur de ce pays, mais aussi pour voir quels enseignements peuvent en être tirés pour les autres pays faisant face au même éclatement de leur paysage politique.

Caractéristiques de l’électeur belge

Le premier trait mis en avant est celui d’un électeur plus distant et plus insatisfait du système politique. Cela se traduit en particulier par une hausse légère mais réelle de l’abstention et du vote nul dans un pays où le vote est pourtant obligatoire. Cela se marque aussi dans la montée du vote protestataire et du poids du rejet de la politique comme déterminant du vote. Les réceptacles de ce vote rejet varient toutefois au fil des ans : les verts et l’extrême droite dans les années 1990, la Lijst Dedecker, la N-VA et les verts dans les années 2000, le PTB-PVDA et le Vlaams Belang en 2019.

Une deuxième tendance lourde est la personnalisation des comportements électoraux. De plus en plus d’électeurs concentrent leur attention sur l’identité du candidat (ou des candidats) pour lequel(s) ils votent. Cette tendance se marque dans tous les partis, notamment au travers d’une hausse des votes de préférence.

Cependant, au cours de la dernière décennie, il est aussi apparu que cette personnalisation ne profite pas à tous les candidats de façon égale. Les électeurs se concentrent surtout sur les leaders des partis. L’essentiel des voix de préférence vont à de tels candidats. Et quand un parti n’a pas de figure de proue sur sa liste, beaucoup d’électeurs optent pour un vote de liste plutôt que pour un vote de préférence pour un candidat moins connu, plus ancré localement. Cette configuration est particulièrement marquée pour les partis plus jeunes ayant moins de figures de proue comme la N-VA, le PTB-PVDA ou le Vlaams Belang.

Des gens passent devant des listes de candidats
Des gens passent devant des listes de candidats dans un bureau de vote à Aarschot, le 26 mai 2019, alors que la Belgique organise des élections régionales, fédérales et européennes. Yorick Jansens/AFP

Enfin, malgré le dégel des grands clivages, les variables sociologiques lourdes ne doivent pas être ignorées pour comprendre l’électeur belge. Elles pèsent peut-être moins qu’auparavant mais elles sont toujours parmi les déterminants principaux du vote.

La classe sociale, la religion ou encore l’origine nationale sont des facteurs qui clivent encore aujourd’hui l’électorat même si c’est parfois de façon différente de ce qui était observé il y a plusieurs décennies. Le poids de la religion est, par exemple, toujours réel. Toutefois, celui-ci ne doit plus se comprendre uniquement en observant les comportements de vote des catholiques mais aussi en examinant le vote des électeurs d’autres confessions (musulmans, juifs, protestants). De la même manière, la classe sociale pèse toujours. Elle intervient toujours comme déterminant du vote socialiste, mais elle pèse aussi sur le soutien à d’autres formations. On voit notamment un vote de nombreux électeurs moins favorisés pour l’extrême droite, mais aussi un vote d’électeurs plus favorisés et avec un plus haut niveau de diplôme pour les partis verts et libéraux.

Les 20 dernières années de recherche sur les élections en Belgique ont donc surtout démontré qu’il n’y avait pas (plus ?) un électeur belge au comportement aisé à prédire, mais une diversité des électeurs inséré dans un réseau complexe de facteurs pesant sur le choix marqué sur le bulletin de vote. Et c’est sans doute cette multiplication des déterminants du vote qui explique l’éclatement croissant du système partisan belge.

Les comportements électoraux à venir

Les travaux les plus récents semblent d’ailleurs indiquer que cette tendance à l’éclatement des comportements électoraux risque de se maintenir dans les années à venir.

D’une part, l’insatisfaction politique continue de croître. La récente crise du coronavirus, mais sans doute encore plus la multiplication des très longues périodes nécessaires à former un gouvernement belge, ne font rien pour retisser du lien entre les citoyens et leurs représentants. Les partis surfant sur ce mécontentement ont un réservoir de votes qui ne désemplit pas. Toutefois, le vote rejet est également très volatile. Les électeurs en colère sont peu fidèles, ce qui ouvre un espace aux nouvelles formations. Les verts, l’extrême droite, la N-VA et le PTB-PVDA ont puisé dans ce vivier.

Nul ne sait encore quelle sera l’identité de prochains bénéficiaires du vote protestataire. Ce sera d’ailleurs peut-être l’abstention ou le vote blanc et nul, ce qui mettrait directement en cause le maintien du vote obligatoire en Belgique (notons d’ailleurs que cette obligation va être supprimée en Flandre aux élections locales). Par ailleurs, cette importance du vote protestataire indique aussi que pour les années à venir, un agenda de recherche important sera de s’intéresser au rôle des émotions dans les comportements de vote.

Une autre question majeure pour le futur des études électorales est celle de la transformation des campagnes électorales. Dans un contexte de personnalisation du vote, les candidats sont nombreux à avoir compris l’utilité des réseaux sociaux pour se faire connaître en dehors de la communication centralisée de leur parti. Les premiers travaux sur le sujet émergent mais sont encore très loin d’être consolidés. Là aussi, un chantier prometteur s’ouvre.

Ces quelques pistes de recherche montrent toute l’actualité de la question des comportements de vote. Une question de plus en plus complexe et de plus en plus diverse, à l’image de la société belge.


Cet article s’inscrit dans le cadre d’une réflexion collective de synthèse et prospective « 20 ans déjà, 20 ans demain. 2000-2020-2040 » sur quelques évolutions politiques majeures à l’occasion des 20 ans du Cevipol.

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