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Les banques publiques de développement au défi du financement d’une croissance durable

La mise en œuvre de l’Agenda 2030 pour le développement durable des Nations unies devrait coûter entre 50 000 et 70 000 milliards de dollars ces dix prochaines années. Tom Page, CC BY-SA

Avant la crise de la Covid-19, les nécessités de financement pour la mise en œuvre de l’Agenda 2030 pour le développement durable et ses 17 Objectifs de développement durable (ODD) adoptés par les Nations unies en 2015 étaient estimées entre 50 000 et 70 000 milliards de dollars sur une période de dix ans (2020-2030).

Bien que les approches de financement traditionnelles, telles que l’aide publique au développement et la mobilisation des ressources intérieures, restent essentielles, un important financement supplémentaire est nécessaire. Aussi, qu’elles soient multilatérales, bilatérales, nationales ou infranationales, les plus de 400 banques publiques de développement dans le monde constituent un canal essentiel.

Elles représentent collectivement 10 % des investissements réalisés chaque année par l’ensemble des acteurs publics et privés du monde (soit 2,5 trillions de dollars), et coopèrent traditionnellement avec les investisseurs commerciaux, grâce à leur connaissance détaillée du contexte spécifique de chaque région ou pays, et à leur flexibilité inégalée dans la conception de programmes de prêts concessionnels.

Afin de remplir ce rôle, elles doivent saisir pleinement la nature interconnectée et transversale des 17 ODD de l’Agenda 2030 et aligner leurs pratiques, leurs opérations et leurs investissements en conséquence. Le sommet Finance in Common, qui s’est tenu du 9 au 12 novembre 2020, est un premier pas dans ce sens.

Il ne s’agit pas de choisir tel(s) ou tel(s) objectifs et de négliger les autres ou d’ajuster marginalement les stratégies et les processus, il s’agit d’un changement d’ampleur, à la hauteur des attentes économiques, sociétales et citoyennes des populations concernées. Les banques publiques de développement doivent profondément remodeler leurs comportements et pratiques d’investissement, et elles le peuvent.

Aligner sa stratégie

Une étude menée par l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), basée sur des entretiens approfondis menés avec 28 banques, pointe des exemples de démarches réussies, et surtout, montre que ces institutions financières peuvent, sous certaines conditions, constituer les actrices de transformations structurelles favorisant une croissance équitable et durable.

Ses conclusions ont été présentées lors du sommet Finance in Common, qui s’est tenu en virtuel du 9 et au 12 novembre 2020, réunissant 450 représentants de banques publiques de développement issues du monde entier afin de « discuter de leur rôle, de leur ambition, de leurs défis et opportunités ».

Au sein des institutions financières, les efforts comprennent aujourd’hui la cartographie et le suivi des priorités et des lignes de crédit actuelles afin de faire correspondre les résultats de fin d’année avec les différents ODD. Ils comprennent également l’utilisation de garanties sociales et environnementales comme conditions préalables à l’approbation des crédits/prêts et l’utilisation de cadres ODD explicites pour aider à conduire la stratégie opérationnelle et évaluer les impacts des investissements.

La Banque de développement régional de l’Extrême Sud (BRDE) du Brésil, par exemple, a choisi d’évaluer l’ensemble de son portefeuille en termes de pourcentage d’alignement sur les ODD. Elle teste déjà l’idée d’offrir des conditions de crédit préférentielles – période de paiement prolongée, taux d’intérêt plus bas, ou extension partielle de la durée totale du prêt – aux projets qui démontrent un alignement sur un ou plusieurs ODD.

La Banque néerlandaise de développement entrepreneurial (FMO) a pour sa part aligné sa stratégie sur les ODD. Mais surtout, son modèle de création de valeur est conçu pour avoir un impact au-delà du financement. Elle concentre ses investissements dans des domaines tels que l’agroalimentaire, la promotion de la transition vers une économie sobre en carbone, l’énergie et le soutien à l’inclusion financière.

Intégrer complètement les ODD

Mais pour être réellement efficaces, les banques publiques de développement doivent aller plus loin et s’efforcer de définir des stratégies, des politiques et des objectifs clairs qui alignent l’ensemble de leurs activités et de leurs investissements sur les priorités des ODD et de l’Agenda 2030.

Les 17 Objectifs de développement durable de l’Agenda 2030 pour le développement durable. ONU

Les efforts devraient permettre une intégration complète, globale et systémique des ODD, en imprégnant toutes les activités, au lieu de classer les projets existants sous des objectifs individuels.

En outre, l’analyse de la compatibilité avec les ODD doit transcender une approche de projet à projet et considérer le portefeuille dans son ensemble. Les banques publiques de développement seraient ainsi en mesure de mieux relier les besoins à court terme – exacerbés par la crise actuelle – à la transformation à long terme nécessaire pour atteindre les objectifs de 2030.

Les banques publiques de développement doivent repenser leur mode de financement du développement, en passant de l’état d’esprit de bailleurs de fonds à celui de facilitateurs et de mobilisateurs.

En s’appuyant sur leur capacité à travailler côte à côte avec d’autres parties prenantes et acteurs financiers privés – par le biais de partenariats stratégiques, de financements mixtes ou d’autres mécanismes financiers tels que les garanties ou les obligations vertes/ODD –, les banques publiques de développement peuvent devenir les moteurs d’une relance alignée sur l’Agenda 2030.

À titre d’exemple, tirant parti de sa position de partenaire intermédiaire en matière de commerce et de capital de développement dans la région, la Banque de commerce et de développement d’Afrique orientale et australe (TDB) a pu s’adjoindre des partenaires privés, notamment par le biais de stratégies de partage des risques et de cofinancement, afin d’accroître l’ampleur de son soutien.

De son côté, l’Agence française de développement (AFD) vient de dévoiler son nouveau cadre obligataire ODD, qui adopte une approche « impact by design » en sélectionnant les prêts en fonction de leur contribution réelle aux ODD, grâce à un processus d’identification solide.

La nécessité d’une cohérence globale

Pour véritablement être des vecteurs de transformation durable, les banques publiques de développement doivent davantage s’engager dans l’accompagnement de leurs clients et bénéficiaires.

Des banques publiques de développement comme BDMG (Brésil), COFIDE (Pérou) ou Banco de la Nación (Argentine), ont compris qu’une meilleure connaissance de leurs homologues – gouvernements, autorités locales, communautés, banques commerciales privées qui servent d’intermédiaires – et du contexte les distingue en tant que spécialistes du dernier kilomètre, capables de créer de la valeur pour la société et de promouvoir le développement local.

Siège social de la Banque de la Nation argentine (Banco de la Nación Argentina) à Buenos Aires. Barcex/Wikimedia, CC BY-SA

Ces banques ne pourront cependant réussir sans le soutien politique et l’appui des gouvernements, des actionnaires et des autres parties prenantes internationales. Leurs actions doivent être soutenues par une politique gouvernementale et un budget national clairs en matière d’ODD (par exemple, par le biais d’un cadre de financement national intégré) et par des réglementations sur mesure qui augmentent leur propension à prendre des risques et à investir dans des secteurs non traditionnels ou dans des contextes pauvres/fragiles.

En effet, l’accès aux marchés des capitaux implique de suivre des normes privées et de passer par le processus de contrôle des agences de notation de crédit. Cela permet de réduire, dans plupart des cas, l’appétit des banques publiques de développement qui les poussent à prendre des risques et investir dans des contextes pauvres/fragiles. L’établissement d’un « score de crédit ODD » pourrait également encourager et soutenir les banques publiques de développement dans la conduite des transformations en matière de développement durable.

Pour entraîner réellement l’ensemble des acteurs économiques dans leurs sillages, il manque encore aux efforts entrepris une cohérence globale qui puisse véritablement amener l’ensemble des banques publiques de développement au niveau requis d’alignement pour contribuer de manière décisive à la mise en œuvre et au financement de l’Agenda 2030 pour le développement durable. Le sommet mondial Finance in Common visait justement à avancer dans cette direction.

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