Les combattants du poil sacré : retours sur une expérience sociale et cinématographique

Les joueurs de la Ducasse de Mons se précipitent pour récupérer quelques crins du « dragon ». Luigi de Sario, Author provided

Pour de nombreux Européens, la Pentecôte est avant tout une fête chrétienne célébrant la venue du Saint-Esprit sur les apôtres et la naissance de l’Église, cinquante jours après Pâques. Cette fête est immédiatement suivie d’une autre date clef, le dimanche de la Sainte Trinité.

Mais, en Belgique, dans la commune wallonne de Mons, ces dates sont attendues avec effervescence dans une tout autre atmosphère : on y prépare en effet la venue d’un dragon, pour le très célèbre combat du Lumeçon, un événement central de la fête appelée la « Ducasse de Mons ».

Cette fête urbaine d’origine médiévale est aujourd’hui devenue une célébration identitaire à part entière. Elle a suscité la curiosité du cinéaste Florian Vallée qui a capturé sur deux années cet événement hors du commun et en particulier son point culminant : le combat dit Lumeçon. Celui-ci prend place au beau milieu de la Grand-Place de Mons. Il met en scène de façon théâtrale le combat de Saint-Georges et du Dragon qui s’achève par la mise à mort de ce dernier, ainsi qu’un jeu de foule qui se déroule en même temps.

Bande annonce du film de Florian Vallée, 2015, Les combattants du poil sacré.

L’identité mise en jeu

Dans les jours qui précèdent la fête, les maisons du centre-ville commencent à arborer le drapeau rouge et blanc de Mons.

Du Jeudi au Mardi, les habitants, de tout âge et de tout genre sortiront boire quelques pintes et s’imprégner de l’ambiance « bon enfant » qui anime toute la ville mais aussi assister à une série de cérémonies et de jeux qui ont lieu en divers points de la ville, mais dont les deux centres névralgiques sont la collégiale Sainte-Waudru et la Grand-Place.

Les événements associés à la collégiale concernent pour l’essentiel Sainte-Waudru, fondatrice légendaire de la ville, comprenant notamment la descente de la chasse, hissée dans les hauteurs de l’église, comprenant ses reliques et la Procession où elles seront acheminées, avec d’autres reliquaires, dans l’enceinte de la ville.

La célébration de la sainte fondatrice est loin d’être le seul événement à teneur identitaire de la Ducasse. On y retrouve également des événements célébrant le patois local (similaire au Picard), les littérateurs montois, etc.

Mieux, durant et entre ces événements les habitants chantent à répétition deux chants locaux dont la teneur identitaire ne fait aucun doute. Le premier est le Doudou, que d’aucun nomment « l’hymne national montois ».

Le chant du Doudou.

Ce chant est historiquement étroitement associé à la fête, mais on l’entend aujourd’hui couramment à Mons même en dehors des périodes de Ducasse, ne serait-ce que parmi les airs populaires joués par le beffroi. Le chant est en patois et présente pour l’essentiel les étapes principales de la Ducasse.

Un autre chant, inventé durant la Ducasse dans les années 60 a également une teneur identitaire évidente, qui se retrouve cette fois dans les paroles elles-mêmes : « Et les Montois ne périront pas » (cette strophe est devenue le nom du chant) ou encore « C’est nous les champions de l’année ». Hormis ces auto-louanges, ce chant très court appelle essentiellement à « chahuter » et à faire la fête.

Un dragon et des chins-chins

Le Lumeçon, est le climax de la fête. Saint-Georges et le dragon sont chacun flanqués d’alliés : les chin-chins – sorte de chiens – pour l’un et les diables pour l’autre.

Les acteurs qui interprètent ces personnages sont de véritables célébrités à Mons. Arriver à ce poste est loin d’être aisé : il faut des parrains parmi les acteurs en place et prouver sa motivation en exerçant quelques années parmi des groupes festifs de soutien organisationnel. Aux acteurs s’ajoutent des policiers (en fonction), qui jouent le rôle d’arbitres du jeu. Tous sont séparés de la masse des combattants par un cercle de double cordes.

Le Saint-Georges de Mons… et les combattants. Luigi De Sario, Author provided

Ces derniers cherchent à s’emparer du crin de la queue du dragon (qui est régulièrement lancée dans la foule), lequel est dit « porter bonheur » ou à arracher un élément du costume des autres personnages. Le crin sera soit conservé dans un endroit sûr, souvent associé à l’argent (caisse de comptoir, portefeuille), soit porté fièrement, attaché en bracelet au poignet.

La densité de la foule regroupée autour du « rond » (terme indigène) dont tout le monde essaie de se rapprocher pour acquérir des trophées, n’est pas sans conséquence.

La rhétorique de la menace

Les Montois sont en effet bien conscients des dangers propres à ce jeu (coups reçus, piétinement, évanouissement) et du rôle déterminant de certains dispositifs du jeu pour éviter que les risques les plus graves n’aient lieu.

J’ai appelé les discours récurrents des Montois insistant sur la gravité des dangers du Lumeçon (et des autres jeux de foules de la Ducasse) la « rhétorique de la menace ».

En effet, il est apparu que le sens qui est collectivement donné au Lumeçon découle notamment des dangers les plus graves qu’on lui attribue : « piétinement des joueurs », « bagarre générale », « envahissement du rond ». On note que ce dernier exemple ne met en danger personne, mais empêcherait cependant le bon déroulement du jeu.

Ces discours sont mobilisés aussi bien par les combattants que par les spectateurs, organisateurs et médias locaux. Ils ont diverses fonctions, mais servent rarement à avertir l’interlocuteur, qui est généralement déjà au courant de ces dangers. Ils sont plutôt destinés à rappeler que la bonne participation des joueurs et du public est un élément central au déroulement du jeu.

Miracle montois

Bien des jeux traditionnels associés à une communauté spécifique sont dangereux, comme le Palio de Sienne, mais la spécificité du Lumeçon doit à la manière dont la rhétorique de la menace et certaines caractéristiques du contexte wallon font de ce danger l’un des piliers de sa valeur identitaire.

L’une des fonctions premières de la rhétorique de la menace découle en effet d’une caractéristique propre aux représentations collectives entourant les « folklores » (événements festifs traditionnels associés à une communauté urbaine ou villageoise spécifique) wallons.

Il a en effet été montré par l’anthropologue Albert Piette concernant le Carnaval de Binche et plus récemment par la sociologue Céline Bouchat au sujet des Marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse que la « bonne participation » au folklore implique que le participant possède les qualités jugées intrinsèques à l’identité collective qui lui est associée.

Le Carnaval de Binche, 2018.

De tels discours se retrouvent à Mons. De même, puisque bien jouer c’est être « un vrai montois », les effets du respect collectif des règles du jeu sont souvent présentés comme résultant des vertus de l’identité montoise.

Ainsi, lorsqu’un joueur tombe et qu’un cordon se forme pour le protéger en criant « chuuuute ! » mes informateurs commentent : « Les Montois sont si solidaires ! » La notion de solidarité découle donc du fait que l’application de ces dispositifs s’oppose au caractère apparemment compétitif du combat : ramasser ou protéger quelqu’un, c’est potentiellement se priver d’accès à la corde et aux trophées.

Dès lors, puisque ces qualités sont associées par les Montois à leur identité commune, l’une des fonctions de la rhétorique de la menace semble être de magnifier ces qualités. En effet, plus le risque semble grand, plus le fait de réussir à le prévenir semble relever de l’exploit. Ainsi, durant l’enquête, nombre de témoins se sont émerveillés à haute voix du fait que, durant les 45 dernières années de Lumeçon, aucun accident grave (ou impliquant l’arrêt du jeu) ne soit jamais arrivé. Tous les combattants savent que les côtes cassées et les cocards sont légion, mais, soulignent-ils, personne n’a été gravement piétiné et les coups n’ont jamais dégénéré en bagarre. Un ancien combattant désigne cet exploit communautaire comme un véritable « miracle montois ».

Le dragon montois. Luigi de Sario, Author provided

Tout ceci indique que le Lumeçon contemporain a pris le sens d’un drame communautaire annuel : une foule théoriquement toute puissante (puisqu’en surnombre par opposition aux acteurs et policiers du « rond ») peut ou non renouveler le « miracle » annuel en se pliant aux règles d’un jeu conçu comme le produit de l’identité collective. Ce faisant, la foule affirme collectivement son désir d’appartenir à la communauté, évitant dans la foulée qu’aucune des menaces propres au jeu ne se concrétise.

Un documentaire ethnographique original

Rendre compte des relations entre les enjeux ludiques et communautaires du Lumeçon a été tout l’enjeu du travail cinématographique de Florian Vallée dans Les combattants du poil sacré, un documentaire de 26 minutes, primé au festival Jean Rouch 2016.

La démarche du réalisateur le positionne entre cinéma et ethnographie : en tant que Montois, il a abordé son film avec une démarche de distanciation de cet objet auparavant familier et a eu recours au dispositif de l’entretien semi-directif – deux démarches similaires aux sciences sociales – tout en s’inscrivant dans la démarche esthétique du documentaire.

Un des dispositifs originaux du film est l’une de ses grandes réussites : sa voix off caractérisée par son impertinence respectueuse. Elle parodie en effet les vieux films ethnographiques et les descriptions des monographies fonctionnalistes qui ambitionnaient de décrire l’intégralité du fonctionnement d’une société (dont Les argonautes du Pacifique occidental de Bronislaw Malinowski en 1922 est l’archétype).

Pourtant, elle joue un vrai rôle analytique puisqu’elle seule permet au spectateur de décoder les témoignages. Ce dispositif permet, par ses excès mêmes, de rendre évidents les présupposés de telles descriptions, leurs potentialités et leurs limites.

« Tout ça pour du bête crin ! »

L’effet comique du film doit également au fait qu’il joue un double jeu en appliquant des concepts classiques de l’ethnologie de la religion (autel, rite, etc.) au jeu du Lumeçon. Pour disproportionnée que cette application puisse paraître (d’où son effet comique), ces termes font néanmoins écho aux émotions fortes exprimées, et disent quelque chose du rapport des Montois avec cette pratique. En effet, ces derniers aussi bien le Lumeçon avec des termes issus du champ lexical religieux (ferveur, communion entre les joueurs) tout en plaisantant sur son aspect surréaliste du jeu, appuyant sur le fait qu’il ne s’agisse que d’un jeu. Ainsi celui qui criera « Tout ça pour du bête crin ! » peut en même temps devenir littéralement enragé lorsque la queue tombe près de lui… Ce recours à l’autodérision, seulement interrompu lors de moments de « communion » caractérise plus largement l’esprit bon enfant qui est ici le mot d’ordre durant toute la Ducasse.

Entre son intérêt ethnographique, sa justesse de ton, et son esthétique tantôt hilarante tantôt grave et impressionnante, le film de Florian Vallée est une grande réussite, et un film tout publics, en somme, dans son sens noble.


Le film de Florian Vallée, a récemment été projeté dans le cadre du cycle de cinéma socio-anthropologique Faire et Défaire de l’Atelier d’Hybridations Anthropologiques (AHA) à l’Université Libre de Bruxelles. L’auteur remercie Florian Vallée pour ses contributions à cet article.

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