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VISUELWEB. Les Coops de l'information, CC BY-NC-ND

Les Coops de l’information : une expérience unique au monde

Il y a deux ans, six villes du Québec et leurs régions ont failli perdre leurs journaux. Le Soleil (Québec), Le Droit (Ottawa-Gatineau), Le Nouvelliste (Trois-Rivières), La Tribune (Sherbrooke), Le Quotidien (Saguenay) et La Voix de l’Est (Granby) sont passés à deux doigts de fermer leurs portes.

Ils faisaient partie du Groupe Capitales Médias (GCM), propriété de l’ex-ministre fédéral Martin Cauchon. GCM s’était placé sous la protection de la Loi sur la faillite et l’insolvabilité en août 2019. Cet automne-là, un plan de sauvetage a été ficelé dans l’urgence. La solution ? Transformer le groupe, et chaque journal, en autant de coopératives, une opération complétée le 19 décembre 2019.

Deux ans plus tard, les journaux sont toujours là. Je me suis penché ces derniers mois sur l’expérience unique au monde qu’ils mènent. Après avoir assisté à une douzaine de réunions internes et réalisé une cinquantaine d’entrevues, voici un survol des constats préliminaires qui se dégagent et des défis qui émergent à l’horizon.

Martin Cauchon en conférence de presse
Martin Cauchon au moment de la création du Groupe Capitales Médias, formé des six quotidiens hors-Montréal qui appartenaient auparavant à Gesca, le 18 mars 2015, à Québec. À l’arrière-plan, Claude Gagnon, pdg du Groupe. La Presse Canadienne/Jacques Boissinot

De tremplin à aimant

Les Coopératives de l’information sont comme un miraculé qui se rétablit après avoir failli mourir. Leur bon état de santé rassure et fait plaisir.

Tout d’abord, le groupe a mis sur pied de nouveaux projets, comme une « équipe d’impact » de six journalistes (un par journal) pour réaliser des dossiers et des enquêtes.

Les six journaux se sont mis à embaucher, aussi. La rédactrice en chef de La Voix de l’Est, Isabelle Gaboriault, qui compte 21 ans de carrière au plus petit quotidien du groupe, ne semble pas en revenir elle-même :

J’ai embauché… attends, six, sept, huit, neuf… dix personnes en un an et demi ! […] Je n’ai jamais vécu ça !

Bien sûr, plusieurs médias recrutent, ces jours-ci. Mais ce qui distingue les Coops de l’info, c’est qu’elles attirent désormais des talents d’autres entreprises de presse. Pendant des générations, les six quotidiens voyaient leurs journalistes quitter pour des médias de la métropole. Ils ont été le tremplin de nombreuses carrières.

Au cours des deux dernières années, on a assisté au phénomène inverse. Quelques exemples : les Coops ont recruté l’analyste politique Hélène Buzzetti, auparavant au Devoir ; Marie-Claude Lortie et Hugo Fontaine ont pour leur part quitté La Presse pour devenir respectivement rédactrice en chef du Droit et directeur général de La Tribune ; la créatrice de RDI junior, Ève Tessier-Bouchard, a été embauchée pour mettre sur pied une plate-forme d’information destinée à la jeunesse.

Ça change pas le monde, sauf que…

Ça change quoi, une coop ? Journalistes, représentants publicitaires ou employés de bureau, les artisans des six journaux me répondent tous la même chose. La transparence et le dialogue entre dirigeants et employés sont les nouveautés qu’ils préfèrent. Le sentiment est partagé par les cadres, dont Stéphan Frappier, directeur général du Nouvelliste :

Il n’y a plus de brouillard. Financièrement, c’est clair. Je n’ai jamais été aussi transparent. Tout est sur la table.

Les journalistes, dont le métier est de comprendre, apprécient de pouvoir enfin maîtriser toutes les clés de leur propre journal. Mais ce nouveau pouvoir vient avec de grandes responsabilités.

Pour transformer GCM en coopératives, par exemple, il a fallu faire un compromis : fermer les régimes de retraite. Tout le monde (sauf au Droit) a été touché : employés actuels comme retraités. Les premiers ont perdu 25 % du montant qu’ils avaient mis de côté pour leur retraite ; les seconds ont vu leurs prestations diminuer d’autant. Louis Tremblay, qui était à l’époque président du Syndicat des communications du Quotidien, affirme :

Je n’ai pas signé ça de gaité de cœur. S’il y avait eu une autre solution, on l’aurait prise !

C’est encore un nœud de discorde. Les retraités poursuivent leurs anciens syndicats devant le Tribunal administratif du travail.

Il se produit quelque chose de particulier quand les employés se retrouvent propriétaires de leur gagne-pain. Ils deviennent prudents, comme le dit Mickaël Bergeron, chroniqueur à La Tribune et vice-président de son syndicat :

Ça ne donne rien de se voter des augmentations de 15 % si c’est pour nous planter financièrement.

Le slogan des Coops de l’info : « Local. De calibre mondial. »
Le slogan des Coopératives de l’information. lescoops.ca

Les défis

Le modèle d’affaires des Coops de l’information demeure donc fragile. Il repose sur quatre sources de revenus qui toutes sont essentielles, mais dont aucune n’est pérenne :

  • La publicité. J’ai été étonné de constater à quel point la pub imprimée génère encore d’importants revenus. Le problème, c’est que de moins en moins de gens sont abonnés aux éditions papier des journaux. Pour le moment, la pub papier rapporte encore davantage que ce qu’il en coûte pour imprimer et distribuer un produit à un lectorat de plus en plus clairsemé, souvent en milieu rural. L’opération ne sera bientôt plus rentable.

  • Les abonnements numériques. La pandémie a forcé les Coops à prendre le « virage numérique » plus rapidement que prévu. Les journaux ne sont plus imprimés que le samedi (sauf à La Voix de l’Est, où une édition papier subsiste encore le mercredi). Le reste de la semaine, une application mobile est produite chaque matin. Et les sites web des journaux n’offrent que quatre articles gratuits par mois. Pour accéder au contenu numérique sans entrave, il faut s’abonner. Et c’est une autre réussite des Coops. Leur nombre d’abonnés numériques a dépassé 25 000 en 2021. À 9,95 $ par mois, cela assure des revenus annuels de près de 3 millions de dollars. Mais après un départ canon cette année, les abonnements numériques croîtront-ils suffisamment ?

  • Des redevances des GAFA. Les Coops font partie d’une poignée de médias canadiens qui ont signé des ententes avec Meta (anciennement Facebook) et Google en 2021. Même les artisans des journaux ignorent combien ces ententes génèrent en redevances. Gilles Carignan dit que « ça paye le salaire de quelques journalistes » au journal qu’il dirige, Le Soleil. Les ententes ont une durée de trois ans. Les géants du web voudront-ils à nouveau soutenir le journalisme canadien si une loi ne les force pas à le faire ? On compte sur le nouveau ministre du Patrimoine canadien, Pablo Rodriguez, pour ressusciter un projet de loi sur lequel planchait son prédécesseur, Steven Guilbeault.

  • De l’argent public. Ces dernières années, les gouvernements ont mis sur pied des programmes d’aide à la presse. Des crédits d’impôt, notamment, assurent plus de la moitié du salaire des journalistes (35 % au provincial et 25 % au fédéral). Ces programmes arrivent à échéance en 2024. On n’a aucune garantie qu’ils seront prolongés. Les conservateurs ont même promis de les supprimer, s’ils prenaient le pouvoir. Valérie Gaudreau, rédactrice en chef du Soleil, n’arrive pas à croire que Gérard Deltell, député conservateur de Chauveau, fasse pareille chose : « T’es un ancien journaliste, lui dirait-elle. T’es historien. Tu connais la valeur de l’information. »

Le rôle politique du public

La partie est donc loin d’être gagnée pour les Coops de l’info. Quand je demande à leurs artisans quel est leur principal défi, la plupart me disent : répondre aux attentes du public. Comme le dit Patrice Gaudreault, ancien rédacteur en chef du Droit et responsable de l’équipe d’impact :

Il faut continuer d’être pertinents. Alors, le public va le reconnaître, parce que c’est pour eux autres qu’on existe.

Justement, les six journaux ont choisi un type particulier de coop où le public peut jouer un rôle : la coopérative de solidarité. Elle permet à des gens qui soutiennent sa mission d’en devenir membres. Ainsi, le public peut devenir membre des Coops de l’information.

Mais voilà : seulement quatre des six journaux accueillent des lectrices ou des lecteurs dans leur membership. Selon Vincent Roy, de la Coopérative de développement régional Outaouais-Laurentides, il y a là une occasion ratée pour les Coops de l’info. Le public pourrait leur donner un certain pouvoir politique, dit-il, au sens où il serait plus difficile pour des politiciens de couper les aides publiques aux six journaux si des dizaines de milliers de Québécois·e·s en sont membres au lieu d’y être seulement abonné·e·s.

L’idée n’est pas bête du tout. Ce serait peut-être là une façon de « [remettre] les citoyens au cœur de l’écosystème médiatique », comme l’écrivaient Julia Cagé et Benoît Huet dans L’information est un bien public. Des médias d’information que le public se serait « réappropriés » seraient peut-être encore plus indispensables.

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