Politico-médiatique

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Les enseignements de cet inédit débat à cinq

Les cinq participants au débat inédit du 20 mars 2017 sur TF1. Patrick Kovarik/AFP

En préambule de l’analyse de ce débat, il faut redire avec force que ce débat est inédit ! Il n’a pas d’équivalent depuis 1974 et l’introduction en France du duel télévisé de second tour. Il est inédit puisqu’avant lui, il a toujours eu lieu entre les deux tours, a toujours été un duel, qu’il est donc toujours intervenu à un moment de la campagne où la grande majorité des Français avaient déjà cristallisé leur choix.

Rien de tout ceci ce lundi 20 mars. Ce débat à cinq est un héritier direct de l’adoption dans nos mœurs politiques des élections primaires, où dès le début, dès 2006 et la primaire socialiste, il est apparu comme une évidence qu’il fallait entendre ensemble les candidats qui concourraient au suffrage. La droite ayant rallié cette pratique en 2016, avec là aussi des débats au complet, il est devenu évident qu’il fallait débattre à plusieurs avant le 1er tour, avec toute la polémique pour savoir s’il fallait ne le faire ou pas qu’avec les favoris désignés par la hiérarchie de sondages… qui valent ce qu’ils valent.

De plus, ce débat est intéressant car la situation politique est inédite. Jamais dans l’histoire de la Ve République, il n’y avait eu, à cinq semaines du scrutin présidentiel, autant de Français indécis, en quête de réponses à des questions qui détermineront leur choix de voter ou de s’abstenir, ou de voter pour un des deux candidats auxquels ils trouvent des proximités. Ajoutons que la présence d’Emmanuel Macron trouble un peu plus encore le jeu, puisqu’il est susceptible d’entraîner des hésitations à voter pour lui, à droite comme à gauche. Pour une fois donc, ce débat pouvait être assez décisif, pour aider les électeurs à cristalliser leurs choix.

Or il est délicat de sortir de ce débat à cinq, pétri de certitudes. Essayons néanmoins l’exercice, à chaud, en s’intéressant aux jeux de rôle que les uns et les autres ont adopté, à leur performance scénique et aux interactions qui se sont tissées entre les uns et les autres. Le tout débouchant sur quelques certitudes partielles qui ne permettent pas de proclamer l’avènement incontestable d’un vainqueur dominateur sur tous les aspects.

Du côté des performances individuelles

  • Aucun candidat n’a commis de bourde telle que son image sortirait durablement altérée.

  • En conséquence, et les tweets nocturnes des partisans le prouvent, chaque camp peut se sentir rasséréné par la prestation de son champion et se sentir renforcé dans ses convictions.

  • Sur le fond, chacun a déroulé son programme, sans annonce spectaculaire, sans coup de théâtre programmé pour créer la surprise et déstabiliser les autres.

  • Le travail de fact-checking auquel différents médias se sont livrés en direct montre qu’une série d’approximations ou de mensonges ont circulé sur le plateau, même si certains candidats ont (rarement) essayé de jouer les redresseurs de torts factuels.

  • En termes de performance théâtrale, Jean-Luc Mélenchon sort vainqueur de cette scène à cinq acteurs. Il a fait valoir sa gouaille, son humour (réussissant à faire rire le public et ses adversaires du soir). Il a adopté un ton très pédagogique, déroulant ses éléments de programme avec sa verve habituelle, exactement comme il le fait dans ses meetings. Nullement corseté par le dispositif scénique, on a revu le Mélenchon habituel de ses prestations publiques. Ce qui ne signifie pas qu’une majorité de Français va subitement trouver son programme le plus crédible de tous et le plus désirable.

Jean-Luc Mélenchon a marqué des points avec sa gouaille. Patrick Kovarik / AFP
  • Marine Le Pen a pu asséner avec conviction ses idées, avec pour effet, n’en doutons pas, de renforcer l’attachement à leur championne de tous ceux et toutes celles qui s’apprêtaient à voter pour elle.

  • Benoît Hamon est apparu sans doute plus effacé que les autres, moins à son avantage, et en tout cas moins que lors des débats des primaires. Sans doute le fait d’être pris en étau entre Mélenchon et Macron est-il apparu assez clairement ce soir.

  • François Fillon, d’abord emprunté, s’est révélé plus pugnace dès les questions économiques et sociales en jeu, sans doute soulagé d’avoir passé l’épreuve du débat sur la moralisation de la vie politique, dont il se sort par une pirouette consistant à annoncer la création d’une future commission coprésidée par trois hauts dignitaires des palais républicains.

François Fillon, d'abord emprunté, s'est animé sur les questions économiques. Patrick Kovarik / AFP
  • Emmanuel Macron quant à lui était dans une position triplement singulière : il n’a aucune expérience de ce type d’exercice puisqu’il conduit son premier combat électoral ; il partait néanmoins en position de favori donc avec le risque d’avoir beaucoup à perdre et peu à retirer de l’exercice ; il brouille les lignes, en se voulant œcuménique, à cheval sur le clivage structurant droite-gauche. Les trois phénomènes convergeaient pour lui conseiller avant le débat d’adopter une position prudente, ce qu’il a plutôt fait, même s’il a voulu se montrer pugnace à au moins quatre reprises lors d’attaques personnalisées lancées par Benoît Hamon contre ses donateurs, ou par Marine Le Pen, contre son parcours d’énarque banquier ou sur le burkini, et par François Fillon sur les 35 heures.

Les jeux d’interactions entre les débatteurs

  • Il y a bien eu plusieurs altercations entre des candidats, en duel ou en trio, mais les débats sont restés globalement policés.

  • Alors que le début de campagne depuis janvier a été pollué par le feuilleton des affaires politico-judiciaires, il n’en a quasiment pas été question ce soir, au grand soulagement de F. Fillon, à coup sûr.

  • À ce jeu des attaques, c’est Marine Le Pen, repoussoir commun des quatre autres, qui a reçu le plus de piques, devant François Fillon. Et contrairement à ce qu’on pouvait imaginer, Emmanuel Macron a été un peu moins ciblé.

  • On notera également le jeu de Marine Le Pen vis-à-vis de Jean-Luc Mélenchon qui avait de quoi surprendre. En d’autres temps, avec son père, le candidat FN se serait montré très urticant et combatif avec le candidat « révolutionnaire ». Là, au contraire, elle a relevé des lignes de convergence sur l’Europe, la protection des travailleurs, comme si elle posait les jalons pour la récupération à son profit d’une partie de l’électorat populaire du leader de la France insoumise.

  • François Fillon a plutôt rejoué la partition des débats des primaires, en surjouant la posture de celui qui est le seul à être crédible par la rigueur de son propos, distribuant du coup, les mauvais points à tous, au nom de « l’irréalisme », de leur supposée démagogie budgétaire.

  • Emmanuel Macron a, quant à lui, surjoué le distributeur de bons points. Il s’est montré œcuménique en diable, réussissant la performance d’avoir au moins une fois dit à chacun qu’il était d’accord avec eux, qu’il partageait leur diagnostic. Moyennant quoi, beaucoup de tweets émis en direct l’ont trouvé « flou », « inconsistant », « vide », « creux », cherchant à tenir l’intenable. Critiques qu’on retrouve dans la bouche de François Fillon et Marine Le Pen, cette dernière les formulant avec le plus de virulence. Affichant une posture de « pragmatique », il prend le risque de brouiller son positionnement politique en n’ayant pas de marqueurs forts.

  • Enfin, Benoît Hamon s’est mis à plusieurs reprises dans une position de quasi-journaliste, interpellant un ou une des débatteurs sous forme de questions, exigeant clarification, soulignant des incohérences, appelant à prendre des engagements. Il n’était plus celui qui avançait son programme et ses idées, mais celui qui obligeait les autres à préciser leurs positions.

Le débat a-t-il pu remplir son office ?

On l’a dit plus haut : puisqu’il n’y a pas eu d’énormes bourdes, les prestations de chaque candidat n’entraîneront probablement pas de déplacements massifs des intentions de vote, sur la base de ce critère. Mais alors que peut-on attendre comme mouvement d’opinion dans les jours à venir suite à ce débat ? Risquons-nous à l’exercice périlleux des prévisions.

Marine Le Pen n’a donné aucune raison à ses partisans de désespérer d’elle. Elle va donc très probablement solidifier son socle. Ses positionnements économiques et ceux de François Fillon ont été rappelés suffisamment fort pour que la porosité de chaque électorat déjà acquis soit nulle. En revanche, un tel débat laisse très ouvertes les raisons de basculer vers l’un ou l’autre dans cet électorat de droite qui hésite encore.

François Fillon reste sur sa ligne des primaires. Cela peut devenir une faiblesse. Il a repris une posture de « père la rigueur », faisant le procès en irréalisme des quatre autres. Si une telle posture permet de maintenir fermement le niveau d’adhésion de ses plus fervents soutiens, elle n’apparaît guère initiatrice d’une vague d’adhésions nouvelles. À cet égard, on peut se demander si ce débat ne manifeste pas que le jeu de la primaire à droite, gagnée par les électeurs bien à droite, ne se referme pas comme un piège sur son vainqueur.

Emmanuel Macron s'est voulu «pragmatique». Eliot Blondet / AFP

On peut juger la performance d’Emmanuel Macron comme étant en demi-teinte. Mais peut-être ce débat débouchera-t-il sur un jeu à somme nulle. D’un côté, il a montré une certaine pugnacité, notamment face à Marine Le Pen, tout en ne fermant pas toutes les portes aux électeurs de François Fillon et, dans une moindre mesure, aux électeurs des deux candidats de la gauche. Ce caractère ouvert, pragmatique et œcuménique peut lui permettre de motiver des hésitants à basculer pour lui. Mais il prend le risque, a contrario, d’en déboussoler d’autres, qui ne verraient pas assez clairement ses lignes directrices et ses marqueurs programmatiques.

Surtout que le marqueur qui le différencie le plus des autres, l’Union européenne acceptée et revendiquée comme bouclier, a été le grand sacrifié de ce débat. Sa posture sert évidemment son image de possible rassembleur face à la candidate de l’extrême droite en cas de duel au second tour. Mais on sait ce qu’il en a coûté à Lionel Jospin, en 2002, d’avoir adopté trop tôt une posture de second tour.

Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon sont en rivalité pour incarner une certaine idée de la gauche. À ce jeu-là, les performances comparées sont plutôt de mauvais augure pour Benoît Hamon. Le tribun hâbleur et roué qu’est Jean-Luc Mélenchon, qui s’est joué des autres sans tomber dans aucune outrance verbale, a incontestablement marqué des points lundi soir. S’il fallait prendre le risque de sortir une pièce pour parier sur l’enclenchement d’une dynamique suite à ce débat, c’est dans le juke-box de la campagne Mélenchon que nous la mettrions. Avec des effets collatéraux défavorables à Benoît Hamon.

En tout cas, le jeu des acteurs de ce débat, l’heure tardive de fin des échanges, et l’absence d’événement marquant n’auront sans doute pas suffi, pour beaucoup d’indécis, à se forger une conviction définitive. Un tel débat n’a sans doute pas potentialisé toute son utilité pour cristalliser le choix des électeurs hésitants et perplexes.