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Les étudiants thaïlandais face au triangle Armée-Constitution-Royauté

Des étudiants font le salut à trois doigts inspiré de la série de films Hunger Games lors d'une manifestation à Bangkok le 19 août 2020. Mladen Antonov/AFP

Depuis mi-juillet, des manifestations étudiantes secouent le royaume thaïlandais, allant jusqu’à rassembler plus de 10 000 personnes le 16 août.

Reste à comprendre de quoi il retourne. Ces manifestations font suite à la dissolution par la Cour constitutionnelle, le 23 février 2020, du parti « Nouvel Avenir » (Anakhot Mai, fondé en mars 2018), pour avoir enfreint la loi sur le financement des partis politiques, la Cour considérant le prêt de 5,5 millions € effectué par Thanathorn Juangroongruangkit, son chef de file milliardaire de 39 ans et ancien dirigeant du Thai Summit Group, comme une donation déguisée.

Disposant d’une large audience auprès des jeunes urbains instruits, Anakhot Mai avait obtenu 31 des 350 sièges pourvus au suffrage universel direct aux législatives de mars 2019, plus 50 des 150 sièges de liste.

Le lendemain, les étudiants investissent les campus : ceux de la prestigieuse université de Thammasat – où le secrétaire général d’Anakhot Mai, Piyabutr Saengkanokkul, enseignait le droit constitutionnel jusqu’en mars 2018 – comme ceux d’autres universités de Bangkok. D’autres leur emboîtent le pas sans pour autant que les manifestations, qui gagnent la province, dépassent le millier de participants. La fermeture des écoles et universités fin février, l’instauration de l’état d’urgence le 24 mars et le confinement partiel arrêtent ensuite le mouvement.

Le 4 juin, Wanchalearm Satsaksit, réfugié depuis 2014 à Phnom Penh, au Cambodge, était enlevé devant son domicile. Cet ancien chargé de communication de l’un des vice-premiers ministres du gouvernement (2011-2014) de Yingluck Shinawatra – sœur cadette de Thaksin Shinawatra et chef d’entreprises, dont la destitution par la Cour constitutionnelle en mai 2014 avait ouvert la voie au coup d’État –, avait été inculpé au titre de l’article 112 (lèse-majesté) du code pénal en 2015. C’est le neuvième cas de disparition d’un opposant thaïlandais en Asie du Sud-Est depuis 2016, sans que l’implication du gouvernement ait pu être établie d’une quelconque manière.

Des manifestants pro-démocratie tiennent des affiches représentant Wanchalearm Satsaksit, lors d’un rassemblement à Bangkok le 27 août 2020. Mladen Antonov/AFP

Le 24 juin, quelques centaines de jeunes se rassemblent à Bangkok pour l’anniversaire de la promulgation de la Constitution de 1932, qui avait constitué le premier apprentissage de la démocratie dans le royaume.

Il faut attendre la réouverture des commerces et des établissements d’enseignement, puis l’apparition de cas de Covid-19 dans le sillage de diplomates exemptés des restrictions imposées au commun des mortels, pour relancer le mouvement, le 18 juillet : un millier de contestataires illuminent l’emblématique Monument de la Démocratie (qui commémore la « révolution » de 1932) avec leurs téléphones portables et dénoncent le gouvernement. Le lendemain, l’agitation gagne les universités de province.

Lors de la manifestation anti-gouvernementale devant le Monument à la Démocratie à Bangkok, le 18 juillet 2020. Aidan Jones/AFP

Si les revendications sont multiples (suppression des uniformes et autres codes vestimentaires à l’université, droits des LGBT, etc.), trois exigences-clés apparaissent : la démission du gouvernement ; la modification de la Constitution ; la fin du harcèlement des opposants.

Que veulent les contestataires ?

Le 3 août, l’avocat Arnon Nampa (36 ans et militant du Thai Lawyers for Human Rights, fondé en 2014) amorce une critique de la monarchie lors d’une manifestation de 200 personnes à proximité du Monument de la Démocratie.

Le 10 août, l’United Front of Thammasat and Demonstration (inconnu jusqu’alors) formule une proposition en dix points de réforme de l’institution royale.

  1. la révocation de l’article 6 de la Constitution de 2017, qui rappelle la position de vénération dans laquelle doit être tenu le souverain ;

  2. la révocation de l’article 112 du code pénal relatif au crime de lèse-majesté ;

  3. la révocation du Crown Property Act de 2018, libérant le Crown Property Bureau (CPB) de la tutelle du ministère des Finances et faisant de ses actifs la propriété du Roi (et non plus de la Couronne), au titre de sa fonction ;

  4. l’établissement de l’allocation budgétaire du souverain en fonction du contexte économique ;

  5. la suppression des agences sous commandement du Roi ;

  6. la suppression des dons des et aux fondations royales ;

  7. l’abolition de l’inviolabilité du souverain (article 6) ;

  8. l’arrêt de la célébration de la monarchie dans les administrations publiques et l’éducation ;

  9. l’ouverture d’une enquête sur les morts de personnes ayant critiqué ou ayant eu des relations avec la Couronne ;

  10. le non-entérinement des coups d’État par le Roi.

L’atteinte à la monarchie entraîne la multiplication de contre-manifestations royalistes, de bien moindre ampleur et avec un public en moyenne plus âgé, essentiellement à Bangkok, autour de groupes d’étudiants suivant des formations techniques ou du People’s Democratic Reform Committee (PDRC, mouvance « jaune »), lequel organisa les manifestations contre le gouvernement de Yingluck Shinawatra en 2013-2014.

Le 12 août, une centaine d’universitaires thaïlandais apporte son soutien aux dix propositions. À l’inverse, l’un des ex-leaders rouges du National United Front of Democracy Against Dictatorship (UDD), regroupant les partisans de l’ex-premier ministre Thaksin et opposé au coup d’État de 2006, Jatuporn Prompan, supplie les étudiants de s’en tenir aux trois demandes de juillet et de ne pas aborder la question de la monarchie.

Le 16 août, 10 à 20 000 étudiants réunis autour du Monument de la Démocratie réclament la dissolution du Parlement, la réécriture de la Constitution et l’arrêt du harcèlement des opposants.

Le 18, l’Assemblée des pauvres (ONG rurale proche de Thanathorn, l’ancien président d’Anakhot Mai) annonce son soutien au mouvement des « Jeunesses libres ».

Une agitation différente de celle des années 2006-2014

L’agitation qui prévaut actuellement en Thaïlande relève d’un autre phénomène que les mouvements de masse des années 2006-2014, donc les participants étaient majoritairement d’âge moyen et qui opposaient les « royalistes » jaunes aux partisans « rouges » du premier ministre Thaksin. Cette bipolarité semble avoir aujourd’hui disparu de l’avant-scène.

Lancées à la dernière minute sur les réseaux sociaux, les actions restent pacifiques, ne sont pas coordonnées, mais sont devenues quasi quotidiennes et gagnent en audience. Leur symbolique relève d’une pop-culture mondialisée, que ce soit le salut à trois doigts des gladiateurs de Hunger Games, le détournement de la mélodie de la série japonaise Hamtaro (dessin animé) pour demander la dissolution de l’Assemblée ou les références à Harry Potter.

On pourrait donc croire qu’il s’agit d’un banal conflit générationnel illustré par des panneaux comme « le premier lieu de la dictature est l’école », qu’alimenterait l’inquiétude face à une probable augmentation de 20 % du chômage des jeunes en 2020 (le taux de chômage des jeunes était en 2019 de 5,4 %) due à une contraction du PIB d’au moins 8 %, induite par la pandémie.

Toutefois, un sondage auprès des plus de 18 ans effectué dans les règles de l’art par le NIDA (National Institute of Development Administration, sur un échantillon de 1250 personnes) le 2 août montre que 34 % des personnes interrogées approuvent les manifestants ; 19 % sont en partie d’accord avec eux et 24 % les condamnent fortement.

Un questionnaire mis en ligne du 16 au 21 août par l’université Suan Dusit Rajabhat, ayant obtenu 197 029 réponses, donne une lecture quelque peu différente : 59 % estiment que les demandes de réforme sont normales en démocratie et 41,7 % qu’il ne faut pas marcher sur les plates-bandes de la monarchie, deux réponses étant possibles par personne.

Un gouvernement fragilisé

Or suite à l’attribution de 21 sièges de liste à trois formations ayant obtenu entre 1 et 2,5 % des suffrages aux législatives de mars 2019, et de 17 sièges à 14 nano-partis (entre 0,1 et 0,6 % des suffrages), le gouvernement repose sur la coalition potentiellement précaire d’une vingtaine de partis. Fin 2019, les difficultés du vote du budget 2020 montraient déjà l’usure d’une équipe pour une large part aux commandes depuis le coup d’État de 2014.

La réponse du gouvernement, qui accepte le 20 août le principe d’une révision constitutionnelle et la fait en toute hâte inscrire à l’ordre du jour de l’Assemblée pour le 28 août, tout en précisant que le chapitre 2 traitant de la fonction royale ne sera pas modifié, confirme la gravité de la situation. Le 24 août, il ajoute que 10 représentants étudiants participeront au comité de 200 membres chargé de rédiger la nouvelle Constitution.

Le point commun de la plupart des revendications de 2020 est en effet la refonte de la Constitution de 2017. Ses dispositions transitoires (§ 262-271) posent deux limites à l’exercice démocratique :

1°) les 250 membres du Sénat ont été choisis fin 2018 par le NCPO (National Council for Peace and Order, autrement dit la junte militaire), le ministre de la Défense, les commandants en chef des armées, des trois armes et de la police étant sénateurs de droit ;

2°) l’actuel premier ministre (le général Prayuth Chan-ocha, ancien président du NCPO et tête de proue du coup d’État de mai 2014) a été désigné à la majorité absolue des deux chambres (Assemblée législative et Sénat) réunies lors d’un vote à main levée.

S’y ajoute le flou des mécanismes d’attribution des sièges de liste (§ 91), notamment le seuil au-delà desquels les nano-partis ne pourraient obtenir de sièges.

L’évolution de la monarchie depuis 2017

Un autre paramètre est la monarchie. Comme en témoigne le nombre de portraits du roi Bhumibol (décédé en 2016) par rapport à ceux de l’actuel souverain brandis lors des manifestations royalistes de 2020, ce dernier ne bénéficie pas de la même aura que son père.

Faute d’un réel charisme personnel, Rama X a donc unifié la chaîne de commandement sous ses ordres. En 2017, il s’est fait remettre la supervision de quatre agences d’État (dont deux gérant la sécurité royale) et a fusionné deux d’entre elles (Secrétariat Privé du Roi et Bureau de la Maison royale). En 2018, la structure gérant les actifs personnels du roi a été regroupée avec le CPB (pour l’évaluation des actifs du CPB voir M-S de Vienne, Thaïlande, une royauté bouddhique aux XXᵉ et XXIe siècles, pp. 106-114), lequel paie désormais l’impôt sur les sociétés. L’objectif de la manœuvre est de gérer ces fonds conformément aux souhaits du roi et en toute discrétion, en échappant au contrôle du ministère des Finances, d’où la loi de 2018, mentionnée plus haut dans le point 3 des 10 points de réforme de l’institution royale.

En octobre 2019, un décret d’urgence transfère les 1re et 11e divisions d’infanterie, jusque-là dépendantes du ministère de la Défense, sous le contrôle direct du roi, qui dispose en sus de l’unité des forces spéciales 904.

Le roi, auquel certains reprochent l’augmentation du budget afférant à la monarchie en période de récession, est constitutionnellement chef des forces armées, ce qui lui donne un droit de regard sur les nominations des officiers généraux.

Des manifestants royalistes brandissent des photos du roi thaïlandais Maha Vajiralongkorn (Rama X) et de la reine Suthida lors d’un rassemblement à Bangkok le 16 août 2020, avant les manifestations antigouvernementales dans la capitale thaïlandaise. Lillian Suwanrumpha/AFP

Pour autant, ce n’est pas au roi, qui réside la plupart du temps en Bavière, que revient la charge de gérer la crise au quotidien, mais au gouvernement et aux forces de l’ordre. Or le haut commandement militaire est loin d’être homogène. Il comprend traditionnellement plusieurs factions, et il n’est pas inenvisageable qu’un courant devenu majoritaire adopte un jour le même positionnement qu’en 1932 et pousse à une réforme de l’institution royale : les promoteurs de la démocratie n’avaient pu s’imposer alors que grâce à l’appui des « 4 tigres » (colonels), l’armée intervenant à nouveau en faveur de la démocratie en 1933.

Autant dire qu’il est difficile de se livrer à une prédiction quelconque en dehors d’une vraisemblable dissolution de l’Assemblée d’ici la fin de l’année, et qu’on ne peut exclure aucune hypothèse, y compris celle d’un nouveau coup d’État militaire.

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