Les grands défis de l’Agence universitaire de la francophonie, instrument de la démocratisation des savoirs (2)

L'université de Cocody, en Côte d'Ivoire, membre de l'Agence universitaire de la francophonie. abdallahh, CC BY-SA

La francophonie peut devenir à travers l’Agence universitaire de la francophonie (AUF) l’espace d’un nouveau pacte de codéveloppement scientifique, culturel, économique et politique entre le Sud et le Nord, l’Est et l’Ouest, à condition qu’elle soit capable d’aller au-delà des cercles actuels, de toucher tous les francophones (y compris en France !), d’articuler la conscience du passé dont se nourrit l’univers culturel francophone et la capacité d’innovation intellectuelle, méthodologique et technologique sans laquelle il sera très difficile de répondre aux défis de la massification des études supérieures.

Pour ce faire, il faudrait que l’AUF ne soit pas l’affaire des quelques élites et qu’elle n’apparaisse pas comme une institution respectable mais trop repliée sur elle-même.

L’AUF doit se penser comme une agence globale, avec plusieurs centres de réflexion, d’action et de décision, s’appuyant sur plusieurs pôles de rayonnement au service d’un seul projet et d’un idéal commun.

Massification, diversité et excellence

Par-delà les aspects institutionnels et d’organisation, le principal défi auquel la francophonie sera confrontée dans les prochaines années consistera à concilier la massification des études, la diversité culturelle et l’excellence scientifique dans un monde de la connaissance globalisée et de l’innovation technologique.

Des universités francophones qui ne poursuivraient que l’un de ces objectifs seraient destinées soit à la marginalisation scientifique, avec une aggravation des crises économiques et des inégalités sociales, soit à une forme d’élitisme sans avenir.

L’AUF a pour mission d’être au cœur de la démocratisation des savoirs, en accompagnant les universités de son réseau vers un processus d’innovation didactique, pédagogique et scientifique, qui permette de faire face aux exigences d’un environnement culturel et sociétal en profonde mutation ; sa vocation est de soutenir les chercheurs dans l’élaboration de nouvelles connaissances, d’aider les étudiants francophones à acquérir ces compétences qui vont leur permettre de construire un monde plus responsable et plus solidaire, de contribuer à la modernisation des structures administratives et à l’émergence d’une gouvernance académique capable de répondre à tous ces défis, d’encourager et accompagner l’accès des femmes aux études supérieures, en promouvant leur présence dans la gouvernance universitaire.

Ce dernier enjeu est capital pour les sociétés des pays francophones et pour la démocratisation des savoirs. La vocation de l’AUF est de poursuivre sur ce chemin de la subsidiarité et de la coopération, en devenant aussi une agence de savoirs et de savoir-faire, un opérateur fédérant la recherche universitaire francophone et ouvrant à ses partenaires un accès aux grands projets internationaux.

Pour réussir à mener à bien un tel programme de modernisation, l’Agence doit se doter d’un programme stratégique ayant comme horizon 2050.

Plusieurs perspectives peuvent être d’ores et déjà être envisagées pour faire en sorte que le réseau de l’AUF se métamorphose en un horizon linguistique choisi pour sa fécondité intellectuelle et son efficacité pédagogique et économique et pour qu’il devienne un modèle pour la croissance des savoirs. Je me contenterai dans le bref espace de cette réflexion d’en énumérer cinq.

S’appuyer sur les personnalités de la francophonie

L’AUF s’appuie aujourd’hui sur l’expertise de deux conseils (associatif et scientifique) qui réunissent une partie de ses membres institutionnels. Elle ne bénéficie pas assez, en revanche, de l’éclairage que pourraient lui garantir des personnalités éminentes de la francophonie : écrivains, intellectuels, savants, académiciens venant d’horizons scientifiques et de pays différents.

Un seul exemple. L’AUF publie en ce moment un appel à candidatures pour le renouvellement d’une partie des membres de son Conseil scientifique. Ce processus, parfaitement conforme aux statuts de l’Agence, est fondé sur un principe de transparence, louable en-soi.

Mais la transparence peut finir par devenir un écran institutionnel. En effet, cet appel à candidatures risque, d’une part, de n’être lu que par ceux qui connaissent bien l’AUF et ses procédures – on peut d’ailleurs espérer que la présente tribune contribuera à sa diffusion ; la procédure, d’autre part, peut paraître surprenante au vu des traditions académiques : qui peut raisonnablement imaginer que des personnalités éminentes, des intellectuels, des artistes ou des scientifiques renommés remplissent un formulaire en ligne, accompagnent leur candidature de trois lettres de recommandation ou encore envoient une lettre de motivation pour justifier leur candidature ?

La motivation d’un universitaire ou d’une personnalité qui peut contribuer au rayonnement de l’AUF et enrichir avec son expérience et ses compétences la réflexion du Conseil scientifique est d’abord et avant tout dans son œuvre, dans son parcours, dans ses connaissances. Son engagement à les partager ne peut pas être transformé en un dossier administratif de plus.

La francophonie est connue surtout grâce aux productions d’artistes, intellectuels et scientifiques ; l’AUF s’honorerait d’en accueillir un certain nombre dans un Conseil scientifique, qui apporterait ainsi beaucoup au rayonnement de l’Agence et qui favoriserait la réussite de ses initiatives. Si pour ce faire, il faut modifier les statuts de l’Agence, cela ne paraît pas un obstacle insurmontable et c’est sans doute même un changement souhaitable.

Augmenter le budget pour une meilleure coopération

Même si elle ne pourra faire face à l’augmentation exponentielle du nombre de demandes d’aides à la mobilité, l’AUF a l’obligation de multiplier dans les prochaines années les bourses destinées aussi bien à la mobilité des étudiants qu’à celles des enseignants universitaires.

Elle devrait réfléchir, par exemple, à une coopération accrue avec le programme européen Erasmus. Plusieurs universités françaises ont déjà réservé une part de leurs supports Erasmus aux échanges entre la France et les universités du Sud.

L’AUF peut inciter d’autres universités à s’engager dans cette direction, y compris à travers l’offre de formations en alternance. L’AUF devrait multiplier les accords avec des Centres de formation d’apprentis ou des structures analogues. Elle pourrait également envisager une coopération stratégique avec les grandes universités scientifiques asiatiques et sud-américaines, qui observent avec un intérêt culturel, industriel et économique les aires de la francophonie.

Or tout cela ne sera possible que si les moyens de l’Agence se diversifient et s’accroissent de manière considérable. Les quarante millions d’euros du budget actuel et le millier de bourses à la mobilité accordées chaque année (2 407 en 2014) constituent une réponse de plus en plus insuffisante, pour ne pas dire dérisoire, par rapport aux dizaines de millions d’étudiants qui relèvent des 817 établissements adhérant à l’AUF dans 106 pays.

La France contribue certes à hauteur d’une trentaine de millions d’euros au budget de l’Agence, mais lorsqu’on réfléchit au prestige et aux retombées culturelles, intellectuelles, industrielles, commerciales et politiques qu’elle retire de l’espace universitaire de la francophonie, quand on pense à l’enjeu que la croissance des savoirs constitue pour les pays du Sud et de l’Est de la francophonie, et par ricochet pour nous tous, cette contribution généreuse apparaît surtout comme une dotation très insuffisante, comme un palliatif pour se donner bonne conscience à peu de frais.

Ce manque de clairvoyance et de générosité doit être imputé également à d’autres pays de l’hémisphère nord de la francophonie (Canada, Belgique, Suisse, etc.), dont la participation au budget de l’AUF est encore plus modeste, voire symbolique. Le budget de l’AUF devrait être multiplié au moins par dix (à titre d’exemple, il représente actuellement moins de 0,2 du budget de l’enseignement supérieur français), pour que l’Agence puisse offrir des bourses semestrielles d’aide à la mobilité à 3 ou 4 % des étudiants francophones sur la durée du premier cycle (en gros 250 000 bourses sur trois ans), par rapport au pourcentage actuel que l’on peut estimer à 0,08 %.

Il revient cependant à l’AUF de chercher de nouvelles ressources budgétaires à travers des partenariats avec d’autres institutions de la recherche mondiale, publiques et privées, via des collaborations avec le monde de l’industrie et du commerce, en s’ouvrant à la coopération avec les fondations privées et avec des consortiums internationaux. Il en va de la crédibilité et de l’efficacité de son action.

Favoriser l’accès aux programmes internationaux de recherche

Campus numérique à Cocody. abdallahh, CC BY-SA

La France possède, notamment à travers le CNRS, une compétence remarquable dans la conception et le « pilotage » de projets scientifiques internationaux de grande envergure.

L’AUF devrait favoriser l’accès des universités francophones aux programmes internationaux de recherche.

La création d’un bureau de l’AUF avec des ingénieurs de projet capables d’orienter et de conseiller les chercheurs dans une utilisation maîtrisée des instruments de coopération scientifique internationale semble être une priorité absolue.

L’AUF permettrait ainsi à tous ses partenaires de bénéficier de ce savoir-faire, qui est l’une des conditions de l’accès à l’excellence de la recherche.

Créer un réseau des laboratoires internationaux de la francophonie

L’AUF pourrait également contribuer à la création d’un réseau des laboratoires internationaux de la francophonie, sur le modèle de celui des Unités mixtes des Instituts de recherche français à l’étranger (UMIFRE).

Les UMIFREs (on pense en particulier à l’Institut français du Proche-Orient, au Centre d’études et de documentations économiques, juridiques et sociales en Égypte et au Soudan, au Centre Jacques Berque au Maroc, à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain en Tunisie et en Algérie, à l’Institut français de recherche en Afrique à Nairobi, à l’Institut français de Pondichéry) forment un réseau qui doit être accessible aux chercheurs francophones.

Les universités qui ont acquis une expérience dans ce secteur, grâce à des accords déjà en vigueur avec le CNRS, pourraient devenir les « pilotes » de ces partenariats.

Inventer les journées internationales de la francophonie

Alors, que l’Agence promeut des centaines de colloques et de journées d’étude à travers le monde, il n’existe pas des journées internationales de la francophonie (sur le modèle des journées de l’histoire de Blois), où des intellectuels et des savants venant de toutes les aires de la francophonie pourraient rencontrer un public plus large, français et européen.

L’AUF serait inspirée d’instituer une telle manifestation. Le médiéviste, francophone d’élection, ne peut pas ne pas penser à Strasbourg comme lieu idéal d’une telle manifestation ou du moins de sa première célébration. Strasbourg a été le lieu le 14 février 1842 de ces Serments homonymes qui sont le premier monument de la langue française ; elle est également l’une des deux capitales, avec Bruxelles, de la francophonie institutionnelle européenne.

Ces journées pourraient aussi fournir l’occasion d’instituer un grand prix quadriennal des universités francophones, qui renforcerait l’appartenance à cette communauté scientifique, et qui créerait un mouvement d’émulation positive, en offrant une plus grande visibilité aux réalisations et aux nouvelles connaissances issues de la recherche universitaire francophone.

Les frontières d’une nouvelle connaissance

Par-delà ces mesures, ce qui est essentiel est que l’AUF contribue par ses initiatives, par une plus grande visibilité de ses actions et surtout par une vision ambitieuse et haute à ouvrir aux universités francophones les frontières d’une nouvelle connaissance, fondée sur le partage des savoirs, sur un humanisme fécondé par la recherche, sur une diversité culturelle et scientifique exigeante, sur une liberté individuelle et collective de tous les acteurs universitaires.

Bien qu’elle puisse légitimement revendiquer son héritage historique, la Francophonie ne doit avoir rien d’une structure figée. Sa vocation consiste à poursuivre cette ouverture, cette diversité et cette pluralité qui sont sa raison d’être. Elle doit défendre l’idéal d’un humanisme culturel, scientifique et économique solidaire face à une conception du monde purement comptable et utilitaire.

Il ne s’agit pas d’opposer deux visions antagonistes et hégémoniques de la culture, de la science, des lettres, mais de faire valoir que le partage des savoirs, l’esprit critique et la liberté intellectuelle portés par la langue française sont les conditions sine qua non d’une économie de la connaissance exigeante, juste, démocratique et émancipatrice.

Tel est, me semble-t-il, le destin de la Francophonie, tel est l’idéal de grandeur universitaire que l’AUF devrait porter avec cohérence et détermination pour que le français soit une patrie d’élection et la francophonie une chance offerte à tous.

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