Les multiples visages de la contestation en Russie

Des manifestants brandissent la Constitution russe lors d'un rassemblement en soutien à Konstantin Kotov, activiste de la société civile condamné à quatre ans de prison pour participations répétées à des manifestations non autorisées. Moscou, 13 octobre 2019. Dimitar Dilkoff/AFP

Au cours des derniers mois, la Russie a connu plusieurs vagues importantes de mobilisation. Elles sont de natures différentes, certaines visant à défendre des droits politiques (comme à Moscou et à Saint-Pétersbourg au cours de l’été 2019 pour protester contre le non-enregistrement de candidats « alternatifs » aux élections régionales et contre les arrestations abusives de manifestants), d’autres à défendre le cadre de vie local. Concernant ces dernières, les luttes destinées à protéger espaces verts et forêts menacés par des projets non concertés sont un phénomène ancien, mais elles se se sont récemment multipliées un peu partout en Russie. Cette intensification des mouvements de protestation témoigne-t-elle d’une évolution de la relation de la société au pouvoir ?

Manifestation de l’opposition en soutien aux candidats d’opposition aux législatives de Moscou dont les candidatures ont été rejetées par la Commission électorale. Moscou, 20 juillet 2019. Maxim Zmeyev/AFP

La politisation en marche

Si l’on reprend les mots des acteurs, ces luttes ont en commun, par-delà leur diversité, une émotion qui apparaît comme un facteur déterminant de la mobilisation : le sentiment d’une dignité offensée. Invalider les signatures collectées pour porter telle ou telle candidature, comme ce fut le cas à Moscou, c’est dire aux signataires « vous n’existez pas ». Vouloir bouleverser en catimini, pour des projets non concertés, l’environnement familier essentiel que sont un parc ou une forêt, c’est dire aux habitants « vous êtes des citoyens de seconde zone, votre avis ne compte pas ».

C’est une première caractéristique à retenir des mobilisations russes : ce n’est pas la lutte pour des idées qui prime, c’est la colère contre le mépris patent dont fait preuve le pouvoir qui transforme l’homme ordinaire en citoyen actif.

Il n’en est pas moins vrai que la critique politique est présente, y compris dans les luttes « locales ». À Ekaterinbourg, c’est la collusion des élites (politiques, religieuses et économiques, le projet de construction d’une cathédrale dans le parc préféré des habitants étant porté par des oligarques locaux soucieux à la fois d’autoglorification et d’investissement immobilier) qui est dénoncée. Les mobilisations liées au traitement des ordures pointent un problème similaire : le marché des services à la population, dont c’est le tour d’être distribué après le patrimoine industriel, est offert à des proches du pouvoir, local ou central selon les cas, sans considération de l’intérêt des habitants. À Shies, site choisi près d’Arkhangelsk (dans le Grand Nord) pour être un centre d’enfouissement des ordures des Moscovites, c’est carrément une domination de type colonial qui provoque la colère, exprimée par le slogan « Moscou va-t-en ! ».

Heurts entre manifestants et forces de l’ordre dans un parc d’Ekaterinbourg que les autorités ont prévu de raser pour y édifier une nouvelle cathédrale, 15 mai 2019. Alexei Vladykin/AFP

La comparaison des sondages de l’automne 2019 et de ceux de 2017 (soit avant l’annonce de la réforme des retraites en juin 2018, jalon significatif des mobilisations) est parlante. En 2019, 29 % des Russes disent se sentir responsables de ce qui se passe dans le pays (soit une augmentation de 20 % par rapport à deux ans plus tôt), 10 % disent avoir le sentiment qu’ils peuvent influencer le cours des choses (le double de 2017) et 20 % se disent prêts à participer à des mobilisations politiques (contre 6 % en 2017). Ces indices peuvent paraître faibles ; leur dynamique n’en témoigne pas moins d’une politisation en marche. Une politisation que module la valorisation accrue des vertus du système soviétique suscitée par cette rupture du contrat social implicite que constitue la réforme des retraites : en 2019, 60 % des personnes interrogées affirment « (à l’époque) on se souciait des gens », soit un gain de 30 points par rapport à 2008.

Une conception spécifique de la démocratie

Autre caractéristique à noter : c’est souvent à un imaginaire soviétique que s’adosse la critique. Les références brandies par ceux qui occupent le site de Shies depuis 18 mois sont la bataille de Stalingrad et la Commune, « justice et fraternité » sont les valeurs qu’ils mettent en exergue. Soit un imaginaire d’une démocratie directe plus proche des soviets que de la démocratie représentative, laquelle n’a toujours pas les faveurs de la majorité des Russes.

Cela est manifeste si l’on analyse les sondages concernant Vladimir Poutine. Certes, on constate une érosion de sa cote de popularité, mais ce relatif désamour ne profite aucunement à une hypothétique opposition. Concernant la confiance dans les hommes politiques, l’affaiblissement de Vladimir Poutine ne profite qu’à la réponse « je ne fais confiance à personne ». Quant à la confiance dans les institutions, l’armée dépasse désormais le président.

Au bout du compte, malgré le contenu politique des critiques formulées, on observe une « dépolitisation » au sens partisan du terme : plus que jamais, la politique est perçue comme quelque chose de « sale », et la résistance à la transformation des mobilisations en acte partisan est toujours de rigueur (ce qu’avait illustré le port de « rubans blancs », symbole de non-alignement en quelque sorte, lors des protestations contre la fraude électorale au cours de l’hiver 2011-2012). Au final, plus de 50 % des Russes restent favorables à un nouveau mandat de Vladimir Poutine après 2024, alors que ce scénario est contraire à la Constitution.

De fait, les mouvements protestataires mettent en évidence une conception particulière de la démocratie : l’enjeu n’est pas de changer le pouvoir, mais d’en corriger les manquements. Le drame de l’incendie meurtrier d’un centre commercial à Kemerovo en 2018 a illustré une inversion du rapport dirigés-dirigeant : la colère, où la composante politique était importante (comme l’illustre le slogan « la corruption tue »), s’est exprimée dans de nombreuses villes de Russie quand le pouvoir central brillait par son silence (et le pouvoir local par son indécence)… et elle s’est apaisée lorsque Vladimir Poutine s’est déplacé sur les lieux du drame, théâtralisant sa capacité d’écoute.

Vladimir Poutine devant le mémorial improvisé par les familles des victimes de l’incendie de Kemerovo, 27 mars 2018. Alexei Druzhinin/AFP

La demande de justice

Si les lettres au président restent une pratique importante dans la culture politique russe, la verticalité de la relation qui s’y exprime est équivoque : y sont associées une apparente soumission et la volonté de soumettre le pouvoir. Autre ambiguïté : la plupart du temps, ces suppliques demandent au président de se mettre au service d’un ordre étatique juste. Autrement dit, la demande d’autorité vient d’en bas, ce qui doit inciter à moduler le paradigme du pouvoir autoritaire.

Cet ordre qu’appelle de ses vœux la société suppose la mise au pas des tchinovniki, ces bureaucrates dotés d’un pouvoir qu’ils exercent de façon sélective (euphémisme pour désigner la corruption), et dont l’arbitraire fait plus peur (sentiment mentionné par 50 % des personnes interrogées) que le durcissement du régime (35 %). Ainsi c’est à Vladimir Poutine que le comité des « Mères contre les répressions politiques » s’est adressé après les arrestations massives à Moscou au cours de l’été pour qu’il « protège leurs enfants contre l’arbitraire des organes de justice ».

Dans le classement par ordre d’importance des droits de l’homme, le droit à une « vraie justice » occupe désormais la troisième place, derrière les garanties à l’intégrité physique et à la santé, mais loin devant des libertés considérées ailleurs comme fondamentales comme le droit à la parole (sixième place, avec un gain de 24 points par rapport 2017) et la liberté de rassemblement (+15 %). Ce sondage montre que la culture politique de la Russie s’enracine davantage dans l’attachement à la vertu traditionnelle de « Pravda » (vérité-justice) que dans les valeurs issues du Siècle des Lumières, mais que ces valeurs progressent.

En tout état de cause, le recours aux tribunaux, même s’il n’est toujours pas massif, monte en puissance. Les formes légales de protestation ont plus la faveur des Russes que les actions de rue (le Maïdan ukrainien est érigé en contre-modèle), les réunissant par delà les clivages : c’est d’abord par une action en justice que certains orthodoxes intégristes ont essayé de faire interdire le film Matilda ; c’est d’abord par une pétition (signée par 2,5 millions de personnes en 15 jours) que s’est exprimée la protestation contre la réforme des retraites ; et l’occupation du site de Shies pour empêcher l’installation du centre d’enfouissement s’accompagne d’une demande d’un référendum d’initiative populaire. Les droits de l’homme abstraits ne sont pas valorisés, la connaissance des droits concrets l’est. De plus en plus de Russes se saisissent des instruments de défense juridique, ce qui contribue à renforcer les liens horizontaux au sein de la société : les pratiques mobilisant le droit sont suivies et font école. « Ils nous montrent ce qu’il faut faire », dit-on çà et là, au fur et à mesure que surgit le problème de la gestion des ordures.

Reportage de France24 sur la crise des déchets dans le Grand Nord russe, 28 mai 2019.

La société civile veille, sans que le pouvoir poutinien semble en danger. On pourrait avancer une hypothèse paradoxale pour expliquer cet état de fait : de même que les pratiques informelles (notamment d’échange de produits en dehors des circuits officiels) contribuaient finalement à la pérennisation du système soviétique en atténuant la pénurie et son potentiel explosif, les explosions de colère atténuent la pénurie de démocratie représentative, contribuant à la pérennisation du pouvoir en place, pour peu qu’il sache y répondre et aménager le système en fonction des exigences manifestées. Une évolution qui pourrait au final se révéler malgré tout fatale à Vladimir Poutine s’il se retrouvait abandonné par les clans auxquels il ne pourrait plus garantir les bénéfices qu’il leur a concédés.

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