Les nouvelles couleurs de la politique espagnole

Montage représentant les leaders des principaux partis espagnols durant la campagne législative de décembre 2015. AFP

Plus que jamais, les couleurs font partie de notre quotidien. Qu’il s’agisse des médias qui ont tout loisir de diffuser publicité et informations en couleurs, de la mode et des couleurs « tendance » selon les saisons ou de la politique, la couleur est un élément de communication fondamental. Notre perception des couleurs du monde varie selon les individus mais, le temps aidant, des associations entre idées et couleurs se sont installées dans les mœurs et dans l’histoire. Les couleurs participent de l’élaboration d’une mémoire collective historique et culturelle. Associées à des valeurs, à des personnes, à des idées, elles font partie intégrante de l’histoire d’un pays et… de sa politique.

Marketing et politique

Le marketing a été une réponse du capitalisme face à la nécessité de segmenter le marché en regard avec le jeu de la concurrence. À chaque besoin correspond un segment : la transposition aux stratégies de communication politique s’en est fort bien accommodée et les politiques ont parfaitement compris l’importance de soigner leur image. En effet, l’image d’un politique, d’un parti et de son idéologie sont relayées par un logo, des sigles et une couleur. Au fil du temps, l’identité chromatique des partis a orienté notre lecture du paysage politique : rouge pour un parti plutôt de gauche, bleu pour un parti plutôt de droite. En Espagne, ce sont effectivement les couleurs associées au PSOE (rouge) et au PP (bleu).

La tradition chromatique espagnole semble peu différer de la tradition française qui a associé le bleu à la royauté. Mais l’année 2014 a été celle du changement. Le nouveau roi, Felipe VI, a remplacé le traditionnel fond bleu de son blason par un fond rouge. Surtout, le PSOE et le PP vécurent en mai 2014 un électrochoc, mauve, avec l’arrivée au Parlement européen de cinq députés du jeune parti Podemos, né en début d’année.

Un an et demi plus tard, alors que depuis la transition démocratique les Espagnols avaient pris l’habitude de découvrir à l’issue des élections législatives une « vague rouge » ou une « vague bleue », une petite vague mauve est venue perturber l’équilibre chromatique de la démocratie ibérique après les législatives de décembre 2015. Avec un peu plus de 20 % des suffrages, Podemos talonnait le PSOE (22 %) et le PP (28,7 %). Pour la première fois, le bipartisme PSOE/PP était ébranlé. Le parti de Pablo Iglesias a en effet choisi le mauve pour marquer une rupture aussi bien idéologiquement que visuellement parlant et trouver sa place sur un échiquier politique qui ne cesse de se densifier et dont la lecture est rendue de plus en plus complexe.

La couleur du moment : le mauve détonant

Le coup de communication était réussi pour Podemos : le mauve, couleur froide et ambiguë peu présente sur la scène politique, est issu du mélange du rouge et du bleu. De plus, on l’a vu récemment dans tous les médias, le mauve c’est aussi, et surtout, la couleur des revendications féministes. Ainsi, le 25 novembre, à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, l’Espagne s’est parée de mauve dans des manifestations et la couleur s’est aussi affichée sur divers édifices.

Pendant la « nuit violette », manifestation contre les violences faites aux femmes, Madrid, le 20 septembre 2019. Page Facebook d’Emergencia Feminista, CC BY-NC

Historiquement, cette couleur n’était pas politisée puisqu’elle n’était identifiée à aucun parti politique, mais l’arrivée de Podemos a changé la donne. À l’occasion du rassemblement des Indignés, initié le 11 mai 2011, des groupes féministes avaient en effet émergé au cœur de ce mouvement, saisissant l’opportunité de fédérer des espaces de discussion et de débat autour d’une revendication commune : une réelle démocratie. C’est le cas notamment du collectif catalan « Feministes Indignades ». Le choix chromatique de Podemos a-t-il été clairement influencé par les mouvements féministes qui ont aussi soutenu l’élan des Indignés ? Au début, le parti n’a pas laissé entendre que la couleur était un appel du pied aux féministes. Sarah Bienzobas, membre de Podemos, avait ainsi déclaré que le violet était pratiquement la seule couleur encore disponible dans la palette chromatique du monde politique (citée dans Podemos. Una historia colectiva, éd. Manuel Guedán, 2016). Notons en passant que la volonté de démocratisation en profondeur d’un système jugé corrompu et inopérant socialement n’est pas sans rappeler les fondements de la IIe République d’Espagne… qui affichait aussi le mauve sur le drapeau national entre 1931 et 1936.

Drapeau de la Seconde république espagnole. Wikipedia, CC BY-NC-ND

Par ailleurs, le parti Podemos a participé aux élections législatives de 2016 à une autre coalition, apellée Unidos Podemos qui réunissait Podemos, Izquierda Unida et Equo. Cette coalition arborait en guise de logo un cœur aux couleurs de l’arc-en-ciel, symbolique du rapprochement entre les groupes ayant rejoint Podemos (Compromís, En Marea et En Comú Podem) pour remplacer le « o » de Podemos, forme immuable et de rassemblement. Le cœur est représentatif de la volonté du parti qui a utilisé un sigle universel et transversal. Récemment, ce même symbole a été au centre d’une campagne de sensibilisation à la violence machiste, plusieurs panneaux de signalisation « sens interdit » ayant été adaptés en forme de cœur en 2018 dans diverses villes d’Espagne.

Le chef du parti de gauche Podemos, Pablo Iglesias et ses alliés d’Unidos Podemos lors d’une conférence de presse le 26 juin 2016 à Madrid. Jorge Guerrero/AFP

Au début de l’année 2019, à la veille des nouvelles élections législatives, une nouvelle coalition s’est formée autour de Podemos, prenant un nom féminisé : Unidas Podemos. Durant cette campagne, puis pendant la suivante (qui a précédé les législatives du 10 novembre dernier), les divers partis politiques ont bien sûr traité des sujets traditionnels comme la fiscalité, l’immigration, l’économie, etc., mais ils se sont aussi disputé la bannière féministe en accordant une place de choix à l’égalité des genres et à la violence machiste. Le discours de Unidas Podemos incluait tout particulièrement les préoccupations féministes. Le logo avait encore changé, l’arc-en-ciel du cœur disparaissant au profit de choix chromatiques plus restreints : violet, rouge et vert, couleurs des partis de la nouvelle coalition (Podemos, Izquierda Unida et Equo).

Ces changements à répétition témoignent de l’évolution et des choix stratégiques du parti à l’approche d’élections, et ils ont considérablement complexifié l’image d’une formation qui a tenu à montrer sa grande capacité d’adaptabilité aux problématiques centrales de son programme.

Irene Montero, candidate de la coalition « Unidas Podemos », lors d’un rassemblement électoral à Madrid le 26 avril 2019. Javier Soriano/AFP

De son côté, le PSOE a également eu recours au symbole du cœur pour sa campagne d’avril 2019. Fort du gouvernement le plus féminin d’Europe et d’un slogan peu équivoque en novembre 2019 (« Ahora feminismo, ahora sí »), le parti avait fait le choix de mettre en avant son projet d’égalité homme/femme.

L’orange dynamique

Ciudadanos, un parti de centre-droit né en 2006, a choisi une couleur vive : l’orange. D’autres partis centristes tel que le Modem français ont eux aussi utilisé cette couleur joyeuse, associée à des concepts tels que l’énergie, la jeunesse mais aussi la transition car c’est une teinte issue du mélange du jaune et du rouge, couleur(s) d’ailleurs de l’automne, saison intermédiaire entre le froid de l’hiver (le bleu froid du conservateur PP ?) et la chaleur de l’été (révolutionnaire des partis de gauche ?). L’orange n’était pas utilisé non plus avant l’arrivée de Ciudadanos sur la scène politique, même si le PP avait tenté une légère coloration de son logo pour rajeunir l’image du parti avec un programme plus centriste et réformiste entre 2004 et 2008.

Albert Rivera, président de Ciudadanos, avait déclaré qu’il était « Naranjito » en référence à la mascotte du Mondial de football en Espagne en 1982, une référence pouvant susciter l’intérêt d’un électorat plus âgé que les millennials et post-millenials, génération ciblée prioritairement par la formation centriste.

Albert Rivera annonce sa démission de son poste de leader de Ciudadanos à la suite des élections législatives espagnoles. Madrid, le 11 novembre 2019. Oscar Del Pozo/AFP

Le vert éco-responsable

Plusieurs partis ont adopté le vert pour leur logo. Il s’agit de Equo, Más País et de Vox. Le premier, fondé en 2011 par Juan José de Uralde, s’inscrit dans la mouvance écologiste et est adhérent du Parti vert européen. Equo avait rejoint Unidas Podemos en 2019 avant de se rapprocher du tout récent parti de gauche Más País d’Iñigo Errejón, ancien membre de Podemos. Sur ses réseaux sociaux, cette dernière formation, symbolisée par un logo affichant deux teintes de vert, avait déclaré son intention d’être un antidote contre l’abstention et le blocage politique et plaçait l’écologie au centre de son programme, qualifié de projet vert, libre et juste.

Autre parti à avoir choisi le vert, avec une nuance plus vive que les précédents : Vox. Le parti d’extrême droite est devenu, il y a quelques semaines, la troisième force politique du pays et est parvenu à entrer au Parlement. Le choix du vert est surprenant car c’est une couleur traditionnellement associée aux mouvements écologistes. Le logo de Vox est très parlant, sans mauvais jeu de mot, car « vox », qui vient du latin et signifie « voix », s’affiche comme le porte-parole de citoyens dont les cris ne seraient guère entendus, stratégie commune à bon nombre de partis populistes qui veulent donner l’image de relais des revendications des citoyens ordinaires. Le vert, ici, n’est pas une référence à l’écologie – le changement climatique n’est même pas mentionné dans le programme de Vox – mais la couleur de l’espoir, d’un renouveau. La lettre « o » centrale fait écho très clairement à la même lettre caractéristique de Podemos qui, par sa forme circulaire, symbolise l’union.

Vox. Pierre-Philippe Marcou/AFP

Plus que jamais, la politique espagnole est haute en couleurs et chacun sait que l’arc-en-ciel dispose d’une infinité de couleurs…

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