Les rappeurs sont-ils des leaders en puissance ? Pour que le management entre dans le Cercle

Image extraite du 9e épisode de Rentre dans le Cercle. YouTube / Daymolition

Les rappeurs sont-ils des leaders en puissance ? Pour que le management entre dans le Cercle

Il y a maintenant quelque temps que l’on me parle d’un phénomène hip-hop contemporain, qui répond au nom de #RentreDansLeCercle. Il fallait bien que je m’y penche, a fortiori parce que le Cercle est réuni par le rappeur Sofiane (Fianso pour les intimes), plus connu du grand public pour avoir tourné un « clip sauvage » sur l’autoroute.

Le concept de la série est présenté par l’initiateur lui-même d’une manière très concise :

« Réunir dans un même projet la crème, dans le Cercle, la crème des kickers, la crème des médias, la crème des majors, la crèmes des DJ’s, toutes les branches de nos métiers. »

J’imaginais déjà un concours d’ego, anarchique au possible et la durée moyenne des vidéos d’une trentaine de minutes ralentissait le mouvement de mon index vers mon smart-phone.

Mais tout de même, la présentation rapide du projet dans l’épisode 1 m’évoquait la stakholders theory (Freeman 1984), tant le rappeur me semblait conscient de l’intérêt de la coopération entre porteurs d’intérêts, en bref, il fallait que je regarde. Comment un rappeur pouvait en réunir d’autres, hommes ou femmes a priori concurrents dans la vie de tous les jours, autour d’un concept simple mais pas simpliste, et nous permettre à nous, connaisseurs ou profanes, de découvrir une si large palette allant de Big Flo et Oli (mainstream s’il en est) jusqu’à ZeGuerre (plus street tu meurs) ?

Avais-je bien sous les yeux un pipeline de talents en ligne ? Quel est le potentiel pédagogique d’une telle série, notamment en matière de théorie des organisations, si complexe à transmettre de nos jours ?

Big Flo et Oli Ze Guerre et Guizmo #Gil.

Habitué des lectures managériales et plus particulièrement sensible aux travaux hors circuit classiques, c’est bien volontairement que j’ai posé mes yeux de chercheur en management sur la série de plus de quinze vidéos disponibles à l’écriture de ces lignes en empruntant temporairement la grille de lecture brevetée du Hip Hop Management, et ce à la recherche des traits significatifs que sont le calcul, le mimétisme, l’exemplarité. Si PNL était un modèle de stratégie, pourquoi Fianso n’en serait-il pas un pour le leadership ?

Les capacités managériales de Sofiane

Plus les secondes passaient, plus l’intuition se confirmait : en plus d’être un rappeur au style authentique, Fianso était aussi un leader hors pair doté de capacités managériales naturelles, capable de fédérer autour d’un projet commun. Découvrons ensemble comment le management entre dans le Cercle à travers quelques morceaux choisis.

Il était temps, temps pour nous d’y voir plus clair dans « ce p***** de rap game ». Le premier point fort de la série #RentreDansLeCercle est bien de démontrer la diversité des métiers qu’il est possible d’y exercer. Recevant tour à tour manager artistique, patron de radio ou encore directeur de la publication d’un magazine spécialisé (sorte de RFG du rap), Fianso aborde avec eux les grandes thématiques contemporaines de la recherche en gestion. « Le hip-hop doit-il devenir fréquentable ? »

Marketing, rôle de l’image, place du numérique dans la carrière des rappeurs (épisode 6), accès des femmes à l’emploi/au Cercle. Les questions des évolutions de carrières et du rôle de la formation sont abordées de plein fouet (épisode 5), et on y incite les acteurs à se former par eux-mêmes et pour eux-mêmes, dans la lignée des conséquences de la réforme de la formation professionnelle de 2014 invitant les apprenants à devenir acteurs de leurs parcours formatifs actant le principe de la « cogestion des carrières » comme réalité.

Sofiane a-t-il lu la loi de 2014 ou a-t-il intégré naturellement le paradigme contemporain de gestion des carrières ?

Moment de culture rap notament avec le Label Boomaye #Gil.

Les questions du changement, individuel et organisationnel, et notamment celles du changement subit de l’environnement sont en toile de fond des débats et on lit entre les lignes une compréhension innée des principes de conduite du changement proposés par Kotter (1996), en particulier des notions de « vision » et de « coalition » car « on est ensemble, dans le même bateau les frères ».

Apprentissage : le Cercle comme organisation apprenante

Au delà du changement, c’est aussi la question de l’apprentissage qui ressort du visionnage de la série de vidéos. À chaque nouvel épisode, le son s’améliore, l’animateur « tchek » (accolade) de moins en moins les participants pour gagner en fluidité, et ce à la demande les tweetos lors des épisodes passés. Ainsi en modifiant son comportement à partir de l’analyse des données social media, le Cercle s’inscrit dans un changement simple loop mais quelques épisodes plus tard après un « on se tchek plus à chaque fois maintenant ? » d’un des participants, on remarque que tous ont intégré ce changement, la procédure de présentation a changé et elle a été communiquée (double loop).

Oui le Cercle est une organisation apprenante (Argyris & Schôn, 1978). Les membres du Cercle ont-ils participé à une formation sur l’amélioration continue, ou fait elle partie de leur culture, notamment orientée long terme et cherchant à contrôler l’incertitude (Hosftede 2001) ?

Lorsque la question de la rémunération du manager est abordée, c’est sans la citer que le patron d’un célèbre label évoque la notion d’équité, la relation gagnant-gagnant d’une contribution équivalente à la rétribution théorisée par Adams (1965). Dans ce contexte, parler d’argent n’est pas un tabou, d’ailleurs il semblerait que dans ce monde, il s’agisse avant tout d’un moyen plutôt que d’une fin en soi. L’argent est nécessaire pour sortir de « tout ça », accéder au niveau supérieur. Pour rappel en France, l’argent est réputé « plus tabou que la sexualité » (Mossuz-Lavau, p.15, 2008), pas dans le Cercle.

Toujours à juste distance de ses invités, qu’il ne nomme jamais ainsi (préférant le paternaliste « la famille »), le jeune « banlieusard » parisien oscille entre bienveillance, accompagnement et fermeté, style de leadership qui semble adapté à la structuration de la tâche à effectuer, et orienté vers elle (Fielder, 1967). La confiance de tous les acteurs en leur maestro nous pousse à imaginer Likert placer le curseur sur le système 4 de son continuum de leadership : le participatif (1967). Lewin lui, écrirait certainement que le Cercle fonctionne selon un style démocratique consultatif (1935), et il aurait raison.

Parler de tout

Dans le même épisode, on aborde la question du service public, avec le représentant de la branche rap du groupe Radio France, et l’on y vante la liberté de parole française, en comparaison au modèle américain des « bip » à chaque mot jugé offensant. C’est finalement par la pédagogie que Sofiane tord le cou au stéréotype de la censure par l’État lui-même des programmes du service public de radiotélévision « qui appartient à tout le monde, c’est nos impôts ». Qui aurait cru qu’un tel sujet pouvait être abordé dans le Cercle ? N’était-ce pas cela, aussi, le projet libéral, que l’entreprise puisse avoir un rôle au-delà de la maximisation du profit, d’intérêt général par des externalités positives ?

Dans le troisième épisode, le rappeur demande à la chargée de projet d’une maison de disques quels sont ses critères de recrutement apportant ainsi de la transparence dans un monde que l’on aime croire désorganisé, opaque et uniquement régit par la loi du réseau (le même sentiment n’existe-t-il pas en entreprise ?). On y apprend ainsi que l’authenticité (« rapper ce que l’on vit »), sujet ultra contemporain s’il en est, la motivation (« avoir la dalle ») chère à Herzberg (1959) ou McClelland (1961), l’innovation (« tu ne cherches pas la version chinoise ») fille de Piore (2004), sont les principaux critères de recrutement mobilisés. À bon entendeur car la transparence du marché du travail et de ses règles semble être un objectif prioritaire au plus haut sommet de l’État (Pillon, 2015). Et si le rap game avait un temps d’avance ?

S’agissant désormais des stéréotypes et plus largement de la très actuelle question des diversités et de l’inclusion en entreprise, c’est avec beaucoup de surprise que nous découvrons que le monde du rap abrite Chilla, sorte d’ovni que l’on qualifierai dans une entreprise de « femme courage » tant elle tient la dragée haute aux autres participants. Mais quoi qu’on en dise « y’a des meufs dans le cercle igo » (épisode 2), et leur place est légitime et ne semble souffrir d’aucune contestation. Le chef d’orchestre laisse tout de même échapper un « honneur aux dames » (épisode 3) qui ferait hurler les féministes les plus rudes, et qui témoigne du chemin restant à parcourir pour nous tous car « si le droit des femmes à l’égalité professionnelle fait désormais l’objet d’un consensus, celui-ci disparaît quand il s’agit d’aborder la mise en œuvre de cette même égalité » (Laufer 2003).

Chilla dans le Cercle #Gil.

Sinon dans le Cercle, tout y est, y compris la diversité religieuse, d’un Médine musulman pratiquant à qui certains participants témoignent un respect proche du « leadership spirituel » (Fry, 2003) jusqu’à un Vald, ouvertement agnostique, mais aussi un pluralisme des origines revendiquées (ceci expliquerait-il en partie cela ?). La volonté de présenter des performers de tout le territoire est assumée, pour un Cercle qui ressemble à la société, mais aussi pour en élargir le rayon (Business is business). Il semblerait que la diversité soit ici une donnée, plutôt qu’un objectif, la diversité ne doit pas être, elle est, tout simplement.

Le rappeur Vald dans le Cercle #Gil.

Sautent aux yeux également les défis des managers de demain, confrontés à des collaborateurs désenchantés, qui habitent « dans des quartiers qui donnent raison aux catastrophistes » (épisode 3). Certains passages nous évoquent les discussions qui fleurissent à la pause café où l’on peut entendre un collègue nous parler complotisme comme Vald : « j’crée mon futur comme Bilderberg » (épisode 2). Le manager se doit en effet aujourd’hui de réenchanter le monde, de donner du sens (Thévenet, 2011) et la recherche en gestion doit l’y aider, mais est-elle suffisamment connectée au terrain et aux réalités des équipes comme l’est Sofiane ? Combien parmi nous auraient besoin des sous-titres pour écouter du hip-hop ? N’avez-vous pas remarqué je me sent obligé de vous « traduire » certaines expressions ou d’y ajouter des guillemets pour ne pas vous offenser ? C’est aussi ça le monde.

Non content de développer sa start up autour d’une vision partagée de tous les acteurs, Fianso s’ouvre à l’international et choisi suite à l’épisode 10 de délocaliser le Cercle en Belgique, car le talent n’est pas territorialisé. Participatif au possible, c’est finalement en « passant le mic’ » sous le régime de la méritocratie (sur le modèle du « get rich or die tryin » de 50 Cent) qu’il s’en remet à la décision du public par un « les likes feront la différence » qui renvoie ainsi l’offre sur le terrain de la demande. Résultat, en Belgique cela se passe comme en France, à tel point Weber aurait probablement diagnostiqué une domination charismatique du rappeur Sofiane, même en dehors de son « terrain », par ses valeurs, ses dons et ses qualités que tous jugent exceptionnelles (1922).

Il ne s’empêche pas pour autant, en véritable talent manager cher à Thévenet, de donner son avis à plusieurs reprises, par exemple au sujet de la prestation du Lyonnais ZeGuerre : « éh bah p*****, le ZeGuerre là, on est d’accord hein ? » (épisode 6) ou encore au sujet de Davodka, lui accordant une « mention spéciale, ça a cogné frérot » (épisode 7). Mais que peut-on lui reprocher car effectivement, « le prochain diamant est peut-être dans le Cercle » (épisode 7). Sofiane croit au potentiel et au développement des compétences, est-ce le cas de toutes les entreprises ? Combien de managers s’y investissent autant que lui ?

Fianso valorise le rappeur ZeGuerre #Gil.

Le besoin de reconnaissance ou d’estime (Maslow 1943) ne semble pas non plus avoir beaucoup de secret pour lui, et il le démontre en félicitant publiquement un kicker (rappeur) qui a su s’adapter à « trois changements de prod’ (instrumentale) avant sa performance » (épisode 3), s’inscrivant dans l’approche comportementaliste ou béhaviorale (Cyert, James, March 1963) qui récompense les faits observables et contrôlables attendus de tous par l’entreprise. S’il ne se retient pas de reconnaitre les talents, il ne se vautre jamais dans la réprimande comme lorsqu’un jeune rappeur bégaie à plusieurs reprises lors de son passage, car il est conscient que les talents ne s’expriment jamais seuls, qu’ils appartiennent à un système qui interagit avec son environnement. Ce faisant il ouvre les portes aux débutants, aux jeunes talents et rapproche encore plus le Cercle du commun des rappeurs. Tout le monde a sa place dans le Cercle, on y recrute par et pour les compétences. Est-ce vraiment toujours le cas en entreprise ?

Il est bien loin le temps des clash entre Sinik et Booba, bien que ce dernier ait récemment remis ça à Orly face à Kaaris, le rap game vient d’entrer dans le Cercle sous la houlette du très charismatique Fianso, qui oriente la structure adhocratique au sens de Mintzberg (1990) qui se forme par et pour elle-même.

Vers une approche mixte du leadership dans le cercle…

Honnête, drôle, visionnaire, communicant, intègre, et doté de courage managérial (Harbour, Kisfalvi 2008), et si Fianso était un modèle de leadership à étudier dans toutes les écoles de management ? Des modèles inspirants de management sont-ils là où la recherche ne met pas ou peu les pieds ? N’y a-t-il pas des ponts entre le monde de la recherche en management et les « bas-fonds » dont nous parlent les rappeurs ? Quoi qu’il en soit, vivement le prochain Cercle, prochaine leçon incarnée, car je ne sais toujours pas vous dire qui est Fianso ? Est-ce un « Musicien, chanteur, rappeur, poète, gangster, troubadour, sociologue, pamphlétaire, imprécateur, chroniqueur journaliste ? » (texte absolument majeur de Ravier 2003). Serait-il aussi à l’aise dans un contexte désitué socio-culturellement ?

Fianso au Burger Quizz avec Alain Chabat #Gil.

Je ne sais pas, mais je peux vous dire qu’il s’agit bien d’un leader par et pour le bas.

Fianso semble suivre la courbe processuelle du leadership, il y a quelques mois en garde à vue pour avoir tourné un clip sauvage sur l’autoroute, quelques semaines plus tard au top album, invité au Burger Quizz d’Alain Chabat et acteur principal d’une pièce de théâtre dans le rôle de Gatsby le Magnifique : des crises, des succès, des ruptures qui forgent le leader. Il n’est pas non plus possible d’écarter la thèse charismatique ou celle des traits de personnalité qui sautent aux yeux de l’internaute durant tout le visionnage.

S’il n’y a peut-être pas ici pour certains de quoi révolutionner la pensée managériale, il y a au moins avec le Cercle, un certain nombre d’éléments permettant de rapprocher le leadership des étudiants en gestion. Fianso semble proposer une synthèse des approches en matière de leadership et nous accompagner petit à petit vers une approche mixte de la discipline. Fianso est issu d’un peu tout ça, mais aussi d’un peu autre chose.