Les sciences cognitives, reines des sciences ?

Dans la boite noire. TimeShift /YouTube

La nomination du neuroscientifique Stanislas Dehaene à la tête du Conseil scientifique de l’Éducation nationale en novembre dernier, puis l’annonce le 10 janvier de la composition dudit conseil avec nombre de chercheur∙es inscrivant leurs travaux dans le champ des sciences cognitives, ont provoqué quelques remous.

Sous l’impulsion du ministre Jean‑Michel Blanquer, les sciences cognitives occupent en effet une place centrale et inédite dans le dispositif de réforme de l’Éducation nationale, au risque de paraître exclure d’autres disciplines. Des chercheur∙es et des syndicats enseignants ont à juste titre rappelé que l’école avait « besoin de toute la recherche » comme de l’expérience du terrain, et que quoi qu’en dise Stanislas Dehaene, enseigner n’est pas une science mais bien plus une pratique qui, à l’instar de la médecine, peut s’appuyer sur les sciences sans pouvoir s’y réduire.

Placées sous le feu des projecteurs, les sciences cognitives sont parfois implicitement et naïvement présentées comme permettant une approche scientifique et dégagée d’enjeux idéologiques de l’éducation ou d’autres pratiques, ce qui ne constitue ni plus ni moins qu’une variante de scientisme. Car rien ne garantit a priori la neutralité des sciences cognitives, que l’on considère les différents usages que l’on peut en faire, leurs effets potentiels, ou les présupposés qui sous-tendent leurs méthodes et principes explicatifs.

L’instrumentalisation des sciences cognitives interroge, que cela soit à propos de l’éducation ici ou à propos de la sociologie ailleurs, d’autant plus qu’il s’agit d’un champ de recherche aux résultats relativement restreints.

Qui plus est, alors qu’elles mobilisent de nombreuses disciplines les sciences cognitives sont souvent méconnues et réduites aux neurosciences, principalement du fait de leur développement récent fulgurant lié à l’essor des technologies d’imagerie cérébrale. Quand par ailleurs certain∙es de leurs supporters ne se privent pas de prises de position autocentrées et réductionnistes, parfois outrancières, cela achève de rendre circonspect.

Les sciences cognitives, une histoire courte

Dans la continuité de conceptions classiques issues de la philosophie ou de la psychologie, les sciences cognitives visent à offrir une approche interdisciplinaire de l’esprit humain, de la connaissance et de sa dynamique : apprentissage et mémoire, acquisition tacite de savoirs, acquisition de savoir-faire, interaction homme-machine… Après un demi-siècle d’existence, elles constituent un domaine encore jeune si on les compare à la physique ou à la biologie. Mais on peut considérer qu’elles ont dépassé le stade de l’enfance, et de l’innocence qui est réputée l’accompagner.

Issues de la convergence de recherches dans des disciplines aussi variées que la psychologie, la neurobiologie, la linguistique, l’éthologie, la philosophie, l’informatique, la robotique et l’intelligence artificielle, sans pour autant que ces dernières s’y réduisent, les sciences cognitives ont en effet connu un essor considérable grâce au développement des sciences et technologies du numérique.

Loin des premiers pas théoriques, elles ont contribué à des innovations technologiques qui ont envahi la vie quotidienne, des smartphones aux tablettes en passant par les réseaux sociaux, les prothèses robotisées, les logiciels éducatifs ou les équipements médicaux hi-tech.

En poursuivant la métaphore des âges, on pourrait dire que les sciences cognitives sont vaillamment parvenues à l’adolescence – l’adolescence avec ses qualités, mais aussi ses limites.

L’adolescence avec ses qualités : c’est l’enthousiasme parfois immodéré qui pousse à aller de l’avant, plus loin dans la compréhension de l’humain, dans la modélisation et la simulation de l’intelligence, dans la mise en œuvre de technologies cognitives. C’est cette vision que l’avenir nous appartient, qu’on a énormément de choses à comprendre et à réaliser, et qu’il faut dépasser la génération d’avant. Et il est vrai que le domaine est prometteur, qu’il accumule les découvertes et les applications, apportant parfois des éléments d’explication d’hypothèses avancées dans d’autres domaines comme la psychanalyse ou la pédagogie.

L’adolescence avec ses limites : c’est le narcissisme propre à cet âge, qui de l’enthousiasme fait glisser à l’optimisme béat devant ses propres progrès, et à l’illusion que l’avenir ne dépend que de soi et plus des autres. Le narcissisme des sciences cognitives est évidemment encouragé par le contexte social, quand elles promeuvent une approche centrée sur l’individu autonome doté de compétences, approche qui entre en résonance parfaite avec la conception sociale dominante de l’humain. Ce narcissisme s’exprime de manière récurrente par certains de ses acteurs à coup de tribunes technophiles, et dans certains cas extrêmes conduit à l’illusion transhumaniste d’un avenir radieux tout entier modelé par les sciences cognitives et leurs alliées, génétique et nanotechnologies.

Les sciences cognitives paraissent ainsi à la croisée des chemins. Elles seront manifestement une composante de l’avenir, mais on ne sait pas à quoi ressemblera leur âge adulte. Aujourd’hui déjà, à côté de la production d’instruments réputés utiles voire agréables, on les voit mobilisées dans la vidéosurveillance généralisée ou dans l’industrie militaire, et à la source de pollutions massives (via l’exploitation des terres rares notamment).

Le maintien prolongé des sciences cognitives dans l’adolescence semble pouvoir conduire à un monde qui, loin d’être radieux, serait invivable. À l’inverse, on peut imaginer que leur passage à l’âge adulte se fera par la prise en compte d’une dimension de l’humain pour l’instant absente ou totalement marginale : la dimension sociale.

Du naturalisme à l’humanisme

Car ce qui fait que nous sommes des personnes et non seulement des individus plus ou moins autonomes et dotés de compétences à renforcer, c’est que nous n’appartenons pas seulement à un environnement physique, biologique et informationnel, mais que nous appartenons à un monde, à une société, donc à une ou plusieurs cultures et à une histoire.

Pour exprimer cette dualité dans les termes de Didier Fassin, notre vie n’est pas seulement biologique et physique, elle est aussi biographique, sociale et politique. Sans ce monde, sans cette société, ces cultures et cette histoire, nous n’existerions pas : nous n’existerions pas en tant que personnes avec nos multiples rôles sociaux, avec nos normes et nos institutions, avec nos croyances et nos savoirs, nos désirs et nos peurs, nous ne serions pas nous-mêmes.

Par le noyau initial des disciplines qu’elles ont incorporées, les sciences cognitives se sont focalisées sur certains aspects des humains qui les font appréhender au mieux comme des « agents intelligents » plus ou moins sophistiqués dans une sphère interactionnelle limitée, mais qui ne permettent pas de les comprendre comme des personnes.

Si les sciences cognitives passent un jour à l’âge adulte, ce sera en dépassant le narcissisme de l’adolescence et par une prise de conscience critique de cette limite. On peut gager que cela passera par l’ouverture d’un dialogue avec les sciences sociales et historiques, avec des disciplines comme l’ethnologie, la psychanalyse, la critique littéraire, l’histoire de l’art.

Il n’est pas question ici de défendre la perspective d’un dialogue journalistique ni celle d’un vernis culturel à apposer sur de l’ingénierie cognitive. Il ne s’agit pas non plus de promouvoir une subordination des sciences humaines et sociales aux sciences cognitives, comme par une annexion de voisinage, qui viendrait épaissir le mille-feuille d’une conception déjà multifactorielle de l’individu.

Il s’agit plutôt de construire un dialogue sérieux dont les formes et modalités sont à inventer, une confrontation d’idées et d’approches irréductibles les unes aux autres, mais toutes autant indispensables à la compréhension de ce que nous sommes comme personnes. Ajouter ce programme à l’agenda peut constituer un bel avenir pour les sciences cognitives – certes pas l’avenir radieux des prophètes, mais un avenir fructueux, auquel chaque domaine pourra contribuer avec son histoire, ses connaissances et ses pratiques.

À l’ambition démesurée d’une position dominante et au discours décomplexé de certains de ses apôtres, il paraît ainsi raisonnable d’opposer la vision modeste d’un champ de recherche jeune et en expansion, mais circonscrit et non exclusif, et surtout conscient de ses limites.

On ne peut évidemment pas ignorer l’apport des sciences cognitives en général, et des neurosciences en particulier, à la connaissance de l’humain. Que certaines connaissances issues de ces domaines trouvent des applications dans l’éducation tombe également sous le sens.

À cet égard, la participation de chercheur∙es en sciences cognitives à l’élaboration des politiques d’éducation n’est pas illégitime, à condition toutefois que leur positionnement soit clarifié. En effet, par leur individualisme méthodologique assumé, les sciences cognitives demeurent essentiellement incomplètes et ne peuvent offrir qu’une vue partielle de leur objet. Ériger leur perspective en point de vue dominant sur l’humain et ses pratiques éloignerait de la scientificité de leurs méthodes et de la neutralité à laquelle elles pourraient aspirer.

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