Les stratégies d’écosystème des grandes entreprises en Asie

Les grandes entreprises mettent en place des stratégies d’écosystèmes d’innovation pour préserver leur leadership économique et technologique. Metamorworks / Shutterstock

Comment une entreprise peut-elle générer des innovations radicales ? Pour répondre à cet enjeu, les grandes entreprises deviennent les chefs d’orchestre de nouveaux écosystèmes capables de soutenir leur recherche de ruptures.

Elles ne cherchent pas seulement à travailler avec des start-up mais tentent aussi de travailler avec tous les talents qui peuvent contribuer à atteindre cet objectif. Elles s’emploient à impulser de nouveaux cadres collaboratifs. Les nouveaux écosystèmes sont plus diversifiés. Ils couvrent l’ensemble de la chaîne de valeur tant pour explorer les idées nouvelles que pour en exploiter les conséquences.

L’Asie représente un terrain de jeu particulier car de grandes entreprises y ont créé de nouveaux écosystèmes sur les deep techs : big data, IA, etc. Une compétition larvée s’exerce entre firmes occidentales et asiatiques pour construire leurs sphères d’influence. Une étude réalisée par la chaire newPIC de PSB et cofinancée par BPIfrance le Lab et Innovation Factory a analysé ces stratégies.

Faire émerger un écosystème créatif

En Asie, les grandes entreprises ont deux objectifs quand elles mobilisent leur open lab : accélérer les projets de start-up et créer un réseau d’acteurs prêts à développer des projets novateurs en relation avec les business units de l’entreprise.

Des villes comme Singapour illustrent bien ces nouvelles dynamiques : Unilever y a créé la Foundry ; la banque DBS y a installé DBS Dax ; et Thales y anime un innovation hub spécialisé.

Les open labs ont vocation à faire émerger de nouveaux modes de collaboration autour de thématiques prioritaires pour l’entreprise. La Foundry d’Unilever permet d’illustrer ces éléments. Elle se situe au cœur d’un nouvel écosystème sur le « big data » et l’intelligence artificielle. Elle repense la logistique, le commerce électronique et les technologies de l’agriculture en lien avec les problèmes alimentaires de demain.

« What is the Unilever Foundry ? » (The Unilever Foundry, juillet 2015).

Sur ces thématiques, l’open lab permet de mobiliser une variété d’acteurs dans la durée. Les employés de l’entreprise pourront interagir avec des acteurs qu’ils ne côtoient pas usuellement dans leurs activités opérationnelles : étudiants, associations, start-up de la tech, investisseurs, représentants du gouvernement (local ou national), sous-traitants et, aussi, d’autres grandes entreprises opérant dans des secteurs qui partagent des préoccupations similaires.

Comment animer ces écosystèmes ? Les open labs proposent une variété d’événements qui se déroulent dans leurs espaces physiques, facilitant de nouvelles rencontres. L’agencement et la localisation du lieu physique jouent un rôle majeur : convivial et facile d’accès pour tirer parti de la proximité physique, il doit ouvrir la porte à des rencontres improbables et permettre de développer des liens forts. Le foisonnement et la concentration des open labs génèrent une dynamique d’innovation qui, au final, transforme la ville de Singapour en un point focal d’attractivité et d’innovation sur certaines thématiques.

Certains open labs d’entreprises vont même jusqu’à proposer des services de coworking : ils monétisent leurs espaces sous forme de « flex office » ouvert à une variété d’acteurs qui peuvent y développer librement leurs projets.

La démarche va même jusqu’à les y laisser travailler avec leurs propres partenaires à la condition que ceux-ci ne soient pas des concurrents directs. Pour les personnes qui utilisent ce service, l’open lab d’entreprise est finalement un moyen d’accélérer des projets en participant à une communauté qui partage des préoccupations communes.

« Le rôle essentiel des plates-formes d’innovation en régions » avec Valérie Mérindol (Xerfi Canal, avril 2018).

Ceux qui acceptent de participer aux activités de l’open lab sont conscients que les éventuelles opportunités d’exploitation de leur projet auront toutes les chances de s’inscrire dans le cadre de la stratégie globale de l’entreprise qui héberge l’open lab si le projet devient un succès.

Un entrepreneur installé à la Foundry d’Unilever précise :

« Ce n’est pas une obligation. […] On peut bien entendu quitter le lieu librement si on se rend compte que le projet d’exploration ne fait plus sens avec la stratégie d’entreprise. […] Mais quand on participe à ce type d’open lab, on a tous en tête qu’une des options se trouve précisément dans le partenariat avec le grand groupe. »

La structuration d’écosystèmes territoriaux

Certaines entreprises vont parfois beaucoup plus loin et structurent l’ensemble d’un écosystème en relation (directe ou implicite) avec des acteurs institutionnels régionaux. Cela conduit à gérer l’implantation physique sous la forme d’un « tech park ».

C’est le cas d’Alibaba à Hangzhou, capitale de la province du Zhejiang en Chine à 180 km de Shanghai. Cette licorne structure un nouvel écosystème dédié à l’intelligence artificielle et au « big data » en lien, au départ, avec les solutions de distribution en B2B, B2C et B2B2C, et qui s’élargit sur les smart cities. L’Innovation Center d’Alibaba anime un réseau d’échanges créatifs avec des espaces de coworking et d’autres open labs qui s’implantent dans les districts de la ville.

Jack Ma, PDG « emblématique » de l’entreprise de e-commerce Alibaba. Feelphoto/Shutterstock

Les pouvoirs publics locaux et régionaux accompagnent cette évolution par un plan de développement économique qui aménage le territoire, fait sortir de terre des quartiers ultramodernes, des bâtiments dédiés aux entreprises ou aux personnes, et tous les services attendus par les porteurs de projets et les start-up. La ville de Hangzhou a été totalement transformée en l’espace de dix ans.

La démarche repose aussi sur un concours mondial de start-up organisé par Alibaba, dont la finale se déroule à Hangzhou avec tous les acteurs privés, publics et les financeurs de leur réseau. Les dotations du concours sont le plus souvent limitées à des moyens de s’intégrer dans l’écosystème local, en plus de l’accès à des services informatiques (dont le cloud d’Alibaba) et à des possibilités de tester les idées ou les prototypes sur les usagers locaux, en utilisant les données d’Alibaba ou en travaillant avec les acteurs de leur chaîne d’approvisionnement.

Alibaba anime aussi un campus de formation (en particulier à l’entrepreneuriat) et facilite la mise en relation des start-up avec un réseau d’investisseurs privés, sans jamais investir directement à ce stade. La force de cet écosystème repose sur le rôle d’Alibaba en tant qu’acteur local. Les start-up sont incitées à s’installer à proximité de son innovation center pour intégrer leurs produits ou services à l’offre d’Alibaba ou pour entrer dans sa chaîne d’approvisionnement. L’enjeu est toujours de renforcer l’écosystème d’innovation de la ville d’Hangzhou en y ramenant les talents et les compétences critiques.

Finale du concours mondial de start-up organisé par Alibaba à Hangzhou. Alibaba

Le concours de projets et de start-up organisé au niveau mondial conduit à installer une dynamique « glocale », globale et locale, qui renforce cet écosystème sur tout les sujets « deep techs » (intelligence artificielle, biotechs, etc) et prépare la concurrence avec les autres firmes comme Amazon ou Google.

Le concours « Create@Alibaba Cloud Startup Contest » repose sur des finales régionales organisées un peu partout dans le monde (Paris et Berlin sont parmi les plus anciennes villes organisatrices). Le fonds d’investissement géré par un des seize associés fondateurs d’Alibaba illustre également cette stratégie « locale ».

Ces exemples ne sont pas uniques. Les grandes entreprises ont bien compris qu’un écosystème peut être autant une source de contraintes que d’opportunités pour innover. Elles travaillent pour en faire une force. Les grandes entreprises internationales mettent en place des stratégies d’écosystèmes d’innovation pour élaborer les capacités clés capables de préserver leur leadership économique et technologique.

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