Les voitures à radars embarqués, un dispositif de contrôle au service du pouvoir

Si la proposition des radars embarqués dans tous les véhicules est adoptée, les caméras de surveillance et radars actuels seront-ils obsolètes? Route départementale près de La Rochelle, 2019. XAVIER LEOTY / AFP

L’information ne circule que depuis quelques mois : un comité de l’Union européenne propose d’équiper tous les véhicules neufs d’un boîtier électronique capable de limiter la vitesse intelligemment et d’enregistrer les données de conduite selon le journal Capital.

Si cette proposition est adoptée, ces boîtiers deviendraient obligatoires sur tous les véhicules neufs à partir de 2022. Est-ce une nouvelle étape vers la surveillance individuelle au nom du bien-être collectif ?

Déjà, depuis mars 2018 la région Normandie expérimente la mise en circulation de voitures avec radars embarqués. Un essai confié à l’entreprise privée Mobiom.

Si ces propositions ont déjà fait polémiques quant à leur efficacité et leur coût, le cœur du dispositif a été, en revanche, beaucoup moins remis en cause. Pourtant, son origine est à rechercher chez les théoriciens de la prison à la fin du XVIIIe dans leurs réflexions sur les techniques visant à contrôler les comportements.

Les radars-embarqués c’est quoi ?

L’objectif de la sécurité routière est louable et ne peut être remis en question. Rappelons que la vitesse est en cause dans un accident mortel sur trois en France.

Anciennement appelés équipement de terrain mobile (ETM), les radars embarqués sont sur nos routes depuis 2013 dans des véhicules banalisés conduits par deux policiers ou gendarmes en uniforme.

C’était alors une première mondiale avec « un atout indéniable : celui d’être quasiment invisible ».

On se souviendra de la phrase prononcée en octobre 21013 par Aurélien Wattez (alors chef du département du contrôle automatisé au ministère de l’Intérieur) lors d’une rencontre avec les journalistes :

« Si l’on voulait piéger les conducteurs, les policiers seraient en civil dans les voitures ou cachés dans les fourrés, alors qu’ils sont en uniforme et insérés dans la circulation. »

C’est aujourd’hui le cas à la différence près que les personnes « en civil » sont vraiment… des civils.

Les dispositifs de radars embarqués ont été longtemps l’apanage des voitures de gendarmes et policiers contrôlant les vitesses. Il pourrait désormais se généraliser à l’ensemble des véhicules (24 février 2017). Charly Triballeau/AFP

Une autre différence de taille avec l’ancien dispositif réside dans son automatisation et son invisibilité pour le conducteur. Alors que les infractions s’affichaient immédiatement aux policiers et aux gendarmes, sur une tablette qui devait être branchée sur un ordinateur fixe à leur retour de mission pour transmettre les données, cette transmission s’effectue désormais en temps réel et sans notifications particulières.

Un bilan critiqué

Après un an, certains critiquent le bilan : un coût élevé pour les finances publiques pour un résultat discutable.

Comme le souligne Le Parisien, dans le département de la Manche, si durant les quatre premiers mois de l’année le nombre d’infractions n’a pas cessé de baisser, les excès de vitesse ont quant à eux augmenté de 54 %.

Pourtant les pouvoirs publics clament qu’il s’agit d’une réussite. Selon les déclarations du Préfet de la Manche et un communiqué du Ministère de l’Intérieur, 60 nouveaux véhicules seront mis en place dans trois régions dès janvier 2020, : 19 en Bretagne, 20 en Pays de la Loire et 21 en Centre-Val-de-Loire.

Ces voitures circuleront 6h par jour, 7 jours sur 7, 24h/24h sur des trajets et horaires définis par l’État sur les routes les plus accidentogènes.

Dans son communiqué, le Ministère annonce qu’avec seulement 26 véhicules radars :

« La barre des 100 000 kilomètres a été dépassée au cours du mois d’avril […] plus de 6 800 messages d’infraction ont été générés par ce dispositif, confirmant sa montée en charge. »

En quoi ce dispositif doit-il être analysé comme un contrôle de l’État sur l’individu ? Les philosophes Michel Foucault, Gilles Deleuze et Olivier Razac nous offrent quelques réponses.

Quand le politique s’exerce sur le corps

« Le pouvoir politique, avant même d’agir sur l’idéologie, sur la conscience des personnes, s’exerce de façon beaucoup plus physique sur leur corps. La manière dont on leur impose des gestes, des attitudes, des usages […] appartient, me semble-t-il, à une technologie politique du corps. » (Foucault, 1974)

Ce pouvoir se réalise avec le panoptique pensé par Jeremy Bentham au XVIIIe pour l’architecture des prisons.

Une tour centrale abrite un gardien qui observe la totalité des cellules construites autour en cercle. Les prisonniers ne savent jamais s’ils sont observés.

Le sentiment de visibilité du détenu transformé en « objet d’une information, jamais sujet dans une communication » comme l’écrit Foucault dans Surveiller et punir en 1975, s’insinue dans sa conscience perméable au pouvoir. Le cœur du dispositif repose sur l’incertitude qu’à l’individu d’être constamment surveillé.

L’intérieur de la prison Presidio Modelo, à Cuba, construite sur le modèle du panoptique. Wikipédia

L’objectif selon Foucault est, « d’induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir » (1975). Le regard présupposé sur le corps induit un état conscient qui, par la force d’habitude, s’intériorise en modifiant le détenu lui-même, pour agir en retour sur les comportements du corps.

Souveraineté, discipline, contrôle

Foucault distingue deux formes de sociétés définies par l’organisation du pouvoir. Nous recourons au résumé qu’en donne Deleuze (1990) dans son Post-scriptum sur les sociétés de contrôle.

Dans les sociétés de souveraineté, le pouvoir souverain est fait d’interdits inscrits dans la loi où l’on préfère « prélever plutôt qu’organiser la production, décider de la mort plutôt que gérer la vie ».

Marc Bidan sur Deleuze.

Puis, leur ont succédé les sociétés disciplinaires caractérisées par un pouvoir positif délaissant les interdictions pour privilégier les incitations. Par l’utilisation du panoptique, la discipline aspire à conduire dans le sens voulu les comportements individuels par un pouvoir économe de sa présence avec des effets maximaux. Deleuze (1990), ajoute une troisième forme avec les sociétés de contrôle, dont il situe les débuts après la Seconde Guerre mondiale, observant la fin des enfermements au sein des institutions pour un contrôle à ciel ouvert et continu qui fonctionne « par machines de troisième espèce, machines informatiques et ordinateurs ».

Michel Foucault, 1976.

Et nos véhicules radars dans tout cela ?

Vous êtes au volant de votre voiture. Mais quelque chose a changé. Vous sentez le regard du radar sur vous alors qu’il n’y a pas de radar sur cette route, vous le savez. Mais voilà, vous savez qu’il y a des véhicules avec des radars embarqués et plusieurs de vos proches vous ont raconté avoir été flashés sans s’en rendre compte, sans voir d’où cela venait…

Ce sentiment résonne avec l’effet recherché par le panoptique mais il est augmenté par la puissance de l’informatique en milieu ouvert et mobile. Rien n’est dû au hasard.

De manière inquiétante, cette situation fait écho avec ce que décrit le philosophe Olivier Razac à propos des individus portant un bracelet électronique :

« Les placés doivent imaginer les opérations qui s’exercent sur eux d’une manière invisible et quasi insensible ; ils produisent ainsi la matérialité de ce pouvoir qu’ils tirent en quelque sorte de leur propre substance. »

Vous êtes au volant et votre vitesse vous inquiète plus que de raison car vous imaginez que c’est une voiture radar qui arrive en face…

Un des arguments avancés par les pouvoirs publics réside dans l’économie des forces de l’ordre (400 équivalents temps plein). Nous retrouvons là encore, les analyses d’Olivier Razac, à la suite de Foucault et Deleuze. Dans son Histoire politique du barbelé (2000), Razac montre ainsi que le contrôle s’effectue sur une base économique.

« Les meilleurs dispositifs de pouvoir sont ceux qui dépensent la plus petite quantité d’énergie possible (matériellement et politiquement) pour produire le plus d’effets de contrôle ou de domination possibles. »

Appliqué à nos voitures radars, l’espace contrôlé devient mobile par les véhicules, virtuel dans les esprits des conducteurs et un possible dans le véhicule que l’on croise sur les routes. Ce nouveau type de contrôle rend également caduque l’usage des radars fixes, l’équivalent des « barbelés » utilisé par Razac dans son argumentation :

« Le barbelé annonçait son propre dépassement, il annonçait le temps où lui-même serait trop voyant et trop lourd et devrait être remplacé par des techniques plus éthérées, par des dispositifs plus furtifs traçant des limites immatérielles : pas de bois, pas de pierre ni de métal, mais de lumière, d’ondes, de vibrations invisibles. »

Les radars embarqués présentent donc un assemblage de différents moyens utilisés par la société de contrôle et soumis à l’intelligence des sociétés disciplinaires. Mais ne vous inquiétez pas, Gilles Deleuze avait tout prévu : « Il n’y a pas lieu de craindre ou d’espérer, mais de chercher de nouvelles armes ».