L’Europe et l’Australie : deux visions très différentes de l’immigration

Un canot pneumatique avec à son bord 54 réfugiés afghans approche de l'île grecque de Lesbos le 28 février 2020. Aris Messinis/AFP

Si l’Australie a été récemment au cœur des débats à propos des incendies majeurs qui se sont produits dans ce pays-continent, soulevant au passage l’urgence climatique et la question des déplacés environnementaux, l’Europe des 27, actuellement en prise avec le coronavirus importé de Chine, et où certains pays se posent à nouveau la question de la fermeture des frontières, a de nouveau échoué avec la réforme du droit d’asile dite Dublin IV.

Et cela du fait de la règle de l’unanimité qui prévaut au sein du Conseil européen, instance de décision concernant l’immigration et l’asile, mais aussi du manque de solidarité entre pays européens. Si un seul État bloque le projet de réforme, elle ne peut pas passer.

Migrants dans le port de Lesbos, Grèce, 3 mars 2020. Angelos Tzortzinis/AFP

Deux visions différentes de l’identité et de l’immigration

Rappelons que Dublin I avait cherché à mettre fin en 1990 à la pluralité des demandes d’asile dans plusieurs pays européens simultanément (« asylum shopping ») ; Dublin II en 2003 avait édicté le principe du « one stop, one shop », obligeant les demandeurs à demander l’asile dans les premiers pays européens où ils avaient mis le pied (c’est-à-dire, pour l’essentiel, les pays européens de la Méditerranée, plus proches des arrivées de la rive sud : Italie, Grèce, Espagne, Malte car on entre rarement par la Finlande) ; Dublin III cherchait à concilier Dublin II avec les nouveaux profils de 2015 – une partie de ces nouveaux candidats à l’asile cherchant à rejoindre leurs familles dans tel ou tel pays européen. La règle de l’unanimité qui préside à Bruxelles aux questions d’immigration et d’asile ; cette règle ne peut être modifiée qui si les pays européens y consentent à l’unanimité, ce qui semble difficile avec la montée des populismes dans plusieurs pays de l’UE.

La dureté du traitement des réfugiés et ses nombreux effets pervers donnent l’occasion de comparer l’Europe à l’Australie sur le sujet, l’une et l’autre comptant parmi les plus grandes régions d’immigration du monde. En Europe, une crise de l’hospitalité et de la responsabilité à l’égard des migrants s’est développée depuis 2015 ; en Australie – un pays construit par l’immigration pour l’essentiel –, la migration fait partie, à la différence de l’Europe, de l’identité du pays. En effet, alors que les Européens peinent à considérer que l’immigration fait partie de leur identité, en Australie l’immigration, la citoyenneté et le multiculturalisme vont de pair et le pays s’enorgueillit de son approche volontariste à incorporer les nouveaux venus, sélectionnés en fonction de leur âge, de leurs compétences, de la langue parlée et de leur désir de devenir de futurs Australiens.

La question est alors : pourquoi l’Australie se montre-t-elle si dissuasive à l’égard des réfugiés notamment issus des pays asiatiques et souvent cantonnés dans des îles du Pacifique sans espoir de pouvoir accoster sur le sol australien ?

Manifestation en faveur de l’accueil de migrants en Australie, le 2 juillet 2019 à Sydney. Les manifestants exigent notamment la fermeture des camps de Manus et de Nauru. Peter Parks/AFP

Dureté face aux migrants indésirables

L’UE, de son côté, tout en réaffirmant son respect de la Convention de Genève sur l’asile, a conclu plusieurs accords avec des pays non européens (la Turquie en 2016 et la Libye à plusieurs reprises depuis le début des années 2000) pour qu’ils contiennent sur leur territoire les candidats à l’Europe.

Des garde-côtes libyens ont ainsi été formés à la lutte contre le départ irrégulier depuis les côtes libyennes, et la zone de la mer territoriale a été élargie pour leur permettre d’intervenir en Méditerranée et de reconduire vers la Libye les « harragas » (« grilleurs de frontières »). La frontière turque est largement contrôlée suite à l’accord de 2016 entre l’UE et Ankara sur les départs vers l’Europe – une situation qui a tout récemment évolué, le président Erdogan ayant décidé d’ouvrir les frontières entre la Turquie et la Grèce aux millions de migrants se trouvant sur le territoire turc. Avant même ces récents développements, les départs vers la Grèce de ceux qui correspondent au profil de demandeurs d’asile étaient autorisés ; ils étaient alors parqués dans des camps des îles du Dodécanèse offrant des conditions de vie au-dessous de toute dignité humaine. Il en va de même dans les îles du Pacifique où le refoulement des indésirables ne soulève guère de questions quant aux conditions de vie sur ces lieux.

Des migrants tentent de parlementer avec des policiers grecs à la frontière entre la Turquie et la Grèce, près du point de passage de Pazarkule à Edirne, en Turquie, le 4 mars 2020. Bulent Kilic/AFP

« Bons » et « mauvais » migrants

On compte quelque 34 000 morts en Méditerranée depuis 2000. Mais en Europe, malgré la crise de solidarité qui a coupé l’Europe en deux entre l’est et l’ouest depuis 2015, les réfugiés sont considérés comme de « bons » migrants et les demandeurs d’emploi comme de « mauvais » migrants, des tricheurs. C’est l’inverse en Australie où les demandeurs d’asile restent parqués dans les îles alors que les migrants venus pour travailler de façon durable sont considérés, s’ils sont suffisamment qualifiés, comme correspondant aux profils des nouveaux entrants légaux.

L’Australie se considère comme une terre d’immigration prête à absorber de nouveaux citoyens qui entreront sur le marché du travail alors que l’Europe, pourtant première région migratoire au monde pour le nombre de flux d’entrées, peine à se considérer comme terre d’immigration et ne tolère que les migrants correspondant aux accords et principes juridiques ou aux règles de la compétition internationale qu’elle a avalisés (regroupement familial, demandeurs d’asile, étudiants).

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