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L’Inde, nation multiculturelle aux immenses ambitions internationales

Deux camions militaires emportant des missiles sur une route, devant une foule portant des drapeaux indiens
À New Delhi, le 26 janvier 2017, défilé de véhicule militaires emportant le missile de croisière supersonique à moyenne portée Brahmos, lors de la 68e célébration du Jour de la République. PradeepGaurs/Shutterstock

Désormais le pays le plus peuplé de la planète avec 1 milliard 428 millions d'habitants, l’Inde abrite de multiples cultures sur son territoire. Aujourd’hui, le premier ministre Narendra Modi cherche à forger l’image d’un peuple indien uni, voire uniforme, tourné vers l’ambition de faire de « la plus grande démocratie du monde » une superpuissance. Dans son ouvrage Brève histoire de l’Inde. De pays des mille dieux à la puissance mondiale, paru le 5 avril aux éditions Flammarion et dont nous vous présentons ici quelques extraits, Anne Viguier, spécialiste de l’histoire de l’Inde et de l’Asie du Sud, montre toute la complexité d’une société hétérogène qui s’interroge autant sur elle-même que sur son rapport au monde extérieur.


Un mille-feuille de langues et de cultures

Un conservatoire de la diversité humaine

[…] La singularité de l’Inde ne vient pas d’une histoire du peuplement par vagues successives. Après tout, l’ensemble de la planète fut peu à peu colonisé par Sapiens de cette manière. L’Europe sans la Russie, aussi vaste que l’Asie du Sud, est également habitée par des populations diverses, et on sait bien que les peuples germaniques s’y sont mêlés aux Celtes qui les avaient précédés à l’ouest. Mais ce qui surprend, en Inde, c’est que les traces linguistiques de ce passé ancien sont accompagnées de particularismes culturels qui semblent résister au temps, sans que des frontières politiques ne séparent les groupes sur la longue durée : ce n’est pas le politique qui, comme en Europe, a construit cette diversité résistante.

Pourtant, l’Inde fut la matrice de royaumes et d’empires parfois immenses. Par quel mystère l’unification politique échoua-t-elle à s’imposer de manière durable, même sur une partie du territoire, avant que la conquête coloniale britannique ne vienne, au XIXe siècle, tenter de soumettre chaque Indien à la même loi ?

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L’Inde vient remettre en cause le récit encore trop habituel d’une histoire de l’humanité suivant une trajectoire unique. […] Les récentes découvertes archéologiques, partout dans le monde, remettent en cause ce récit de référence. L’Inde se trouve être un laboratoire singulier des expériences collectives humaines. Y ont cohabité, jusqu’à nos jours, tous les modèles politiques, une infinité de coutumes, des formes d’organisation sociale parfois très fluides, parfois très rigides.


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Rien ou presque ici de la centralisation chinoise, pas d’Église régissant les âmes ni de limes ou murailles fermant l’espace, une réinvention permanente des traditions, une conservation aléatoire d’un passé rarement mis à l’écrit et une capacité à s’emparer des inventions venues d’ailleurs, mais aussi d’y résister. Ainsi, l’Inde adopta des éléments de l’astrologie romaine, elle acclimata la médecine arabe, se régala bien vite du piment venu d’Amérique, mais ne se mit que très tard à utiliser le papier ou la brouette.

Ordonner le chaos

[…] N’imaginons pas que chaque groupe, en Inde, s’est refermé sur sa propre culture. Traversé d’échanges en tout genre (hommes, idées, marchandises), le monde indien s’est constamment recomposé, associant métissages et particularismes. Le propre des Indiens est peut-être leur capacité à se réclamer d’identités multiples, selon les circonstances, les besoins, les interlocuteurs.

Cette histoire complexe ne peut être passée sous silence, même si le récit présenté ici se veut bref. Car concevoir un récit unifié du passé de l’Inde est une gageure. En Inde, la multiplicité des récits sur l’histoire reste une réalité, chaque groupe ayant établi sa propre mythologie pour expliquer son origine, ce qui n’empêche pas ses habitants actuels de se reconnaître aussi dans un récit national plus récent qui leur donne la certitude de partager une culture commune justifiant l’existence d’un seul État.

Vue aérienne de la Statue de l’Unité, en Inde
La Statue de l’Unité, représentant Sardar Vallabhbhai Patel, l’un des pères fondateurs de l’Inde contemporaine, a été inaugurée en 2018 par Narendra Modi, dans l’État du Gujarat. Avec ses 240 mètres, elle est de loin la plus grande statue du monde. Modi y voit le symbole de l’unité et de la puissance du pays. Mahi.freefly/Shutterstock

Un jeune Tamoul interrogé au sortir de sa salle de classe parlera avec fierté des dernières découvertes archéologiques témoignant d’une culture antique brillante dans le sud de l’Inde, à l’appui des descriptions tirées de la plus ancienne littérature écrite dans sa langue. Il évoquera comme une réalité historique l’ancienne légende d’un continent englouti, le pays de Kumari, réceptacle disparu d’une glorieuse civilisation dravidienne. Un militant du parti des nationalistes hindous, dans la plaine du Gange, affirmera avec conviction que les Indiens descendent des Arya, peuple autochtone dont les Européens forment une branche ultérieure venue d’Inde. Dans l’ouest du pays, les militants de la Shiv Sena (parti des « fils du sol ») glorifieront plutôt la geste d’un héros du XVIIe siècle, Shivaji, qui combattit les puissants Moghols.

À chacun son époque de référence, son mythe, sa manière d’être au monde… De même que, dans l’hindouisme, le dharma n’impose pas de principes d’action universels, puisque chacun doit adapter ses interventions aux circonstances immédiates, à l’environnement (y compris aux agencements des astres) et aux règles propres à sa caste, de même la présence du passé résonne de manière singulière pour chacun, en dépit des efforts pour inventer une « nouvelle Inde » dépouillée de tous ces particularismes qui, selon certains, l’affaiblissent.

[…]

Une fragile démocratie en quête d’un rôle mondial

Au cours des années 2000-2010, le nationalisme hindou s’était doublé d’un national-populisme incarné par un nouveau leader, Narendra Modi. […]

En avril 2014, à l’issue d’une campagne à l’américaine anticipant le style Trump deux ans plus tard, le BJP emmené par Narendra Modi remporta les élections générales en réussissant l’exploit d’obtenir à lui seul la majorité absolue des sièges à la Lok Sabha. Même s’il restait minoritaire en voix à l’échelle nationale (31 %), le scrutin uninominal à un seul tour lui avait permis de remporter une majorité de circonscriptions, notamment dans la région hindiphone la plus peuplée.

Pour assurer cette victoire, le parti avait joué sur tous les tableaux : les militants les plus durs espéraient une mise en œuvre de la politique de l’hindutva, tandis que les hautes castes hindoues misaient sur l’abandon des quotas ; la jeunesse en quête d’emploi et de reconnaissance croyait au Make in India (fabriquer en Inde) promis par Modi ; les membres des basses castes espéraient une amélioration de leur sort par un homme qui revendiquait son origine modeste et racontait à l’envi son expérience de petit vendeur de thé dans l’échoppe de son père quand il était enfant.

Le premier mandat de Narendra Modi mit surtout en avant une politique économique offensive, tout en élaborant une personnalisation du pouvoir de plus en plus marquée. Les résultats mitigés firent croire, en 2019, que le BJP allait perdre les élections. Mais de nouveau, ce fut une grande victoire qui parut effacer de manière irréversible toutes les tendances antérieures à une régionalisation de la politique.

Le premier ministre Narendra Modi tient un arc et une flèche pendant les célébrations de Dussehra à Dwarka
Narendra Modi aux célébrations de la fête hindoue de Dussehra à Dwarka, dans l’ouest du pays, en novembre 2019. PradeepGaurs/Shutterstock

La façon dont la personnalité de Modi a été mise en scène y fut sans doute pour beaucoup. Dans la culture indienne, obsédée par la hiérarchie et les symboles, la projection ostensible du pouvoir est ce qui permet la reconnaissance quasi inconditionnelle d’un statut. Ce pouvoir peut être obtenu par différents moyens : la non-violence ou au contraire la violence ; ce n’est pas une question morale. Le succès est attribué au karma de l’individu. L’étoile qui monte est saluée avec une adulation disproportionnée. A contrario, on s’écarte rapidement de celui qui connaît une passe difficile. C’est pourquoi la propagande doit saturer l’espace médiatique pour diffuser l’image du succès et donc de la puissance, et s’assurer des allégeances renouvelées.

[…]

L’ambition rêvée d’une superpuissance

L’Inde n’est ni la Chine ni la Russie. Comment dompter une population si vaste, si diverse, comment enrégimenter toutes les castes, toutes les tribus, toutes les croyances, pour les faire tendre vers un but commun ? Certes, les moyens modernes de communication créent un espace imaginaire inédit pour réunir tous les Indiens. Certes, l’idéologie de l’hindutva, qui veut uniformiser l’Inde, s’est implantée au-delà de son bastion originel des régions nord-indiennes, surfant sur la xénophobie locale en Assam, au Gujarat ou au Maharashtra.

Mais de fortes identités régionales persistent au sud, au centre, à l’est. Les élections qui continuent malgré tout à ponctuer la vie politique le montrent. Les Indiens ont le temps. Un temps cyclique tropical. Ils aiment les films-fleuves pleins de chansons, les interminables matchs de cricket, les grandes fêtes qui s’étirent en longueur. Ils peuvent soudainement rejoindre une marche protestataire traversant l’Inde, abandonner leurs champs pour faire le siège de la capitale pendant un an, s’installer dans une rivière pour empêcher la construction d’un barrage ou, plus modestement, s’accrocher aux arbres pour empêcher qu’on les coupe. Tout dépend des lunettes que l’on chausse pour regarder, des lieux où l’on voyage, des personnes que l’on rencontre.


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Longtemps, les Français ont plutôt cultivé une fascination pour la Chine, un pays dont l’organisation quasi militaire pouvait mieux correspondre à l’esprit cartésien et au goût napoléonien pour l’ordre. L’Inde fascine certains qui y retournent sans cesse, mais effraie la majorité : trop complexe, trop diverse, trop religieuse et, aujourd’hui, trop intolérante ? C’est l’Europe tout entière, dans son multilinguisme, son fédéralisme inachevé, son idéal humaniste, qui devrait dialoguer avec l’Inde et concevoir des ponts, des échanges, aussi bien économiques que culturels.

Livre d’Anne Viguier « Brève histoire de l’Inde. Du pays des mille dieux à la puissance mondiale »
Ce texte est issu de « Brève histoire de l’Inde. Du pays des mille dieux à la puissance mondiale », paru le 5 avril 2023. Éditions Flammarion

Le prix Nobel d’économie (1998) et inventeur de l’Indice de développement humain (IDH) Amartya Sen, dans son éclairant essai The Argumentative Indian (2005), en commentant la pensée de Rabindranath Tagore qui affirmait que « l’idée de l’Inde » militait contre « la conscience intense de la séparation de son propre peuple et des autres », souligne que cela vaut autant à l’intérieur du pays – qu’il ne faut pas voir comme une mixture de cultures juxtaposées – que pour la relation de l’Inde avec l’extérieur.

C’est un message refusant une définition exclusive de l’identité. Ouverture à l’espace, mais foi dans la possibilité du renouvellement : « Quand les vieilles paroles expirent sur la langue, de nouvelles mélodies jaillissent du cœur ; et là où les vieilles pistes sont perdues, une nouvelle contrée se découvre avec ses merveilles », écrivait aussi Tagore dans L’Offrande lyrique.


Nous proposons cet article dans le cadre du Forum mondial Normandie pour la Paix organisé par la Région Normandie les 28 et 29 septembre 2023 et dont The Conversation France est partenaire. Pour en savoir plus, visiter le site du Forum mondial Normandie pour la Paix.

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